N O D A R    D J I N

 

LE  DERNIER  MAîTRE

 

Traduit du russe par

Maria-Luisa Bonaque

 

 

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En guise de préface

 

1• L’homme, dit-on, est un animal pensant. Formule inexacte, bien qu’il soit juste de dire que l’homme pense et qu’il est un animal. Mais il faut préciser : l’homme est un animal pensant paresseux. Un animal qui pense rarement.

Que la pensée soit rare et paresseuse chez l’homme est capital. Car il en découle  qu’il a besoin d’un guide qui se charge, volontiers et en toutes circonstances, de penser à sa place.

Ainsi naissent les chefs. Ils sont divers. Les uns préfèrent en l’animal pensant la disposition animale, les autres, la capacité de penser.

2• Malheureusement, l’existence du chef — en tout temps et en tout lieu — témoigne du tragique de la condition humaine, la vérifie.

J’appartiens à une génération qui a cru dès l’enfance qu'à toute heure du jour et de la nuit “ Staline pensait à nous ”. Que pensait-il exactement ? A cette question, mon grand-père, — même âge que Staline et kabbaliste — répondait mystérieusement : “ Il se demande si tu ne t’es pas mis toi-même à penser. ”

Mais vivre sans chef est impossible. Car — malgré toute l'envie qu’en ont certains — personne n’est capable de penser constamment et à tout. Et si l’humidité est l’inconvénient naturel de la liquidité, l’esprit d’économie est le “ défaut ” inhérent à la pensée. Les chefs espèrent bien pouvoir se promener dans le tréfonds de la conscience sans se mouiller les chevilles.

Or économiser la pensée est un “ défaut ” incorrigible. On ne peut repartir à chaque fois à zéro. On a appris que 2 x 2 font 4 et on ne revient plus là-dessus.

Toutes les réflexions exigeant la connaissance des rudiments sont fondées sur de pures conventions. Sur la foi.

3• 2 et 2 font 4 ? Et pourquoi pas 5 ? Ou 3 ? Mais parce que nous avons accepté de croire que cela faisait quatre. Il est trop tard pour remettre en cause une croyance aussi ancrée. Il faut vivre avec pour se socialiser. Il faut l’entretenir et poursuivre l'“ entretien ”. Même si la logique consiste souvent à se mouvoir avec assurance dans une fausse direction.

Et paradoxe ironique supplémentaire :  sans logique on ne peut fonder logiquement les limites de la logique, mais on ne peut sans croyance commune tomber d’accord sur son abolition.

4• Donc, comme l’homme est incapable de penser constamment et à tout, de douter constamment et de tout, il a recours aux chimères de la foi. Aux stéréotypes de la réflexion. Chimères et stéréotypes que tout véritable artiste se doit de saboter. Car ils sont une source inépuisable de tragi-comique.

Se passionner pour la légende n’est pas toujours une affaire de goût. Cela peut cacher un non-désir de vérité. Ou un désir de mensonge. Ou — très souvent — une incapacité à distinguer vérité et mensonge. Dans tous les cas de figure, l’amateur de légendes est attiré par la possibilité d'épargner ses méninges.

La vérité pourtant n’est pas ennemie de l’imagination. Et elle ne rejette pas l’irréel.

Personne n’a encore détecté l’éclat d’une pensée pénétrante dans le regard d’un inspecteur ou d’un dirigeant de sovkhoze. Celui du sovkhoze de Koutaïssi est une exception. Quand l’inspecteur de Moscou lui a demandé, après examen de ses livres de comptes, s’il était vrai qu’entre autres biens, il tenait enfermé dans la pièce voisine un tigre affamé, attaché par un fil rose, ce dirigeant de sovkhoze a répondu que oui, qu’il adorait le rose.

5– Quant aux chefs “ chargés ” de penser à la place de tous, ils sont  à la fois le produit de cette inévitable paresse cérébrale et ses premières victimes. Etre victime, voilà le tribut que le chef doit payer pour la place singulière qu’il occupe. Singulière car son “ travail ” est à la fois difficile et honorifique. En outre, la victime peut aussi bien être un chef porté aux nues comme le Christ qu'un chef poussé en enfer comme Hitler.

Staline a eu la “ chance ” d' être à la fois Dieu et Diable. Il pourrait donc mieux que tout autre nous aider à saisir la misère de la condition humaine dans tout son ridicule. Et  nous indiquer la voie — infinie (c’est à dire impraticable) — pour en sortir.

Staline tranche y compris parmi les personnages historiques les plus notoires. Par les innombrables stéréotypes liés à sa personne.

6– Mais sa singularité réside surtout dans le fait qu’il y a en chacun de nous un Joseph Staline. La remarque a été faite par son célèbre “ collègue ” en poésie. Dans un non moins célèbre café de New York, ce collègue, Joseph Brodsky, m'a déclaré, peu avant sa mort, que s’il avait été comme moi géorgien, philosophe et amateur de vin, il n'aurait pas actuellement gaspillé son temps et du café avec un amateur de vodka, adversaire de la tyrannie. Il aurait écrit de la prose en “ collaboration ” avec l’autre, avec le plus puissant versificateur de l’histoire. Il répondait par là à ce que je venais de lui annoncer, à savoir qu'après un roman autobiographique, j’avais entrepris un roman sur un homme véritable. Son homonyme et mon compatriote. Un fils de cordonnier qui avait commencé sa “ carrière ” par un innocent poème sur un bouton de rose et l’avait achevée... Au fait, comment l’avait-il achevée ? Voilà précisément ce que je voulais comprendre.

La différence a toujours éveillé la méfiance et le désir de la supprimer. Malgré tout, au milieu du siècle finissant, Staline a réussi le tour de force non seulement d'instaurer mais de maintenir, au milieu du monde, sur un sixième des terres émergées, un système absolument différent. Et surtout de l’imprimer dans la conscience de chacun.

Cette différence réside en une dramatisation fondamentale visant à atteindre la vérité éternelle. Si fondamentale qu’elle exige même d’aller au-delà des normes anciennes. Parfois “ immuables ”.

7– Bien que Brodsky ait accueilli mon idée avec enthousiasme, son argument principal en sa faveur m'a vexé. Dans la mesure, m'a-t-il dit, où même Staline était mort, je ne pouvais prétendre moi-même à une autre fin et devais donc me hâter d’écrire ce livre : les générations suivantes de créateurs appelées à connaître l’âme géorgienne de Staline, n’auront pas vécu l’ère (post)stalinienne.

Je lui ai fait remarquer : premièrement que tout au monde se répète.

Pour favoriser la mémorisation. Et le rire.

Deuxièmement que même si Staline ne ressuscitait pas, ce roman à son sujet pourrait être écrit en tout temps. Et par toute personne qui dans “ âme géorgienne ” se laisserait tourmenter par le premier terme, le plus important. Car j’écris vraiment ce livre en “ collaboration ” avec lui : à la première personne.

Au nom du moustachu au visage grêlé, Joseph Vissarionovitch Djougachvili, cet homme véritable qui mieux que quiconque est parvenu à se dissimuler parmi nous en chaque homme véritable...

Nodar Djin

A Zina Baazova, ma femme. Parce qu’elle est née — avec des intentions tout autres, il est vrai — dans le même minuscule quartier de Gori où vit le jour le sujet du récit qui va suivre. Et pour bien d'autres raisons encore...

 

 

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L’éternité recommence toujours de façon inespérée...

 

Le plus difficile en la matière n’est pas de trouver un sujet ou une idée. J’en ai accumulé des tas avec le temps. Surtout depuis la guerre où il semble s’être figé. Au point qu'on voit de quoi l’éternité est faite.

Si on ne comprend pas cela, toutefois, ce n’est pas la peine de créer : un vrai livre ne tue pas le temps mais l’éternité. Que les gens craignent. Car l’éternité ne finit nulle part. Et recommence toujours, comme aujourd’hui, de façon inespérée.

Leiba ne joue dans ce livre aucun rôle et je ne le mentionne qu’en tant que styliste. Qui se faisait appeler Lev Davydovitch[1]. Et pour qui, par conséquent, la chose la plus inespérée était non l’éternité mais la vieillesse. Cela est beau mais bête. Comme la plupart des Leiba, il n’ignorait aucun mot, mais ne connaissait que sa propre âme.

J’ôte encore aujourd’hui ma casquette devant son art de la parole. Mais en ce qui concerne la compréhension des âmes, je la remets aussitôt.

La vieillesse, c’est un mot. Vide. On meurt non après la vieillesse, mais après la vie. Sinon la mort n’aurait rien d’effrayant.

J’ai eu l’occasion d’entendre tant de mots vides que ma ZIS[2] s’enliserait bien sous leur poids dans cette neige. Les mots sont nombreux et faciles à écrire.

La difficulté est ailleurs : comment se passer de mémoire ? L’écriture exige une capacité d’étonnement. Or la mémoire fait obstacle à l’étonnement.

Sans mémoire je ne serais même pas habitué à moi-même. Mais j’y suis habitué. Je ne vis pas un seul jour sans moi. Or un écrivain doit savoir se passer de lui-même. C’est bien pour cela que j’ai voulu devenir écrivain. Tout le monde s’habitue à tout. Même à la mort.

Je ne connais personne qui se soit accoutumé à elle et soit revenu. A l’exception du Maître. Qui joue dans ce livre le rôle principal. Avec moi.

Mais le Maître connaissait les paroles de la vie éternelle. Si j’étais devenu dès le début écrivain, je n’aurais traité que de lui. Et si ma vie était à refaire, je vivrais comme le Maître. Sans m’habituer à elle. Et je mourrais comme lui. Sans m’être accoutumé à la mort.

Dans mon enfance, quand je n’étais pas encore habitué à moi, j’avais du temps à revendre pour vivre d’autres vies. Mais j’en étais puni. Car je devais m’exprimer avec d’autres mots que les miens.

Je ne m’imaginais pas homme.  Mais preux russe. A cheval.

Ou khan mongol. A cheval aussi. Le cheval est plus humain que l’automobile. Et a fortiori que l’homme.

Du haut de ma selle, je découvrais un autre monde. Plus de masure en terre argileuse, mais des édifices en pierre pointant leurs flèches au-dessus de la rivière limpide. Qui clapotait et frémissait de reflets ambrés à la lueur vacillante des réverbères. En ces instants-là, le pic-vert ne frappait plus l’arbre mais mon cœur. Et ce n’étaient plus mes mots, mais ceux des autres. Des paroles.

Mon père me poussait de la pointe de sa botte :

— Pourquoi, fils de pute, te mettre ce mot à la bouche ?

Ces coups de pied ne me vexaient pas : il avait le droit de me les donner et un droit se met à profit. Je me vexais de son incompréhension.

Plus tard, au séminaire, je m'imaginai dieu. Jusqu’au jour où je supputai que c’était lui qui avait créé l’homme avec de la merde puisqu’il l’avait fait à son image. Et l’on recommença à me battre.

C’est pourquoi je perdis le désir d’être dieu. Et c'est vexant : si j’étais resté dieu, j’aurais vécu dans l’ignorance totale. Je n’aurais même pas su que l’homme était fait de merde. Personne ne sent sa propre puanteur.

Puisque je sais tout, concluai-je, c’est que je ne suis pas dieu. Ou alors le dieu d’autrefois n’est plus.

Mais la pensée de redevenir un homme ne m’effleura pas. Si l’on veut imiter les hommes il faut non seulement mourir mais prononcer des mots ennuyeux. Pas des paroles.

Le Verbe, c’est à dire la vérité, a des résonances ennuyeuses. Leiba parlait brillamment. Mais c'est facile tant qu’on ne veut pas en prime avoir raison. Or avoir raison ça signifie partager les idées du peuple. Sinon il ne vous suit pas.

Il est facile aussi de comprendre le peuple. Mais difficile d’être d’accord avec lui. Celui qui n’est pas d’accord devient un penseur. C'est gratifiant, mais on n'a rien d’autre que des idées. Celui qui, par contre, est d’accord peut devenir Guide. C’est à dire avoir raison.

Les mots brillants deviennent paroles quand ils ont en outre raison. Comme chez le Maître. Et quand il ne faut pas s’adresser au peuple. Si vous voulez qu’il vous suive, les mots deviennent de la même couleur que lui. Ternes.

Pour mes soixante-dix ans je n’en ai pas prononcé beaucoup. J’ai fait la plupart du temps confiance à l’éloquence des pauses. Je me suis tu. Comme à présent.

L’inconvénient du silence, c’est qu’il lasse. Et pas seulement l’esprit. J’ai passé toute la soirée assis sur la scène et mon pied s’est tu lui aussi. Parce qu’il y avait du bruit. Et maintenant il me lance de nouveau. Parce que tout est silencieux. Même la tempête de neige derrière la vitre se tait.

Au cours de mon existence, j’ai vu deux tempêtes de neige silencieuses. La deuxième, c’était durant mon exil. Au-delà du cercle polaire. Impossible de vivre là-bas. Je me suis donc enfui. J’ai d’abord perdu mon chemin, puis mes forces. Je me suis effondré dans la neige, prêt à mourir. A la plus grande joie d’un loup. Mais il n’était pas méchant. Il s’était égaré lui aussi. Et couché sans bruit à mes côtés. Il régnait un grand silence.

Plus grand encore fut le silence durant mon enfance : je venais d’avoir cinq ans et la tempête soufflait depuis quatre jours, ou l’inverse, je venais d’avoir quatre ans et elle soufflait depuis cinq jours. Toujours sans bruit.

Le silence est un ennemi. Je ne crois pas qu’il soit aussi riche en significations que l’éternité. Le silence, hélas, est également fait de mots. Le silence, c’est aussi comme l’œil aveugle d’un homme que personne ne voit. Mais que tous craignent...

 

 

Le droit à la bonté est conféré par le pouvoir...

 

Parvenu à cette conclusion, j’ai poussé la paroi vitrée qui me séparait du chauffeur et je l’ai interpellé :

— Mitrokhine ! Pourquoi ne dis-tu rien ?

— Pardon, camarade Staline, m’a-t-il répondu, ce n’est pas Mitrokhine, mais Krylov.

Exact, ce n’était pas Mitrokhine. Les nuques des gens ont un air bête. Pire que ça : elles se ressemblent toutes. C’est sans doute pour ça qu’on fusille dans la nuque. Les nuques n’intimident pas.

— Et pourquoi n’est-ce pas Mitrokhine ?, ai-je dit, étonné, car j’avais la mémoire ailleurs.

— En quittant le théâtre, camarade Staline, vous êtes parti avec lui, mais un peu plus loin, vous êtes monté avec moi.

— Et qui est avec Mitrokhine ? ai-je demandé.

— Le camarade Vlassik. Pardon : pas le camarade, mais le général Vlassik, camarade Staline.

— Je plains Mitrokhine. Vlassik pue encore l’ail.

Krylov n’a rien trouvé à répondre et a juste fait pivoter sa nuque.

— Et toi, Krylov, tu aimes l’ail ?

— Oui, camarade Staline. Je considère l’ail comme un bon aliment. Mais j’en consomme rarement. Quand il n’y a personne dans les parages.

— Bravo ! Il ne faut manger de l’ail que si les gens autour de toi en mangent.

— Très juste, camarade Staline !

— Car si les gens n’en mangent pas, mais que toi, tu en manges, ça signifie que tu as décidé que les gens ne méritaient pas qu’on se prive d’ail pour eux... Pas vrai ?

— Exact, camarade Staline !

Les propos de Leiba me sont alors revenus en mémoire : les gens, c’était de la merde, mais la merde permettait quand même d’ériger des murs. C’est faux. D’abord, les gens ne sont pas de la merde. L’homme, oui, mais pas les gens. Et puis on ne peut édifier un mur de merde : une fois sec, il s’écroule...

Et je me suis souvenu à nouveau de Nadia. J’ai entendu d’abord son rire. Fin et sonore, comme quand on répand des perles sur un sol de marbre. Puis j’ai revu ses dents, d’une couleur semblable aussi à celle des perles. Et ses seins, ronds et robustes, pareils à des melons dorés. Enfin son odeur : celle d’un melon sucré.

Tout aurait été différent si Nadia avait été vivante et s’était trouvée dans la salle. Tout aurait été moins stupide.

Dix millions d’hommes vivent en Corée du Nord. Mais le délégué coréen avait annoncé que le message de félicitations portait la signature de seize millions de personnes.

Si on aime quelqu’un et que ce quelqu’un vit et vous aime lui aussi, alors rien ne semble stupide. Pas même ce quelqu’un. Et Nadia était stupide.

Parfois, d’ailleurs, je préfère les gens stupides. Ils sont plus proches de la nature.

— Krylov, la nature, à ton avis, est-elle intelligente ?

Visiblement, Krylov avait écrasé le frein car la voiture a eu un soubresaut. Il a tourné à nouveau son visage vers moi et dans la semi-obscurité j’y ai distingué l’effroi. Un effroi qui ôte à l’homme toute faculté de penser ou de parler.

L’incapacité de penser n’est pas source de félicité mais d’effroi. Bien que l’effroi, tout comme la folie, soit une forme d’innocence. Et il m’est alors apparu qu’il était impossible de tirer sur un visage. C’était comme si on visait l’âme.

— N’aie pas peur, Krylov, ai-je dit en souriant. J’ai demandé cela par fatigue. Tu peux ne pas répondre.

Krylov a souri à son tour, mais timidement, comme s’il ne croyait pas à l’expressivité de son visage.

— Franchement, camarade Staline, je n’ai jamais spécialement réfléchi à la nature, a-t-il répondu en se retournant vers son volant. Mon truc, c’est surtout la voiture, c’est plus subtil. La nature à mon avis, n’est pas intelligente, mais bonne. Ou au contraire, mauvaise. C’est bien ça ?

— Tout à fait ça, Krylov, lui ai-je concédé. Le droit à la bonté est conféré par le pouvoir, or la nature en a...

— Très juste, camarade Staline, a rétorqué joyeusement le chauffeur en mettant brusquement les gaz.

Les flocons qui s'étaient agglutinés sur la vitre se sont envolés et sont allés rejoindre la paisible ronde de la tempête de neige.

J’ai baissé un peu la vitre pour m’assurer qu’on n’entendait toujours ni sifflement ni hurlement. La tornade blanche tournoyait et sinuait dans l’espace avec un muet désespoir. Comme un loup transi.

Cependant, nous avions laissé derrière nous la ville et ses multiples refuges et de part et d’autre de la route, en plein champ, le carnassier n’avait plus où se cacher. Tentant d’échapper à la mort, il s’agitait en tous sens, sautillait sur place et s’empêtrait dans la neige poudreuse.

La douleur dans mon pied droit se roulait à présent en boule de feu entre mes chevilles.

 

 

La cruauté est un travail de tous les jours....

 

— Krylov !, me suis-je écrié. Va me chercher Vlassik !

Krylov a fait des appels de phare, s’est arrêté, a bondi hors du véhicule et jouant des poings contre la neige, a couru vers les voitures roulant en tête du cortège.

Puisque la douleur était revenue, j’en ai déduit que la fête, ou plutôt le bruit, m’avait quitté. Et c’était bien ainsi : elle s’en était allée vers les jeunes.

Mais ceux-ci sont stupides. Ils n’ont pas l’habitude de remettre à plus tard les festivités et sont donc condamnés à un doux désespoir. Dans les fêtes, on a tout à coup la sensation qu’il manque l’essentiel. On ne saurait dire quoi, mais on y aspire ardemment. Et le désir ardent est une faiblesse. Qui marque le début des tourments.

Si j’ai cru à la vie, c’est parce que je n’ai pas connu de fête. Et que toute ma vie durant j’ai espéré en avoir.

... Sur le fond de l’immensité qui scintillait à travers la vitre, Vlassik, dans la neige jusqu’aux genoux, semblait un tronçon de bois. Je lui ai fait un signe de tête et il a avancé. Il est monté, a claqué la portière avant et calé son buste sur le siège. Puis il a émis un gloussement sourd.

Je ne distinguais pas son visage dans l’obscurité, mais je sentais que Vlassik était tout ramolli et humide. Je l’ai même entendu sourire d’un air coupable et enlever sa casquette.

Tout crâne chauve me fait rire. Celui de Lénine aussi. Celui de Vlassik était chauve au dehors comme au dedans. Et quand ce crâne transpirait on se demandait ce qui pouvait bien s’en évaporer !

Krylov a refermé sa portière et l’obscurité s’est installée. J’ai toussoté :

— Pourquoi transpires-tu, Vlassik ?

Il ne m’a pas répondu et quand la voiture a démarré, j’ai dit au chauffeur :

— Krylov ! Qui est le camarade Vlassik ?

— Le camarade Vlassik est le général Vlassik, camarade Staline !, a répondu Krylov en s’étranglant d’émotion.

— Inexact !, ai-je fait en hochant la tête. Le camarade Nikolaï Sidorovitch Vlassik est le lieutenant général Vlassik. Il est également chef de la Direction générale de la garde du Ministère de l’Intérieur. Voilà qui est le camarade Vlassik.

— Très juste, camarade Staline ! a acquiescé Krylov.

— Alors, pourquoi transpire-t-il, Krylov ? Pourquoi ne peut-il articuler le moindre mot ?

Le chauffeur a fait à nouveau pivoter sa nuque.

— Parle !, lui ai-je ordonné, et Krylov a déclaré :

— Le lieutenant général Vlassik est gêné par son odeur d’ail.

— C'est vrai, Nikolaï Sidorovitch ?

Vlassik a opiné bruyamment du bonnet.

— Et quelle autre odeur te gêne, chef ? me suis-je enquis de plus belle.

Cette fois-ci, il s’est tourné de tout son corps vers moi. Et son visage a pris une expression méritant une licence de stupidité. Ou un certificat de non-sonorisation.

Je suis venu à sa rescousse :

— Tu es tout ramollo, Vlassik ?

Il a passé la main sur son front, qui m’a fait un signe d’assentiment.

— Et bien imbibé ?

Nouveau hochement de front.

— Parle donc !, me suis-je emporté. Mais aussitôt, le héros de la fête s’est calmé en moi. Parle, Nikolaï Sidorovitch !

L’air, longtemps comprimé dans sa bouche close, en a été soudain expulsé, mêlé à des mots dont la terminaison s’était déjà dissoute dans l’alcool.

— Oui, Oseph Vissarionytch[3], c’est ça, je suis un chouïa ramollo et bien imbibé, mais pas pasque..., mais pasque, Oseph Vissarionytch, les camarades chinois de la garde de Mao et moi, on a bu un soupçon d'alcool à votre santé. C’est une telle fête, Oseph Vissarionytch, une telle fête ! C’est tout le pays ! Le monde entier ! Toute l’humanité, quoi !

— Toute l’humanité, d’après toi ?, ai-je dit pour le tester.

— L’humanité progressiste, Oseph Vissarionytch.

— Et celle qui n’est pas progressiste ?

Vlassik s’est recroquevillé, mais je lui suis de nouveau venu en aide.

— Elle me fête aussi.

Vlassik a d’abord marqué de l'incrédulité, puis il a hoché la tête : évidemment qu’elle me fêtait aussi, comment échapper à une fête pareille ?!

— L’humanité non progressiste me fête, Vlassik, parce que j’ai déjà soixante-dix ans... Ils me craignent plus que dieu. Dont ils n’ont plus peur : ils l’ont bien eu. Je leur dis : craignez dieu, rien n’appartient à personne. Mais dieu est mort. Moi, ils me craignent car je suis vivant. Et je leur dis la même chose que lui. C’est pourquoi ils demandent quel temps de parole il me reste. Ils savent bien que pour moi ce n’est plus l’ascension mais la descente.

— Qu'est-ce que vous dites là, Oseph Vissarionytch ! s’est alarmé Vlassik, tout en incitant Krylov d’une bourrade à exploiter, lui aussi, la métaphore de la montagne.

— Soixante-dix ans — c’est le pic du Kazbek[4], camarade Staline ! a lancé celui-ci.

— Est-ce que tu voudrais, toi, en mon honneur, vivre vite, comme ce pionnier a promis de le faire, aujourd’hui, à la tribune ? Moi, a-t-il dit, en l’honneur de Staline, je veux grandir vite et devenir un héros. Tu voudrais donc être aujourd’hui parvenu au sommet, Krylov ?

— Je suis né trop tard, camarade Staline, m'a-t-il répondu, tout décontenancé.

Vlassik a respiré bruyamment et lancé hors de propos :

— Au village, on disait que les goûts et les couleurs ne se mangeaient pas en salade : l’un aime la pastèque, l’autre le cartilage de porc.

J’ai éclaté de rire et tous les deux ont été inondés de bonheur.

— Tu as  raison sur les goûts, chef, ai-je dit à Vlassik. Moi, par exemple, je n’ai pas aimé tes camarades chinois de la garde. Surtout la blonde. Elle a même le nez peinturluré. Alors qu’un nez, ça ne sert à rien. Et ça fait bête au milieu des yeux. Mais elle, elle a des yeux comme ceux d’une vache : ils n’en finissent pas d’attendre qu’on la traie !

Il y a eu un silence : Krylov a fait pivoter sa nuque et Vlassik reniflé.

— Parle, chef ! ai-je ordonné.

— Mille excuses, Oseph Vissarionytch, mais avec les camarades chinois j’ai vraiment bu à votre santé. Du porto. Et un chouïa de vodka. Et la blonde, c’est juste une connaissance. Je ne compte pas me marier avec elle !

— Ta femme s’y opposerait, ai-je dit, raisonneur, et Krylov, à son grand effroi, a éclaté de rire.

— Je suis sérieux, Oseph Vissarionytch, a poursuivi Vlassik, fusillant du regard la tempe du chauffeur. C’est juste une connaissance. Elle a d’ailleurs très bon cœur.

Je me suis fâché :

— Tais-toi : je sais tout ! Un rendez-vous de plus et tu vas voir ce qu’on t’arrachera !

Je ne peux, hélas, ne pas être cruel, même si c'est un travail de routine. Mais puisque j'étais aujourd’hui le héros de la fête et que Vlassik, en conséquence, était tout ramollo et imbibé, il m’a bien fallu m’adoucir :

— Tu sais Nikolaï Sidorovitch, tu es une vraie tête de linotte ! Tu ne connais pas les bonnes femmes : un vrai jeunot. Tu parles de son cœur, mais une bonne femme, c’est par là qu’elle commence : elle vous confie son cœur à un imbécile et après, il ne peut plus se dépêtrer de tout le reste. Un imbécile, Nikolaï Sidorovitch, on lui arrache les couilles. Parce que c’est par là que les ennemis l’attirent dans leur camp.

— Mille excuses, Oseph Vissarionytch ! a grommelé Vlassik et le silence obtus du monde extérieur a de nouveau envahi l'habitacle.

 

 

La meilleure pensée est l’absence de pensée...

 

Dans mon enfance, lorsqu’il s’instaurait brutalement un silence, je croyais comme les gens du peuple qu’un doux ange passait. Ou qu’un imbécile était né. Présage stupide. Vu le nombre d'imbéciles, le monde devrait baigner sans brutalité dans un silence infini.

A présent, j’exterminerais bien ces doux anges. Le silence, c’est la solitude. Et l’on ne peut s’abriter de lui  nulle part. Même pas sur la scène du Bolchoï. Comme aujourd’hui. Au milieu des louanges, des ovations, des hymnes et des invités. J’ai eu toute la soirée la sensation familière d’être le prisonnier de mon propre corps. D'une cellule sans meubles

Autrefois, les gens ignoraient la solitude : personne ne se sentait à part. Quand tout cela s’est-il écroulé ? Visiblement, la peste est le fait du pouvoir et de l’abondance. Plus on est puissant et plus on est seul.

Un Hindou m’a avoué que l'Un avait créé le monde parce qu’il était malade de solitude. La solitude en soi n’a rien d’horrible. Ce qui est horrible, c’est que les hommes la perçoivent comme telle. Horrible aussi qu’aucun médicament ne la traite.

Les uns se soignent par la claustration. Les autres par dieu. D’autres encore par la recherche de l’ordre en ce monde. D’autres, au contraire, par celle de l’absurde et de l’insolite. Mais l’absurde est tout aussi illusoire. Le monde n’est ni absurde ni logique, il n’est rien. Le monde est fait de néant, un néant que l'on perçoit partout.

Voilà pourquoi même du vivant de Nadia j’étais seul. Car l’amour lui aussi condamne au repli sur soi.

Certes le Maître disait que l’unique domaine où la révolution serait infinie, c’était celui de l’amour. Capable de guérir n’importe quelle maladie de l’âme. Alors qu'il était lui-même une maladie. Et que l’“ amour ” du Maître se mêlait parfois de haine.

— Krylov !, me suis-je écrié, m’interrompant moi-même. Y en a-t-il pour longtemps ?

— Non, camarade Staline !

— A quelle question répondais-tu, Krylov ?

— Vous avez demandé si on était encore loin de votre datcha, camarade Staline. De Blijniaïa ?

— Tu as bien compris la question, mais tu y as mal répondu. Recommence !

— Il reste une vingtaine de kilomètres, camarade Staline ! Sans tempête, ça ferait un quart d’heure.

— C’est mieux, mais pas encore ça. Tu as utilisé le conditionnel. Et c’est déjà une pensée, Krylov. Mais pas une bonne pensée. Pour le peuple la meilleure pensée, c’est l’absence de pensée. Ou plus simplement : il faut vivre laconiquement et parler avec précision. Compris ?

— Très juste. Compris. Nous arriverons dans une demi-heure.

— Tu vois ? ai-je dit en m'adressant à Vlassik. Il nous reste finalement beaucoup de temps, chef. Viens à côté de moi, on va travailler...

Ce n’était pas tant l’envie de travailler que celle de tuer le temps. Oui, le tuer parce que j'étais exaspéré ces dernières années par une cruelle absurdité : déplacer dans l’espace mon propre corps prenait trop de temps. Et qu'il était non seulement impossible de se rendre d’un endroit à l’autre à la vitesse de la pensée, mais impossible de se trouver en deux endroits à la fois.

Impossible pour l’instant. Possible à l’avenir. A l’avenir, les gens seraient capables d'être à plusieurs endroits à la fois. Comme l’avait dit Lavrenti[5] , il serait possible de suspecter d’un méfait n’importe qui et n’importe où.

D’ailleurs, je n’ai jamais su où je voulais être à part là où j’étais. De même que je n’ai jamais su vers quoi je me suis hâté toute ma vie durant. Or, chose étonnante, quand on ne sait pas vers quoi on se hâte, on ne se retrouve pas là où il faut ; mais moi, je me suis toujours retrouvé à l’endroit vers lequel on pouvait dire a posteriori qu’il fallait se hâter. Dieu, visiblement, me fait confiance.

Et plus étonnant encore : j’ai cessé depuis longtemps de m’étonner de quoi que ce soit. Par exemple, de ce que l’homme ne se dissolve pas dans l’eau.

 

 

Un bourreau vaut mieux qu’un soldat...

 

Vlassik, en s’installant sur le siège arrière, a involontairement écrasé une boîte de Kazbek[6] et m’a présenté ses excuses.

J’avais délibérément emporté au théâtre, non pas mes Herzégovine ou ma pipe mais des Kazbek. Je voulais montrer que je ne m’imitais pas. Et que je n’avais pas d’habitudes. Et puis, je préfère le dessin de la boîte de Kazbek. Rien n’empêche, en outre, de remplir la boîte d’autres papirossi.

Dès que j’ai remonté la cloison de verre, Krylov a dit quelque chose. Je n’ai pas entendu sa phrase, mais j’ai fait un geste de la main et le convoi a poursuivi sa route.

Puis j'ai cherché dans la boîte une papirosse intacte, mais je n’en ai pas trouvé. Elles avaient toutes été écrasées.

— Tu pèse très lourd, Vlassik. Il te faut maigrir. Quel est le programme, demain ?

— Demain, vous avez décidé de vous reposer, Oseph Vissarionytch.

— Je suis fatigué. Et aujourd’hui alors, qui vient dîner ?

— Le camarade Beria, le camarade Boulganine, le camarade Vorochilov, le camarade Kaganovitch, le camarade Malenkov, le camarade Mao et son traducteur, le camarade Mikoïan, le camarade Molotov, le camarade Khrouchtchev et le camarade cinéaste Tchiraouli accompagné d’une dame.

— Tchiaouréli, ai-je corrigé. Et pourquoi ne fais-tu pas de cette dame une “ camarade ” ?

— C’est une Française, Oseph Vissarionytch, et pas une collaboratrice à nous, mais une journaliste. Lavrenti Beria vous a parlé d’elle...

— C’est bien d’avoir invité Tchiaouréli...

— C’est tout à fait bien ! a renchéri Vlassik.

— Je n’ai pas fini.

— Excusez-moi, camarade Staline !

— Tchiaouréli est quelqu’un de vivant.

Vlassik n’a pas saisi.

— Je dis que Micha est un artiste. Quelqu’un de vivant.

— Ah ! dans ce sens-là, a-t-il fini par dire.

— Et dans quel autre sens voulais-tu que ça soit ? C’est juste. Le Procureur m’a parlé de cette dame. Il envie Micha. Il m’a également dit du mal, dans son rapport, de mon général. Ça y va à Berlin avec Marika Reukk !

— La chanteuse ?

— Et qui veux-tu que ce soit ? C’est dangereux, m’a-t-il dit : c’est une chanteuse bourgeoise. Mais moi, Vlassik, j’ai répondu au Procureur qu’une idéologie dangereuse passait par d’autres canaux.

— D’autres canaux ?! s’est exclamé Vlassik effrayé.

— Ne m’interromps pas ! Le sperme, lui ai-je dit, ce n’est pas une tache d’encre. Ça ne laisse pas de trace. Et si ça en laisse, c’est notre idéologie, dans ce cas, qui y gagne...

Contre toute attente, Vlassik a compris que je plaisantais et a éclaté de rire. Il était heureux de ma soudaine bonne humeur. Et a voulu consolider son bonheur :

— Puis-je vous poser une question, Oseph Vissarionytch ?

— A quel propos ,

— A propos de Mékhlis.

Je me suis renfrogné.

— En voilà un, tiens, qui ne fait presque plus partie des vivants. Ni des camarades.

Vlassik est resté pensif. Il devait se mordre la langue d’avoir mentionné un camarade qui pour moi ne faisait presque plus partie des vivants.

— Pose ta question !, ai-je dit, décidant de mettre son impair au compte du “ soupçon ” de vodka festif.

Vlassik est devenu tout rayonnant :

— Est-il vrai, Oseph Vissarionytch, que Mékhlis — du temps où il était tout à fait vivant — vous a fait un rapport sur un certain maréchal qui au front changeait de femme chaque semaine ? Et puis qu’il vous a demandé : “ qu’est-ce qu’on va faire de ce maréchal ”, en sortant son bloc-notes. Mais vous, vous êtes resté longtemps silencieux. Et puis vous avez dit : “ on va l’envier ! ” . Vlassik a éclaté de rire. C’est vrai, Oseph Vissarionytch ?

Je n’ai rien répondu.

— Pourquoi as-tu commencé la liste des invités par le Procureur ?

— J’ai pris l’ordre alphabétique ! a dit Vlassik effrayé. Le nom de famille de Lavrenti Palytch vient en premier.

— Il a même réussi à se mettre en tête de l’alphabet. Le “ drapeau de nos victoires ”, c’est ça ?

— Eh bien, il a raison, non ? Vous êtes vraiment le drapeau de nos victoires, Oseph Vissarionytch !

— Je suis un homme, Vlassik, et pas un drapeau. (Et j’ai songé que Beria n’aurait pas fait un bon écrivain : on ne peut traiter les hommes de drapeau). D’autres ont trouvé une expression plus juste : le “ porte-drapeau ”.

— Oui ! Le “ porte-drapeau du communisme ! ”

— Et à part ça, qu’as-tu retenu, Nikolaï Sidorovitch ?

— Tout, Oseph Vissarionytch ! Que vous êtes le continuateur de l’œuvre de Lénine et le créateur de la constitution stalinienne...

— C’est évident. Surtout pour l’adjectif. Si elle est stalinienne c’est que Staline en est le créateur. Pour ce qui est du continuateur... Nous continuons tous quelque chose. Toi, par exemple, tu continues à siroter.

— C’est un jour spécial, Oseph Vissarionytch !

— Dis-moi plutôt les idées qui te sont venues . A partir de ce que tus as entendu dire.

— Que vous êtes maréchal et généralissime !

— Ce n’est pas une idée. C’est un fait.

— Que vous êtes un Père et un Maître !

— Ce ne sont pas des expression récentes. Ni exactes. Le Père, ce n’est pas moi, mais le Seigneur. Quant au Maître... Tu sais qui est le Maître ?

— Vous, Oseph Vissarionytch ! Avant, c’était Ilitch, maintenant, c’est vous !

— Le Maître, c’est Jésus-Christ. Ce nom te dit quelque chose ?

— Bien entendu, a rétorqué Vlassik, vexé que je mette en doute sa capacité à recueillir des informations. Ou que je refuse ce titre au profit d’un juif défunt. Et pour lui sans autorité.

— Et parmi les beaux parleurs, qui s’est exprimé le mieux ?

— Tout le monde a trouvé que c’était le camarade Togliatti. De notre amie l’Italie. Et j’ai fait le compte : il y a eu trente-quatre intervenants !

— L’Italie n’est pas encore un pays ami, et Togliatti n’a rien d’un beau parleur.

— C’étaient les beaux parleurs qui vous intéressaient ?, a soupiré Vlassik avec une grimace de découragement.

Et son regard exprimait tous ses griefs à l’encontre d’une vie aux règles du jeu trop injustes et qu’il n’aurait pas acceptées si cela n’avait tenu qu’à lui ; griefs contre le fait qu’ignorer partiellement quelque chose soit un danger, mais que l’ignorer totalement s’avère mortel.

J’ai été pris de pitié pour lui. C’était vraiment injuste : il avait bu un “ soupçon ”  alors que moi, j’étais sobre.

Mais d’un autre côté, il était jeune, et la sobriété est aussi une illusion. Bien qu’on m’ait baptisé aujourd’hui “ pionnier d’honneur ”, Vlassik était plus jeune. Et il ignorait encore l’essentiel, à savoir que l’homme n’est capable de comprendre la vie que quand il a compris qu’il n’y a rien à comprendre.

 Or Vlassik ne comprendrait jamais ça.

Voilà pourquoi il n’aurait jamais pu être artiste, lui non plus. Il était incapable de penser ce qu’on appelle le néant. Ses qualités, par contre, — ignorance, manque de probité — lui auraient permis, s’il n’était devenu soldat, de faire une carrière politique convenable. Son grade de lieutenant général prouvait d’ailleurs que ces qualités étaient également nécessaires aux soldats.

Moi, je n’aurais pas fait un bon soldat. Bourreau, c’est mieux : on punit les salauds, alors qu’un soldat tue des innocents. Des gens respectueux des lois.

Puis il m’est apparu que sans être le “ mécanicien génial de la locomotive de la révolution ”, j’étais parvenu ces dernières années à devenir un sage. J’aimais désormais penser le néant. C’est la seule chose que l’on puisse vraiment connaître.

 

 

Le mal de tête partait du pied...

 

— J’ai retrouvé ! s'est exclamé Vlassik, m’étonnant par la célérité avec laquelle sa morosité se muait en jubilation. Je ne concevais d’ordinaire, une telle rapidité qu’en sens inverse : lorsqu’on passe du bonheur à l’effroi. — J’ai retrouvé qui des beaux parleurs a parlé le mieux de vous !

— Qui ça ? ai-je dit, incrédule. Car personne ne parlait le mieux de moi.

Vlassik a abaissé avec assurance sur son front sa casquette à l’étoille astiquée comme les cuivres.

— Vous avez manifesté de la défiance, Oseph Vissaryonitch, envers cette femme que je connais, la blonde au bon cœur, enfin au nez... eh bien, elle est amie — très amie — avec le meilleur des beaux parleurs. Celui qui a exprimé les plus belles choses à votre sujet. J’ai retenu ça par cœur, et elle aussi. Et vous-même — mais pas aujourd’hui — avez dit, devant moi, à Lazare Moïsseitch à son propos : à soutenir ! Et il l’a soutenu : il lui a décerné l’ordre de...

— Qu’a-t-il dit, Vlassik ?

— Il a dit que... Il a dit de vous qu’il... Vlassik a fait la grimace.

— Qu'est-ce que tu as, chef ?

— Je m’embrouille, Oseph Vissaryonitch...

— Qu’est-ce que tu as encore mélangé ? ai-je demandé, bien qu'ayant déjà deviné. Tu t’es embrouillé dans les pronoms personnels ?

— Oui. Mais je vais m’y retrouver...

Ce qui a pris pas mal de temps.

— Lui, donc, le poète, a dit qu’il, c’est à dire vous... Non, ce n’est pas ça ! Voilà ce qu’il a dit mot pour mot : “ Il est le fils de mon pays...  ” “ il ”  c’est à dire vous, êtes le fils de son pays... Son “ il ” veut dire vous !

Je me suis emporté :

— J'avais compris ! Et c’est tout ?

— Non, bien sûr. “ Il est le fils de mon pays, /il réchauffe les peuples quand il sourit,/ soit à jamais heureux celui qui/ lui a serré la main, tandis/ qu’au-dessus de la terre, énorme,/, excusez-moi, immense, le ciel se meurt de jalousie ! ”

Et l’étoile de la casquette de Vlassik m’a décoché un rayon acéré dans l’œil.

— Vourgoun ?! me suis-je exclamé, déchaîné. Samed Vourgoun ?! De Bakou ?! Ce n’est pas un poète, mais un connard et c’est bien pourquoi ton amie le fréquente !

Je suis devenu attentif à moi-même : je n’avais pas mal au pied. Mais mal à la tête. Et de façon curieuse : la douleur partait du pied et plus elle montait et se rapprochait de la tête, plus elle était oppressante. Depuis mon attaque d’apoplexie de l’été dernier, tout mal à la tête me semble suspect, mais cette fois-ci la douleur était provoquée par la colère et non par la tension.

Je me fâche plus fréquemment en hiver qu’aux autres saisons. Sous la pression peut-être de mes souvenirs d’exil en Sibérie. Je suis un montagnard, tout de même. C’est pourquoi le cavalier sur fond de Kazbek de la boîte de papirossi me réchauffe le cœur.

Tambourinant sur sa silhouette, je me suis laissé détourner par une historiette qu'avait racontée le “ camarade cinéaste Tchiarouli ”. Un psychiatre de Tiflis testait la normalité de ses patients par une curieuse question : “ Le Kazbek fait 5047 m. Considérez-vous que cela soit suffisant ? ”

Il faudrait rencontrer ce psychiatre...

Vlassik se taisait et n’osait plus éponger la sueur au-dessus de ses sourcils. Je me suis mis en veilleuse et j’ai ajouté, après un silence :

— C’est Leonov qui a dit “ le mieux ” les choses. Un écrivain médiocre, lui aussi.. Qu’a-t-il dit ?

Vlassik continuait à se taire.

— Il a dit ceci :  les hommes ont évalué l’âge du monde depuis sa création. Les Juifs, comme toujours, furent les premiers à le faire. Cette précision sur les Juifs n’est pas de lui. Mais de moi. Et il en fut ainsi jusqu’au jour où naquit le Maître. L’appellation de Maître n’est pas de lui. Mais de moi. Et je te repose la question, Vlassik : qui est le Maître ?

N’osant pas nommer le Christ, Vlassik a émis un reniflement.

J’ai eu un soupir de mécontentement et j’ai poursuivi :

— Tu as raison, c’est le Christ. Et les hommes décidèrent alors de calculer l’âge du monde à partir de sa naissance. Mais Leonov a proposé d’oublier tout ça, Vlassik. Et de calculer dorénavant l’âge de l’histoire d’une nouvelle façon. En partant de la naissance de qui, Vlassik ?

— Du camarade Staline ! s’est-il exclamé, tout réjoui.

— Tu lui fais confiance, Vlassik ? Tu crois à sa sincérité ?

— J’y crois ! s’est hâté de répondre Vlassik, comme s’il s’agissait de sa propre sincérité et non de celle de Leonov. Puis, il a tout de même réfléchi et a ajouté : Quoique...

— Moi aussi, j’y crois. Mais là n’est pas la question.

— Ah bon ? a dit Vlassik avec circonspection.

— Eh oui. Je ne t’ai pas fait venir pour bavasser, mais pour travailler. Je ne suis pas comme ta blonde. De plus, j’ai mal au pied. Je te confie une mission, Vlassik. Te souviens-tu de ce nom de famille...

— Lequel, Oseph Vissarionytch ?

— Attends ! Papismedachvili.

— Tout à fait, camarade Staline. Le commandant Papismedachvili, alias Papismedov ! Sur lequel Lavrenti Palytch vous a fait un rapport le sept. Au dîner. Le sept novembre. En l’honneur de la Révolution d’Octobre. Vous avez d’abord ri. Et tout à coup vous avez cessé de rire. Tout le monde riait. Et puis tout le monde a également cessé de rire tout à coup.

— Bravo, Vlassik. Le commandant Papismedov, c’est ça ! Et sous quels autres noms est-il encore connu ?

Vlassik a ricané :

— José. Le petit Jésus. Jésus-Christ.

— C’est Matriona qui l’a surnommé le petit Jésus.

— Tout à fait, le camarade Malenkov l’a appelé le petit Jésus...

— Et c’est le commandant lui-même qui se dénomme le Christ, n’est-ce pas ?

— Tout à fait. Ainsi que Lavrenti Palytch. Il a dit qu’il y croyait aussi.

— Le Procureur ne croit en rien. Et en personne. Il a dit ça comme ça. J’ai donc une mission à te confier. Mais rappelle-moi donc d’abord ce que le Procureur a dit, mot pour mot, au sujet de José-le petit Jésus.

 

 

Le capitaine devint commandant le surlendemain...

 

Comme je m’y attendais, Vlassik avait une manière de raconter tout aussi néfaste que celle de Lavrenti.

Lavrenti est très sûr de lui. Au point de faire les mots croisés à l’encre. Et il raconte donc les choses de manière rusée : d’abord à l’essentiel, puis les détails. Le résultat est néfaste : il vous sert ses conclusions sur lesquelles il prétend fonder les faits. Il commence toujours par la signification, ce qui est dangereux.

Quant à Vlassik, il mêle sans discernement essentiel et détails. Ou s’il lui arrive de les discerner, il doute de sa capacité à le faire. Il ne croit d’ailleurs à rien. Il n’est même pas devenu athée car un athée croit en la non-existence de dieu. Donc, les récits de Vlassik n’ont ni queue ni tête, ni quoi que ce soit.

Ni l’un ni l’autre ne sachant raconter correctement, je me chargerai donc moi-même de la narration.

Papismedachvili ou Papismedov — nom de famille juif, commandant —, prénom José, c’est à dire Joseph !, est né à Petkhaïne, le quartier juif de Tiflis. Contemporain de la Révolution et du Maître quand celui-ci fut mis à mort. Il commença par étudier les langues sémitiques à Tiflis, puis l’histoire à Moscou.

Non seulement talentueux, mais plein de bonnes idées, il devint tchékiste[7]. Il travailla d’abord au Centre et fut vite considéré comme le meilleur collaborateur des Services. En fonction à partir de 1943 dans Téhéran occupé. Là, sur ordre du Centre, il se lia d’amitié avec le jeune mais peu intelligent Shah Muhammad-Reza que courtisaient également les Américains.

J’ai entendu nommer Papismedov quand je me suis rendu à Téhéran, cette même année 43, à la conférence avec nos alliés de l’époque.

Mais ce nom de famille m’était depuis longtemps familier. Depuis mon enfance. Maman et moi avions pour voisin un certain David Papismedachvili. Un petit commerçant. Qui m’aimait comme son fils.

Et il regrettait que mon père, primo, bût beaucoup, secundo, qu’il le fît mal, tertio, qu’il ne bût pas de vin, et surtout qu’il ne fût pas mort de mort “ naturelle ”. C’est à dire qu’il ne mourût pas par la vodka. Mais dans une bagarre.

David me donnait parfois un peu d’argent pour que je ne me détourne pas de mes études. De dieu, puisqu’on voulait faire de moi un prêtre. Et moi aussi, je m’attachai à lui.

De plus, il tournait autour de Keke, ma mère, bien qu’étant marié. J’ai même lu quelque part que David serait mon père. A part le Saint esprit, qui ne m’a-t-on pas donné pour père !

J’ai appris ça après avoir reçu David au Kremlin en 1924. Je n’aurais jamais évoqué la question avec Keke, mais avec lui si, à condition d’en avoir été informé avant. C’était un type franc : les Juifs de Géorgie ne ressemblent pas aux Juifs de Russie. Ils viennent d’une autre tribu. Qui s’est également perdue, mais tout à fait autrement.

A l’époque, nous avions pris un verre dans mon cabinet. Moi, j’avais bu du vin et lui de la vodka, alors que sa pitié envers mon père lui venait de cette boisson. Nous avions ri aussi, en nous souvenant du passé. Je lui avais d’ailleurs recommandé de laisser tomber le commerce car c’était de l’escroquerie. Il avait protesté : le petit commerce n’était pas de l’escroquerie. Mais je lui avais dit qu’à petit commerce petite escroquerie. Le troc, par contre, n’était pas de l’escroquerie. Et ça l’avait amusé parce qu’en géorgien faire du commerce se dit “ échanger ”, “ prendre-donner ”.

Mais passons : depuis, je n’avais plus entendu parler de lui.

J’ai entendu par contre nommer José Papismedov à Téhéran quand Lavrenti se demandait comment appâter Roosevelt. Comment faire — afin de limiter mes déplacements en ville — pour que ce ne soit pas moi qui m’installe chez les Américains, comme ils l’auraient tant voulu, mais pour que ce soient eux qui logent dans notre ambassade. Et ce n'était pas seulement que Lavrenti avait déjà équipé de micros jusqu’aux toilettes des invités. C’était aussi, à ses dires, une question de psychologie : en ce monde, on est soit maître, soit, hélas, invité.

De plus, Lavrenti ne voulait pas me confier aux Américains. Non par préjugé à leur égard : il ne les méprisait pas plus que les autres.

J’avais proposé de dire à Roosevelt que tout comme lui j’avais peur et ne désirais pas la guerre, et que si je m’installais dans son ambassade, il pourrait se faire que je demande l’asile politique. Ce qui serait tout de même gênant. Lavrenti avait fait remarquer que seul un neurochirurgien aurait pu introduire pareille plaisanterie dans un cerveau américain.

Et que proposes-tu ? Du sérieux ?!, avais-je rétorqué. Pas forcément, m'avait-il répondu. Il préconisait de déclarer à Roosevelt que Staline était d’accord pour séjourner chez lui s’il garantissait sa sécurité non seulement sur le territoire de l’ambassade, mais aussi sur le trajet conduisant à ce territoire. Car sur ledit trajet, d’après les informateurs du Shah, les Allemands préparaient un attentat contre moi. Dans le pire des cas, j’étais assassiné, dans le meilleur, enlevé.

Lavrenti avait proposé de conclure le message destiné à Roosevelt par une question rhétorique : que ferait Staline dans le meilleur des cas, c’est à dire s’il était fait prisonnier par les Allemands ?! Dans un moment aussi crucial, qui plus est! Ne suffisait-il pas aux Allemands d’avoir capturé son fils ?

Bonne idée, avais-je dit, de qui émanait-elle ? D’un ami du Shah, avait répondu Lavrenti, le capitaine José Papismedov. Ajoutant que si Roosevelt mordait à l’hameçon, le capitaine passerait dès le lendemain commandant.

Le capitaine ne devint commandant que le surlendemain car Roosevelt ne mordit pas tout de suite : il insista pour que nous prenions aussi chez nous ses cuisiniers philippins. Et si un étrange malheur n’était survenu, le commandant serait non seulement à ce jour lieutenant-colonel, mais détenteur d’une décoration.

Le malheur débuta comme un conte arabe, avec du merveilleux et un bédouin.

 

 

L’évêque de Jérusalem était marxiste...

 

Le bédouin avait dix-sept ans, s’appelait Muhammad ad-Dib.et appartenait à la tribu des Takhamrekh. Quand à l’action, elle se déroulait en 1947, dans la bourgade arabe de Qumrân, au bord de la mer Morte. Au milieu de ruines, souvenirs des temps bibliques, qui jonchaient le sol, envahies de mauvaises herbes, Muhammad faisait paître ses chèvres. Ou plus exactement, elles paissaient toutes seules, tandis que le bédouin était assis sur une pierre et connaissait sans narguilé l’extase.

Une extase venue de la lente fusion des couleurs du désert : brun clair, jaune doré et lilas, qui descendaient vers le bleu intense de la mer, parsemée de récifs salins d’un blanc éclatant sous le ciel rose.

Malgré son jeune âge, Muhammad était un pâtre expérimenté. Même la plus experte des chèvres n’aurait pu échapper à son regard perspicace. C’est pourtant ce que fit ce soir-là la plus bête d’entre elles. S’écartant du troupeau, elle entreprit d’escalader la colline aux multiples strates de pierre blanche et de calcaire brun.

On estimait dans la région depuis les temps bibliques que si une seule brebis sur cent venait à s’égarer, le berger compatissant se devait de laisser les autres afin de sauver la brebis égarée. Muhammad était un berger compatissant. Il quitta son troupeau et partit sur les traces de l’inconscient animal.

Il parvint ainsi à une faille béante du rocher blanc. Soupçonnant que la chèvre s’était réfugiée dans la grotte, le bédouin lança un caillou pour attirer la fuyarde. Il entendit en retour non un bêlement mais le bruit sourd d’un vase qui se brise. Il rampa jusqu’à l’orifice de la grotte et sauta.

Une fois au fond, le bédouin découvrit à proximité de ses pieds nus une douzaine de cruches en terre, dispersées sur le sol ou à moitié enterrées. Certaines étaient cassées et parmi les débris, Muhammad aperçut de longs ballots en toile de sac.

Il retint son souffle et écarquilla les yeux. Il resta longtemps immobile. Quand l'obscurité grandit, Muhammad sentit qu’il allait bientôt lui être révélé un important secret.

A cet instant précis, ses pieds se sentirent pénétrés du froid de la pierre restée pendant des siècles hors d’atteinte de la lumière. Et il eut l’étrange impression que ce froid remontait en lui. Ou, ce qui fut encore plus terrible, que la terre commençait à l’absorber, comme elle l’avait fait autrefois avec les cruches.

S’arrachant à ces sensations, il bondit hors de la grotte...

Le lendemain matin et les jours suivants, les bédouins de Qumrân retirèrent des cruches des dizaines de parchemins enroulés serré et couverts de caractères hébraïques.

L’émotion s’étendit de la Palestine au monde entier avec la célérité d’un djinn.

Le Centre eut aussitôt connaissance de l’existence de ces rouleaux. Un évêque marxiste de l’Église syrienne monophysite de Jérusalem communiqua à Moscou que les manuscrits de Qumrân à la cryptographie hébraïque dataient de près de deux mille ans et étaient l’œuvre de scribes appartenant à une secte peu connue. Les rouleaux, assurait-il, recèlaient des données de la plus haute importance sur la vie du Christ.

La secte de ces scribes initiés à de nombreux mystères de la connaissance spirituelle avait été anéantie, ainsi que des dizaines de milliers de Juifs, par les Romains, lors de la Révolte de la Judée. Les Juifs, figurez-vous, s’étaient révoltés jusqu’en l’an 66 !

Avant de périr, les scribes avaient caché les rouleaux dans des cruches en terre qu’ils avaient coulées dans du plomb et dissimulées pour les générations à venir dans les collines avoisinantes.

Dans un premier temps, personne n’avait réagi au message de l’évêque marxiste. Lavrenti estimait que la production des clercs actuels des administrations de Washington et de Londres avait bien plus de prix que ces rouleaux extraits de la grotte de Qumrân.

D’autant plus que ces sectateurs affamés n’avaient fait que conserver dans la fraîcheur d’une grotte des textes probablement écrits au soleil. Or pendant neuf mois, le soleil du bord de la mer Morte est sans pitié. Et encore plus implacable pendant les trois mois qui restent...

Six mois plus tard, cependant, une nouvelle dépêche arriva : Qumrân était envahi de savants, archéologues et espions venus de tout l’Occident. On avait découvert d’autres grottes, contenant d’autres rouleaux dont le prix augmentait d’heure en heure au marché noir et atteignait désormais la somme de cent mille dollars.

Le Centre confia à l’évêque la mission d’établir un rapport plus détaillé. Au lieu de le faire, il décéda. Quelques mois plus tard, Lavrenti reçut — du paradis, de la part de l’évêque ou de l’enfer de Jérusalem, de la part de quelqu’un d’autre — un message chiffré qui lui causa bien des insomnies.

Ce message disait que l’un des rouleaux de Qumrân  n’était pas un parchemin, mais un ruban de bronze. Ruban qui contenait la description d’un immense trésor : 65 tonnes d’argent et 26 tonnes d’or. Il s’agissait là d’une partie du trésor du second temple de Jérusalem que les Juifs avaient en secret évacué et enterré peu avant que la Ville éternelle ne soit assiégée par l’empereur romain Vespasien Flavien.

Vespasien avait un fils, Titus. Flavien, lui aussi. Et qui savait très bien ce qu’il voulait. Rien à voir avec mon Vassia[8]. Au cours du siège, Flavien senior fut soudain obligé de devenir dieu. Mais malgré sa mort, Flavien junior accomplit l’œuvre de l’ancêtre et détruisit la Ville éternelle.

Quand il eut appris que les Juifs avaient caché le trésor du temple, il le réduisit en cendres. Mon Vassia, lui, aurait lambiné et organisé une beuverie avec les putes du secteur.

Mais il ne s’agit pas de lui. Ni des Flaviens. Mais du trésor. D’après le message chiffré, les Anglais, les Belges, les Italiens et les Américains, tout en poursuivant l’étude du texte du Rouleau de bronze, ne lambinaient pas et ne buvaient pas, mais démarraient les fouilles.

 

 

Le futur est fermé pour travaux...

 

En Palestine, imbroglio et guerre.

Les Juifs — et j’avais des sympathies pour eux — luttaient pour leur État et combattaient les Arabes soutenus par les Anglais déjà battus par ces mêmes Juifs.

Les Anglais sont un peuple amateur de traditions. L’une d’elles est leur fidélité à l’absurde. Au nom de cette tradition, ils se sont fâchés non seulement contre les Juifs en raison de leur judéophilie mais contre moi. Pour la même raison.

C’était Churchill qui avait cafardé sur ma judéophilie.

En général, il avait l’étonnement bruyant. Mais en hiver 1945, sa réaction avait été silencieuse. Il avait laissé tomber la mâchoire et s’était fourré un cigare dans la gueule du côté allumé. Après que Roosevelt nous eut déclaré qu’à la lumière des atrocités nazies, il se considérait comme sioniste. Ou plus exactement après que je leur eus annoncé que moi aussi je me considérais sioniste.

C’est à dire que j’avais des sympathies pour les Juifs qui se battaient pour leur État dans cette Palestine que les Anglais considéraient comme leur. Churchill s’en était pris au cigare, avait rougi et s’était demandé où le balancer. Cela se passait à Yalta et je lui avais conseillé de ne pas jeter un article aussi cher. De l’éteindre dans la mer Noire.

Je partais du fait qu’on ne fait une entorse aux traditions que par nécessité. Notamment dans le domaine de la radinerie. Et surtout à la veille de nouvelles pertes.

Il m'avait compris et avait grommelé que la Grande-Bretagne conserverait toujours en Palestine une présence forte. Il tint parole trois ans.

En 1947, par conséquent, nous n’avons pas trop voulu nous mouiller. Le lendemain qui suivit la réception du message chiffré en provenance de Jérusalem, Lavrenti n’envoya là-bas qu’un petit détachement de “ sismologues ”. Le Centre, bien entendu, ne se limita pas à cela.

Selon les communiqués, l’obstacle essentiel rencontré pour l’instant par les chercheurs était celui de la langue des rouleaux.

Le problème résidait dans l’autrement-dit. Plus exactement : il s’agissait de trouver la bonne clé d’interprétation du texte. Car les clés — cela était vite devenu évident — abondaient. Chacune d’elles donnait matière à une interprétation différente, mais on pouvait supposer que seule l’une d’entre elles ouvrait.

L’hypothèse fut confirmée quand on mit au jour le Rouleau de bronze avec la description des lieux où se trouvait le trésor. Aucun rouleau excepté le Rouleau de bronze n’intéressait le Centre. Il y mit encore plus d’intérêt qu’à inculquer au jeune monarque iranien un esprit de sympathie envers le prolétariat. Le commandant Papismedov  s’était d’ailleurs assez bien tiré de cette rééducation du Shah. Mais il ne parvenait toujours pas à lui inoculer le mépris du luxe et des services amoureux de Françaises.

Cependant Papismedov dut abandonner Son enfoirée d’Excellence et quitter Téhéran pour Jérusalem, plus proche de Qumrân.

Des conditions favorables l’attendaient en Palestine. Tout d’abord les sympathies pro-soviétiques qu’affichaient les films juifs à grand spectacle. Et puis ses relations iraniennes personnelles. Enfin, les attentions des monophysites de tendance marxiste. Il en résulta que Papismedov eut bientôt accès à une copie “ en trop ” du Rouleau de bronze.

L’enthousiasme du Centre était alimenté par le fait qu’Américains et Anglais avaient entrepris des fouilles en quatre points à la fois des environs de Jérusalem. Preuve qu’ils n’étaient pas sûrs de leur interprétation correcte du texte.

Au début, José Papismedov consacra son temps à rencontrer les linguistes bourgeois engagés dans l'entreprise, tant en Palestine qu’en Europe. Il se faisait passer pour un conseiller du Shah. Ses conversations avec eux lui prouvèrent qu’ils faisaient fausse route.

Ainsi, José rattrapa non seulement notre retard sur l’Occident, mais il nous fit avancer à grands pas sur la voie qui menait à la découverte de LA CLE. Quant à l’Occident, il vit se refermer pour travaux le portail du futur, portail dont la lourde serrure ne comportait aucun orifice permettant d’y glisser la fameuse clé.

Au bout d’un mois et demi de travail épuisant et de fréquentes nuits d’insomnie, Papismedov remit aux “ sismologues ” une carte établie par ses soins.

Deux jours plus tard, bien au-delà de Jérusalem, alors que dans ses environs vrombissaient déjà les excavateurs américains, nos sismologues extrayaient de la tranchée creusée au pied de la colline rocheuse blanche et brune abritant les grottes de Qumrân les premières coupes et chandeliers en or.

 

 

La passion est plus dangereuse que l’habitude...

 

Le Centre exulta. Même si la carte de José montrait que les Juifs — comme on pouvait s’y attendre — avaient dispersé le trésor dans des dizaines de cachettes. Ce qui n’excluait pas un succès des Occidentaux. Qui gardaient bouche cousue tout autant que nous. Faisant comme si tous les objets en métal précieux avaient déjà été récupérés autrefois par les Juifs.

Beria était très fier de José. Qu’il prenait comme preuve renouvelée de la singulière générosité de la terre géorgienne.

Lavrenti affectionnait beaucoup la formule de “ terre géorgienne ”. Comme Trotski celle de “ révolution mondiale ”. Mais Lavrenti joignait l’acte à la parole. Et il n’était pas toujours gagnant.

Après la guerre, il rebattit les oreilles de tout le monde avec sa “ terre géorgienne ” des pays neutres. Mikoïan craignit qu’il ne visât l’Arménie. Mais Lavrenti ne la jugeait pas neutre. Mais hostile. C’est la Turquie qu’il avait en vue.

Et il nous tarabusta avec ça jusqu’à ce que Molotov exige de la Turquie qu’elle rende à la Géorgie ses territoires d’Anatolie orientale. Les Turcs prirent peur, mais préférèrent l’amitié avec Washington à la restitution des terres.

Après quoi, j’interdis à Lavrenti de rechercher la “ terre géorgienne ” des pays neutres. Pour ne pas gâcher nos relations avec l’Inde, par exemple. Ou avec la Suisse.

Nous avons tous, bien entendu, nos expressions préférées. Moi, par exemple, j’aime bien dire “ comme on le sait ”. Ou “ ce n’est pas un hasard si ”. Mais je ne prononce jamais le mot “ dauphin ”. L’essentiel est que l’habitude ne devienne pas passion. Car la passion est dangereuse.

Bref, avant que Papismedov ne revienne en terre géorgienne se reposer au sein de sa famille, le Centre lui proposa, dans un élan de gratitude, d’aller batifoler une quinzaine de jours à Cannes, au milieu des amantes en retraite du Shah.

Que l’on avait d’ailleurs tout récemment décidé de laisser en paix, vu son incurabilité morale. Lavrenti avait soudain pris la résolution de consolider l’éducation idéologico-morale du Shah par la sexualité : il fallait lui trouver une bonne femme parmi les anciennes Moscovites de son entourage et en cas de réussite, le marier à elle.

Chose dite, chose faite. La fille s’appelait Soraya. Toute jeune, mais, d’après Beria, très fine mouche. Le Shah perdit la tête avant même que Soraya n’ait réussi à feindre de perdre sa virginité avec une tête couronnée.

Ça marche toujours bien pour Beria avec les Perses. Moins bien avec les Turcs. Et encore moins bien avec les Arabes.

Pour ce qui est du jeune Muhammad-Reza et du projet matrimonial, Lavrenti avait fait vite car il voulait rapatrier José vers le Centre. A un poste élevé. Après l’avoir décoré et fait passer lieutenant-colonel.

Je ne comptais pas me mêler de la question du poste, mais j’aurais approuvé la décoration.

Or José refusa d’aller rejoindre les tentatrices de Cannes et sa famille de Tiflis. Il demanda au Centre l’autorisation de rester en Palestine et de poursuivre son travail sur les rouleaux restants.

Il invoqua une intuition lui soufflant qu’il se trouvait au seuil d’une découverte sensationnelle capable d’offrir à notre pays une bombe idéologique d’une puissance inouïe.

“ Une bombe farcie à quoi ? ” s’enquit le Centre.

“ Farcie de renseignements sur le Maître ”, répondit le commandant en langage chiffré.

Dans un premier temps, Lavrenti s'inquiéta. José avait précisé qu’il s’agissait du Christ.

Même sans cette précision, Lavrenti aurait donné son autorisation. Par romantisme. Il rêve même de ce qu’il n’ose concevoir. Mais son romantisme prudent lui dicta d’ordonner à Papismedov de ne consacrer qu’un mois à la bombe.

Hélas, le commandant fut frappé par le malheur le jour même où expirait ce délai.

... Le chef de l’opération palestinienne était un musulman traditionaliste. C’est à dire un colonel qui ne buvait pas. Sinon personne n’aurait pu considérer son témoignage comme émanant d’une personne sobre.

Il affirma maintes fois — y compris par écrit — que ce jour-là, dès l’aube, Qumrân avait vu non pas tomber, mais surgir une pluie extrêmement lente.

Une pluie douce comme un chuchotement.

Semblant pouvoir durer des siècles.

L’eau, qui formait une véritable paroi, ne ressemblait pas à de l’eau de pluie, mais à cette eau que l’on nomme baptismale.

Et la pluie ne tombait pas, elle n’était pas oblique, mais droite. Rien que des aiguilles verticales entre le ciel délavé et le désert qui lui aussi avait soudain perdu toute couleur.

Le colonel voulait dire que le temps était comme un présage.

Lavrenti, malgré son romantisme, considère que tout témoignage, y compris celui des personnes les plus sobres, reflète le fait que tout homme est un conteur.

Les gens, dit-il, vivent entourés de récits innombrables et voient tout à travers le prisme de la narration. Ils vivent même leur propre vie, assure-t-il, comme s’ils la contaient. De plus, avait-il alors souligné, il ne fallait pas oublier qu’au bord de la mer Morte le soleil était implacable et qu’il pleuvait rarement...

Quoi qu’il en soit, aux dires du colonel, à midi précis, José Papismedov était sorti de sa tente en grosse toile, emplie des copies des rouleaux de Qumrân. Il était resté un moment sous la pluie, puis, trempé jusqu’aux os, était venu le trouver.

L’expression de son visage était étrange.

Etrange aussi avait paru au colonel son intention de télégraphier au Centre la phrase : “ pour moi tout est prêt ”.

Une déclaration non moins curieuse avait suivi :

“ Tu me plais. Et il me semble que tu appréhendes comme moi qu’on ne te soupçonne de prendre un trésor qui ne t’appartient pas. Mais si l’un de nous périt avant de revenir au Centre, je ne parlerai jamais de tes appréhensions. Et maintenant je retourne là-bas. ”

“ Où ça ? avait demandé l’autre.

“ Là-bas, avait dit le commandant, indiquant d’un signe de tête la colline blanche et brune. Chaque fois que je monte là-haut, je rencontre celui qui n’y est pas. Il n’était pas là hier. Pourvu qu’il quitte les lieux au plus vite ! ”

“ Tu ne te sens pas bien ? s’était enquis le colonel.

“ Au contraire, ça va très bien ! lui avait-il été répondu. J’ai la sensation que les différentes parties de mon corps obéissent non pas à un, mais à plusieurs centres.  ”

Et il était sorti.

Le soir, dès que la pluie avait cessé, José était redescendu de la colline. Selon le rapport du colonel, rédigé une semaine avant qu’une piqûre de criquet ne causât sa mort, le commandant avait longuement regardé, par-delà la colline, la mer Morte. Et il avait fini par dire :

“ Il est déjà parti. Et moi, je suis revenu ici. Et en voici la preuve : je suis déjà ici !”

“ Qui ? avait prudemment demandé le colonel.

“ Moi. Yeshoua ! Le Maître ! Le Messie !

“ Mais encore ? ” avait insisté le défunt colonel.

José ne détachait plus son regard de la mer Morte :

“ Moi ! Jésus-Christ ! ”

Le lendemain matin, deux “ sismologues ” emmenaient le commandant à Jérusalem et de là, via Istanbul, à Moscou.

Le Centre se montra aussi diligent par crainte de faire échouer la chasse au trésor. Il pensait que dorénavant José pouvait avouer à qui voudrait l’entendre qu’il était le Christ. Ou pire : que le Centre possédait désormais la clé des textes de Qumrân.

Après un premier entretien avec Papismedov au service psychiatrique de l’hôpital du Ministère de l’Intérieur, Lavrenti fut en désaccord avec les médecins. Non, affirmait-il, le commandant n’avait pas du tout perdu la boule et ne nécessitait aucun traitement. Commandant il était et commandant il resterait.

Autrement dit, son avancement était reporté. Et nous étions obligés, dans l’attente de temps meilleurs, précisa-t-il, de le considérer comme un collaborateur dont l’avenir était déjà derrière lui...

 

 

Nous naissons tous fous...

 

“ Comment c’est-y possible un truc pareil ? ”, s’était étonné Malenkov, quand Lavrenti nous avait raconté cette histoire. Comment une personne peut-elle être deux, qui plus est si l’une d’elles est morte ? ”

Et cet enfoiré s’était esclaffé d’un rire dégoûtant de bonne femme.

Et avec ça, il était habillé tout en blanc : vareuse, pantalon et même chaussures... Dommage qu’après moi, il n’y ait personne à part Matriona[9] pour diriger le pays. Et dommage que Lavrenti ne soit pas russe. Ils ne supporteront plus un non-Russe.

Comme Vlassik me l’avait fait à juste titre remarquer, j’avais ri, moi aussi. Pas de José mais de Matriona. Et tout le monde avait pouffé. A cause de José.

Lavrenti avait également ricané par solidarité, puis il avait entrepris d’expliquer à Matriona qu’un “ truc pareil ” était tout à fait possible et pouvait arriver.

Lavrenti est un type intelligent. C’est pourquoi je fais tout mon possible en société pour qu’il en doute. Mais ça me fatigue. Une heure avec lui pour invité paraît plus longue qu’une journée avec les autres. Mais c’est un type intelligent, on n’y peut rien, même pas lui...

Si un homme a de l’imagination, avait expliqué Lavrenti à cet imbécile de Matriona, il peut devenir non seulement un mort ou un dieu, mais même un papillon. Un philosophe chinois s’imagina qu’il était un papillon. Et à partir de cet instant, il n’eut plus jamais la certitude de ne pas être un papillon mais simplement un philosophe s’imaginant être un papillon...

Et Lavrenti m’avait lancé un regard. Je n’avais pas éclaté de rire, j’avais étouffé le rire en moi. Et un lourd silence s'était installé parmi les convives.

Comme n’importe quelle parabole ou aphorisme, avais-je enfin déclaré à Lavrenti, cette parabole ou aphorisme ne coïncidait pas totalement avec la vérité. Cette parabole ou aphorisme contenait une semi-vérité ou une vérité et demie.

Cette remarque avait entraîné un silence encore plus lourd...

Je ne me souviens pas des idées que j'avais alors choisi d’exprimer. En tout cas, il m'était apparu que des gens comme José passaient pour être devenus fous. Or devenir fou n’est pas facile. Un fou n’est pas un idiot.

En devenant fou, on ne perd pas son intelligence, on se libère au contraire de tout ce qui est non-intelligence. De la raison au jour le jour.

L’intelligence et la raison sont des ennemis de classe. L’intelligence sans imagination n’est rien et l’imagination, à la différence de la raison, a du sang bleu. Or le fait est que nous naissons tous fous, sang bleu ou pas. Tsars ou serfs. Certains, révolutionnaires et artistes, le restent à tout jamais.

Tout le monde n’est pas capable d’être fou. Les hommes sont nombreux, mais le nombre des âmes est resté le même car l’âme est un fragment de dieu, or lui, qui était un, l’est resté.

Qu’est-ce que l’âme ? C’est inexplicable, mais tout homme qui en a une le sait bien. S’il n’en a pas, il ne comprendra pas. Beaucoup n’en ont pas car il y a trop de gens. En cinquante ans il en est né et disparu sur cette terre plus qu’au cours de toute l’histoire de l’humanité.

Et cependant, en tout homme — qui n’est pas totalement envahi par la raison — parvient à se loger une âme à laquelle il donne son empreinte. Mais avant de nous arriver, chaque âme a séjourné quelque part, et par conséquent un homme doué d’une âme n’est pas seulement cet homme-là mais un autre. Et puis un autre encore. Et encore un autre. Une multitude d’empreintes.

Ni cet homme ni les autres autour de lui ne connaissent aucun de ces “ autres ”. Ni lui ni les autres n’ont jamais entendu leurs voix. Et c’est pourquoi il ne passe pour fou ni à ses yeux ni à ceux des autres. Il peut se considérer et être considéré par les autres comme entier. Ce qui n’existe pas dans la nature.

Moi, par exemple, je ne suis pas entier. Je me suis appelé Staline.

Pour quoi faire?

Pour être compact comme l’acier. Il est vrai que l’acier n’est pas un métal sans mélanges, mais j’ai toujours eu en moi plus d’acier que Kamenev n’a eu en lui de pierre[10] Ce n’est pas de la pierre qu’il avait en lui, mais de ce qu’il était, du Rosenfeld.

Comparé à lui ou à ce même Leiba, je semble simplet. Mais je ne suis pas simplet. Je suis un demi-dieu.

Mes ennemis disent méchamment que je suis un mortel qui feint d’être un demi-dieu. Mes disciples, que je suis un demi-dieu qui feint d’être mortel. Mais seul un demi-dieu peut se permettre l’un et l’autre.

Jamais les cieux n’ont donné à quiconque autant de pouvoir sur terre qu’à moi. Et je le dois non seulement à moi-même, mais à mon âme, qui a probablement séjourné autrefois dans un demi-dieu inconnu de moi.

Nous ne connaissons l’histoire que récente. A partir du déluge. Mais avant le déluge, on ignore ce qu’il y avait et qui il y avait. Personne ne l’a noté. Ou si on l’a noté, peut-être les rouleaux se trouvent-ils dans une grotte du genre de celle de Qumrân.

Par contre, dans l’avenir, quand mon âme transmigrera en quelqu’un, ce quelqu’un se rendra forcément compte qu’il s’agit de l’âme de Staline ! Les autres la reconnaîtront aussi. Car je suis le plus célèbre et le plus fort de tous ceux qui, depuis le déluge, ont porté cette âme en eux. Mais avant moi, elle a séjourné en diverses personnes que nul de nos jours ne connaît. Par conséquent, nul ne connaît autre chose que mon apparence d’aujourd’hui...

Et je donne l’apparence d’une âme d’acier.

On pense que je suis un homme d’acier. Entier comme le Christ.

Mais je ne parlais pas de moi. J’envisageais le cas où transmigre en quelqu’un une âme qui fût celle du Christ, d’un homme qui lui a conféré une empreinte singulière, une voix, singulière et connue de tous. Il en reste muet. Il se met lui-même au ralenti car le Christ s’accélère en lui.

Je veux dire que si l’âme qui a appartenu au Christ s’établit en quelqu’un, ce quelqu'un est frappé de mutisme. Car s’il avoue qu’il est désormais le Christ, ou s’il n’ose pas le faire, mais se trahit d’une manière ou d’une autre, il passe pour fou.

José — à moins qu’il ne s’agisse d’un roublard — a osé. C’est vrai qu’il est assez intelligent pour jouer les cinglés, mais quel intérêt aurait-il à faire le malin ? S’il n’était pas devenu le Christ, il serait devenu lieutenant-colonel.

Les roublards, lorsqu’ils se mesurent à des croix, ne choisissent pas des croix de bois, mais de fer. Or on la lui avait promise, sa décoration.

Et Lavrenti est un homme de parole : un roublard n’en roule pas un autre.

Donc le commandant ne ment pas.

 

... Vlassik n’a pas évoqué le trouble de l’assemblée. C’est moi qui m’en suis souvenu.

— Sais-tu, Nikolaï Sidorovitch, lui ai-je dit quand il a fini son récit, — emplissant l'habitacle d’effluves d’ail mêlées à des vapeurs d’alcool — où se trouve à présent José ?

— Oui, Oseph Vissaryonitch, au même endroit, à l’asile.

— Le Procureur ne l’a pas fait sortir ?

— Il vous a bien dit que les docteurs n’avaient pas donné leur autorisation.

J’ai regardé le paysage alentour.

Nous traversions déjà la forêt qui laissait entrevoir de temps à autre des constructions de bois. Le gel enserrait les fenêtres, mais on apercevait encore des coulures de lumière jaune. Même les gens des campagnes, ai-je songé, ne se dépêchent pas aujourd’hui d’aller dormir.

Puis j’ai pensé qu’il ne restait plus beaucoup de chemin.

— Les médecins, Vlassik, n’abîment pas seulement la chair de l’homme, mais son âme... Voici la mission que je te confie : remonte dans la voiture de Mitrokhine et ne reviens me voir qu’accompagné du commandant.

Le convoi s’est arrêté. Vlassik a ajusté sa casquette, ouvert tout grand la portière et mis, on ne sait pourquoi, le bras dehors. Puis il l’a rentré, m'a salué et a déguerpi.

 

 

Sans la peur l’enthousiasme tarit...

 

Chaque homme exprime l’étonnement à sa façon.

Lavrenti, s’il est assis, glisse la main vers ses bourses et les remonte de dessous ses cuisses. Quand il est frappé d’étonnement, il lui semble qu’il a oublié de se remonter les couilles et le voilà de nouveau qui les cherche.

M’imaginant sa réaction en voyant apparaître le commandant, j’ai eu un petit rire.

Lavrenti s’attendait à ce que je vous le convoque dès le lendemain du sept novembre.

Il s’imagine que nous pensons de façon identique, lui et moi. Il ne doute donc pas que je considère comme le plus malin des hommes celui qui depuis longtemps n’est plus. Le Christ. A son avis,  c'est moi qui ai été plus malin que tous les autres, y compris les Juifs. Et maintenant, il se dit que j’ai décidé de m’attaquer au plus fort.

Lavrenti croit que j’ai plus de respect pour moi-même que pour le Maître. Il confond l’amour et le respect.

Sa sagesse est trop terre-à-terre, même si, comme l’oiseau, il bénéficie d’une vision à la fois sphérique et ajustée. Non seulement il voit plus que les hommes, mais il est capable de saisir n’importe quel point, de n’importe quelle hauteur, et de le rapprocher comme avec une longue-vue.

Toutefois l’oiseau y parvient parce que la majeure partie de son crâne est occupée par ses yeux. Entre eux se trouve le cerveau, tout écrasé, à la manière du fromage dans une galette de Mingrélie. C’est pourquoi Lavrenti ne pourra jamais comprendre pourquoi les oiseaux vivent plus longtemps en cage qu’en liberté.

On devient sage quand on ne comprend pas que les humains ; Lavrenti, lui, porte sur tout un regard d’homme.

Un jour à Borjomi, voulant faire figure de sage à mes yeux, il avait fait remarquer que les branches d’où s’envolaient les oiseaux frissonnaient et palpitaient comme des humains. Tandis que les oiseaux conservaient une allure hautaine. J’étais resté silencieux et il s’était hâté de les justifier : ils étaient capables par contre, dieu sait comment, de prendre leur envol !

J’avais alors expliqué que si l’homme voulait à la fois être à l’écoute des oiseaux et les comprendre, il devait se fondre avec le silence. Quant à leur capacité de s’envoler, rien de plus clair. Elle était due à la foi. C’est à dire aux ailes.

Il avait fait les yeux ronds et lâché que j’aurais pu faire un grand poète. La formule était empruntée à Keke, ma maman. Qui répétait que j’aurais pu faire un prêtre modèle.

C’est d’elle aussi qu’il tenait que dans mon enfance je rêvais de devenir le Maître. Je lui avais pourtant ordonné de ne le raconter à personne. Mais mon père avait raison : “ chhinaur mgvdels chendoba ara akvs ”, le prêtre de la maison, on n’y fait pas attention.

Mon père bougonnait cette phrase chaque fois que Keke vantait d’autres hommes. Il s’est d’ailleurs mis à boire parce qu’elle ne faisait pas que les vanter. Et il me tapait dessus non parce qu’il buvait, mais parce qu’il pensait que j’étais un bâtard.

Keke plaçait Lavrenti plus haut que moi : pour elle, j’étais “ le prêtre de la maison ” qui, par-dessus le marché, avait quitté la maison. Lavrenti, chef de toute la Géorgie, l’appelait “ tante Keke ”, lui baisait les mains et gagnait sa confiance.

D’ailleurs, Nadia aussi, vers la fin, me regardait comme un prophète en son pays, Avec une sorte de clignement des yeux. Mais elle au moins n’avait pas la cuisse facile. Et surtout, elle savait tenir sa langue.

D’un autre côté, toute mère, y compris celle qui a un penchant pour la bagatelle, vous a porté en elle tout entier. Pas en partie, mais tout entier. Et c’est important. Nadia, par exemple, se taisait quand on m’appelait le Maître. Pour elle, le Maître, c’était celui chez qui elle avait travaillé comme secrétaire. Ilitch[11]. A qui j’avais moi-même donné ce poste de dieu.

Keke, au contraire, affirmait que j’imitais avec succès le vrai dieu. Jésus. Et elle répondait  volontiers à toutes les questions que Lavrenti lui posait sur moi ou sur Jésus. Elle était sans doute attendrie qu’il la nomme, en conséquence, non seulement “ tante Keke ”, mais “ Vierge Marie ”...

 

                          De nos luttes Staline est la gloire,

                          Le feu de notre jeunesse : Staline !

                          Et toujours chantant de combats en victoires,

                          Notre peuple marche derrière Staline...

 

“ Notre peuple marche derrière Staline ” retentissait trop fort et j’ai ordonné à Krylov d’éteindre la radio. Il a sursauté et s’est tourné vers moi :

— Camarade Staline, le lieutenant général Vlassik ne m’a pas permis d’entrer au théâtre pour participer à la liesse générale en votre honneur, et là, c’est Lemechev qui chante ! J’ai d’ailleurs fait sa connaissance récemment à Helsinki. Je peux bien monter le son ?

— Avec qui es-tu allé là-bas ?

— Avec le Bolchoï, camarade Staline.

— Tu vises l’étranger ?

— Comment ça, camarade Staline ?! C’était la première fois qu’on m’envoyait là-bas. Pour que les solistes ne se soûlent pas. Et plus. Pour le maintien de l’ordre.

— D’accord, mets plus fort. Mais regarde devant toi !

Krylov en a été tout heureux. Je me suis laissé aller en arrière pour m’étirer et je me suis souvenu primo, que comme tout notre “ peuple ” Krylov éprouvait pour moi un mélange de crainte et d’admiration. Secundo, que c’était là le fondement de sa sincère allégresse.

La seule admiration n’aurait incité à me suivre — comme ce fut le cas du Maître — que ceux qui pensent comme moi. La peur fait suivre tout le monde. “ De combats en victoires ” qui plus est. A la différence de l’admiration, la peur est éternelle. Tandis que les idées et les convictions changent.

Voilà pourquoi Nadia a cessé de m’aimer. Elle ne me craignait pas, au contraire : elle pensait la même chose que moi de la vie. Elle avait seulement de l'admiration pour moi. Sans peur. Et quand nos opinions ont divergé, elle a cessé de m’admirer. Et ne m’a plus suivi, évidemment, mais s’est éloignée.

Il y a autre chose que je ne comprends pas. A la fin, le Maître n’était plus entouré que d’une poignée de gens. Comment se fait-il donc qu’aujourd’hui des peuples entiers lui jurent fidélité ? Alors  même qu’ils ne croient pas à l’existence de la vérité. Or la vérité existe. C’est le mensonge qui est une invention.

Comment le Christ est-il parvenu à ça ? L’existence de la vérité ne suffit pas. Il faut l’inculquer aux gens et la garder intacte en eux. Le monde n’a jamais souffert de l’inexistence de la vérité. Il souffre de ne pas savoir l’empêcher de devenir mensonge.

Le monde souffre de la constante disparition de la vérité. Et on ne peut l’en préserver que par la peur. Le Maître en connaissait visiblement les recettes secrètes. Qui ne me sont pas pour l’instant entièrement familières.

C’est pourquoi Lavrenti a raison de dire que, dès le lendemain matin du dîner au cours duquel il avait raconté l’histoire de José à mes invités repus, j’avais eu hâte de rencontrer le commandant. Lavrenti me connaît mieux que les autres. Qui ne soupçonnent même pas que Jésus est pour moi le Maître. Et eux des enfoirés. Et pas seulement eux. Tout le monde.

Quand en 1941 la guerre a enfin commencé, j’ai accompli le seul acte de ma vie que je n’aie pas prévu. J’ai disparu.

Je me suis barricadé derrière les palissades de Blijniaïa, j’ai débranché les téléphones et pendant quelques jours, je ne me suis montré à aucun des chefs. Aucun, excepté Lavrenti. Je me suis fié à lui et lui ai ordonné de me convoquer non pas des généraux, mais de plausibles Christ. Ramassés dans les asiles ou dans les camps.

Aux premières heures de la guerre, une supposition simple m’est venue à l’esprit : jamais Jésus n’aurait pu sauver les hommes en leur inspirant des craintes, s’il n’avait été lui-même tourmenté par des craintes encore plus puissantes. Je savais que résister aux Allemands ne serait possible qu’à condition d’armer le peuple d’une peur qui triompherait de tout. Plus que jamais j’avais besoin du Maître.

Je me suis soûlé.

J’ai prié sans m’être lavé la figure, sans dentier. Non par désespoir ou absence de foi, dans cette crypte de mes insomnies. Mais parce que je comprenais avec angoisse que l’un des terrains vagues fanés de mon âme où j’avais enterré depuis longtemps le souvenir des cieux pour gagner d’autres latitudes, ce terrain vague n’avait pas disparu. Il était quelque part ailleurs.

Mais j’étais incapable de le retrouver tout seul. Comme le reste de l’espace, il avait été envahi par le pavot, la rose, la violette, le muguet, par toutes les fleurs et couleurs grisantes du monde.

Ce terrain vague changé en chaude prairie de mon être. Une prairie que j’avais découverte lorsque j’étais poète : “ Vards gaépourtchkna kokori, gadakhvéoda iass... ” :

 

La rose a donné un bouton, blotti contre le bleu de la violette,

Le muguet se penche sur le gazon, le vent léger lui fait tourner la tête…

 

 

J’avais quinze ans quand j’ai écrit ça. J’étais crédule et j’avais passé l’année entière dans l’attente de quelque chose de bon.

Pourtant je n’aurais jamais imaginé que la première bombe allemande irait frapper ce terrain vague fané et abandonné où se décomposait le souvenir du Maître.

Ce recoin de mon cœur où vivait autrefois la foi en dieu et qui s’était aujourd’hui étiré en cicatrice.

 

 

Qu'est-ce que ça veut dire des enfoirés ?

 

A la différence du Christ et de moi-même, Lavrenti considère par profession que la peur, loin de fortifier l’homme, fait naître en lui le doute. Et il trouve ce doute bénéfique, se différenciant encore une fois par là du Christ et de moi. Celui qui doute de tout, dit-il, a toujours raison.

C’est pourquoi Lavrenti a eu l’impression cette fois-là que les chefs qui chiaient dans leur froc avaient douté de moi. En quoi il avait raison.

Par contre, il avait tort de croire que je leur avais échappé dans l’unique intention de leur faire craindre de rester orphelin, craindre la fin toute proche. Et de semer le doute sur mon retour vers le peuple.

A Borjomi, avant-guerre, Lavrenti avait installé ma fille sur ses genoux et lui avait raconté, tout en me regardant, que le sage tsar Ivan avait un jour refusé de sauver la Russie. Et qu’il tint bon jusqu’à ce que ses enfoirés, morts de peur, ne se mettent à plat ventre et ne supplient sa grande bonté de détourner d’eux le péril mortel.

“ Qu’est-ce que ça veut dire des enfoirés ? ” avait demandé avec étonnement Svetlana. “ Les enfoirés, avait répondu en riant Lavrenti, ce sont les chefs qui traitent leur bon tsar de Terrible ” Puis il avait ajouté que chaque cas avait beau être unique, il rappelait toujours les autres.

En 1941, j’ai en vérité pensé à Ivan dès le mois d’avril.

Mais Ivan, comme tous les autres tsars et leurs enfoirés, ne défendait de l’ennemi que les enfoirés en question, lui-même et son pays. Tandis que moi, tout comme le Maître, qui, certes, ne fut jamais tsar, c’était une idée que j’avais à défendre.

Aucune vérité n'est responsable de compter parmi ses adeptes des enfoirés. Voilà pourquoi je me suis refusé à mettre l’idée en péril sous prétexte que ça ferait prendre conscience à ses types de leur vrai valeur. Si je ne m’y étais pas refusé, je ne serais pas resté caché plus de vingt-quatre heures : sous le règne d’Ivan, non seulement il n’y avait pas de grandes idées, mais les Messerschmitts n’existaient pas.

Au bout de trois jours, Lavrenti m’a retrouvé complètement ivre sur mon divan. Cela l’a mis mal à l’aise et il a levé les yeux vers le mur. Sous les têtes de loups, il a aperçu les croix dont j’avais parsemé la tapisserie pendant la nuit. Cela l’a déconcerté. L’effroi a passé dans son regard.

Il lui a semblé que j’avais vraiment condamné tout le monde à la liberté.

Après la guerre, j’ai avoué à Lavrenti que je m’étais alors soûlé à cause de ses avortons de Christ.

Non seulement aucun d’entre eux ne possédait l’âme du Christ, mais aucun n’avait terminé ses études. Et tous, à l’exception d’un Arménien dénommé Ter-Petrossian[12], ignoraient que Jésus était juif.

Il s’avéra en outre que cet Arménien ne se faisait passer pour le Christ que pour mieux le démasquer. C’est cela, à vrai dire, qui lui avait valu l’asile.

Je n’ai pas avoué à Lavrenti l’essentiel. Je m’étais soûlé parce que, ne reconnaissant le Maître en aucun de ses Christ, je n’avais pas pu, hélas, comme dans mon enfance, le sentir en moi-même. A sa place, j’avais éprouvé la sensation que quelque chose en moi avait été recouvert par autre chose.

Qui a son tour était recouvert d’autre chose.

Une sensation qui ne me quitte plus depuis.

 

 

Pisser à la fois pour soi et pour un aristocrate...

 

J’estime qu’un de mes mérites personnels réside dans ma capacité à ne réfléchir que le temps strictement nécessaire à chaque situation. Une idée ou une scène est bonne ou mauvaise selon qu’elle vient ou non à point.

Si, par exemple, au moment de nous endormir, il se présente à nos yeux un tableau, surgi du passé ou de l’avenir, mais que nous n’avons pas le temps de contempler, c’est qu’il s’agit d’un souvenir déplacé.

Si nous l’avons au contraire regardé à satiété, mais qu’il nous faut encore longtemps ramper jusqu’au précipice du sommeil, c’est que, là encore, nous avons affaire à un souvenir déplacé. Intempestif.

Même chose pour les voyages. La distance, c’est du temps et un cerveau expérimenté mesure l’espace à la minute près. Il choisit des réflexions qui ne sont ni plus longues ni plus courtes que le trajet à faire...

C’est à cet instant précis que la ZIS s’est arrêté. Krylov s’est écrié :

— Camarade Staline ! Valia Istomina, l’économe, accourt pour vous accueillir !

La radio a hurlé tout à coup d’une voix de basse :

 

                          Merci, grand Maître

                          Pour le bonheur de notre cher pays !

 

Je me suis redressé et j’ai lancé mon poing en direction de la nuque de Krylov sans parvenir à l’atteindre. Il est vrai qu’il avait immédiatement baissé le son, marmonnant sans se retourner :

— Excusez-moi, camarade Staline. C’était le contraire, on est arrivés et j’ai voulu éteindre... Je n’ai pas tourné dans le bon sens... C’est l’émotion...

Il m’est revenu à l’esprit que c’était fête aujourd’hui et je me suis renversé en arrière :

— Et pourquoi cette émotion ? Et j’ai indiqué du doigt Valietchka qui accourait vers nous. Pourquoi ? A cause de Valentina Vassilievna ?

— Absolument pas, camarade Staline ! Et sa véhémence horrifiée m’a fait comprendre qu’on avait dû lui faire des confidences sur Valietchka et moi. Comment voulez-vous que... ?

— Et pourquoi pas ? Tu es marié ?

— J’avais une femme, camarade Staline... et il s’est troublé. Mais j’en aurai une autre.

— Elle est partie ?

— Non, elle m’a quitté.

— Tu en auras une autre. Sinon on ne te laissera pas aller travailler à Helsinki. Et aucune femme ne te quittera plus quand tu auras escaladé le Kazbek. Et si elle s’en va, va-t-en avec elle, d'accord ?

— Tout à fait, camarade Staline ! a approuvé Krylov en éteignant les phares qui éblouissaient Valietchka.

La neige près du perron tombait placidement, avec une régularité appuyée.

Émergeant des premières voitures ou de la maison, les gens, eux, s’agitaient et s’interpellaient. Même les écureuils dans le pin éclairé par le projecteur paraissaient fébriles. Il m’a d’ailleurs semblé que tous les pins se tenaient non dans leur position habituelle de simple respect, mais au garde-à-vous, l’air solennel et tendu vers le ciel dans un élan gothique.

Quand je me suis extirpé en geignant de la voiture, Valietchka s’est écartée de la portière. Chassant les flocons de neige de ses cils, elle m’a regardé bien en face.

Je lui ai souri. Ses yeux se sont illuminés. Elle a ouvert aussitôt les bras, et, son bouquet à la main, s’est jetée à mon cou ; comme de coutume, il émanait d’elle une odeur de lilas  

— Encore une fois, bon anniversaire, notre cher Joseph Vissarionovitch ! et elle a plongé ses lèvres dans mon épaule.

Je me suis senti gêné. Je l’ai éloignée précautionneusement de moi, j’ai remarqué ses yeux gonflés d’humidité. Puis j’ai enlevé la neige de ses cheveux, je me suis emparé des fleurs et j’ai regardé autour de moi.

Tous les gens piétinaient assez loin de nous et les moteurs des voitures continuaient de vrombir, mais je lui ai chuchoté :

— Et pourquoi donc pleurer ? Que vont dire les gens ?

C’est Lozgatchev, un homme de ma garde personnelle, qui m’a ouvert la porte d’entrée. Il dégageait à peu près la même odeur que Vlassik. La seule différence était que chez ce dernier les vapeurs de vodka étaient assaisonnées d’ail et les siennes d’oignon :

— Bon anniversaire, camarade Staline !

— Pourquoi ne me demandes-tu pas où est passé Vlassik ? lui ai-je rétorqué d’un ton sec.

— On nous a fait passer le message, camarade Staline !

— Dieu vous bénisse ! ai-je dit, en me radoucissant. Vous qui avez reçu le message.

Lozgatchev s’est réjoui :

— Dieu aura bien du fil à retordre, ici : nous bâtissons nous-mêmes notre paradis !

Valietchka et Matriona Boutouzova, qui se tenait derrière la porte, ont eu un petit rire.

— Tu as raison, Lozgatchev, dieu n’est pas un bâtisseur. C’est un simple créateur. Bâtir est plus difficile. Mais l’homme est de toutes façons plus capable de créer que dieu. Dieu n’a pas su, par exemple, créer l’homme honnête. Tandis que l’homme, chapeau ! il a réussi à faire de dieu quelqu’un d’honnête, ai-je affirmé en souriant. Et il lui a élevé les meilleures demeures.

— Qu’il aille se faire voir, camarade Staline ! dieu, je veux dire, bien sûr ! Les églises et les prières, on n’en a plus rien à faire !

Là, tout le monde s’est esclaffé.

Malgré tous mes efforts pour m’y opposer, Matriona et Valietchka s’étaient agrippées aux manches de mon manteau et m’aidaient à l’enlever. Moi, j’ai l’habitude de tout faire moi-même :

— Vous me prenez pour Roosevelt, ou quoi ? Je ne suis pas un handicapé.

— Dieu merci ! ont-elles murmuré, sans pour autant lâcher prise.

— Je ne suis pas non plus Churchill ! ai-je ajouté, et j’en ai ri moi-même.

Elles aussi, mais j’ai voulu m'expliquer :

— Ce Churchill, Valentina Vassilievna se souvient que...

Valietchka a été saisie d'un autre petit rire, mais j’ai tout de même poursuivi :

— Attends ! Ce Churchill est tellement aristocrate que s’il pouvait, il enverrait même les autres pisser à sa place !

Matriona a été gênée, tandis que Valietchka a henni. Elle avait vu Churchill plus d’une fois car je l’emmenais avec moi. Elle s’est imaginée sans doute la difficulté de pisser à la fois pour soi et pour ce gros aristocrate. Qui, par dessus le marché, buvait par citernes entières.

Quand on m’a enfin ôté mon manteau, toutes mes décorations et médailles ont tinté sur ma vareuse. Au milieu de ces gens simples, elles m’avaient l’air d’une ferraille vraiment stupide.

— Au théâtre, on est bien, les filles, mais à la maison, on est encore mieux ! Et toi Lozgatchev, ai-je dit en haussant la voix, tu es encore jeune. Quand j’étais écolier et que j’avais sur la poitrine non pas une décoration mais une croix, les gens simples comme toi et moi avaient besoin d’aller à l’église et pas au théâtre. Pour demander du pain au Christ...

— Camarade Staline ! a-t-il répliqué sans se démonter, ce n’est pas le Christ qui nous donne du pain, mais les machines et le kolkhoze !

Puis, sous des éclats de rire qui n’en finissaient pas, il a lancé :

— Gloire au grand Staline ! Hourra tout le monde ! Hourra !

Et la vraie fête a commencé, là, dans l’entrée.

Pas les hymnes, les discours, les airs d’opéra et les pas de deux du Bolchoï, mais un grand tapage joyeux et désordonné. Comme il en est quand on se balade avec une foule insouciante et amicale, sans but précis et qu’on parvient pourtant là où l’on est bien. Et où personne ne frime devant personne.

Là où des itinéraires tout tracés ne pourraient conduire. Car c’est à chaque fois une route nouvelle qui mène à la vraie joie.

Matriona a offert sur un plateau aux chauffeurs et aux gardes du saucisson fumé, du hareng et diverses tourtes. Valietchka leur a servi de la vodka.

 

 

Seules les Françaises naissent femmes....

 

Je méritais bien, moi aussi, de me reposer.

D’autant plus qu’en dépit du joyeux tumulte, la boule de feu, dans ma cheville droite, se déroulait et serpentait vers la fesse ; mes doigts de pied, au contraire, étaient tout engourdis dans mes bottines neuves.

Ces chaussures avait été confectionnées pour mon anniversaire, à mon insu. Les domestiques exultaient de joie en m’obligeant à les enfiler pour aller au théâtre, mais moi, je savais que j’allais souffrir.

Pas besoin pour cela de naître Staline. Il suffit d’avoir des orteils recourbés. Et de vivre dans la famille d’un cordonnier qui, plaignant le cuir à son fils, l’habitue aux souliers de feutre.

Sur ce point, j’ai eu une enfance heureuse. Jusqu’au jour où ma mère en ayant tellement rebattu les oreilles de mon père, celui-ci me confectionna des sandales de cuir. Ces sandales empoisonnèrent ma joie d’entrer au séminaire.

Pendant tout le mois où je les fis, je ne souffris pas moins que le Christ, lorsqu’il fut martyrisé, dit-on, par les centurions romains. Qui portaient, eux aussi, des sandales de cuir. Les transformant en bêtes furieuses.

Ce furent d’ailleurs mes sandales qui me perdirent. Ou presque. Elles m’estropièrent le bras, tout au moins.

Je suis capable aujourd’hui encore de chanter, mais enfant, avant de commencer à fumer, j’avais une voix aiguè. Et je chantais dans le chœur de la paroisse. Le jour du baptême du Christ dans le Jourdain, un phaéton endiablé fonça à toute allure sur la foule rassemblée devant notre église. Tout le monde réussit à lui échapper, sauf moi qu’il renversa et faillit tuer.

Sans ces sandales aux pieds, je m’en serais tiré. Et j’aurais à ce jours deux bras identiques.

Keke accusa mon père. Celui-ci, pour se défendre, prononça deux phrases. La première s’adressait à sa femme : “ Ta plus grande joie est de me traîner dans la boue, mais même quand tu m’insultes, tu ne sais plus jouir ”.

La deuxième m’était destinée et exprimait ce que j’avais déjà pensé en moi-même : “ Keke considère qu’il y a la même différence entre le luxe, c’est à dire des chaussures en cuir, et la pauvreté, c’est à dire des chaussures en feutre, qu’entre le paradis et l’enfer. Personne ne sait ce qu’est le paradis, mais l’enfer, souviens-t-en, c’est d’être expédié au paradis. ”.

Me voilà donc au Bolchoï, assis à la place la plus importante. De tout le pays. Mais avec des bottines qui me donnent la sensation d’être en enfer. Si, comme les autres chefs, je n’avais pas occupé la place la plus en vue, je les aurais enlevées. Mais, point de mire du monde entier, il ne me restait plus qu’à souffrir et à faire semblant d’être au paradis...

... La seule personne sobre de ma garde personnelle est Orlov. Donc, personne à part lui n’a remarqué que j’opérais une retraite vers la “ chambre à coucher ”. C’est à dire vers le divan de mon bureau. Certes, ce divan est en cuir et non en feutre, mais une chambre à part, comme tout luxe, est néfaste. Elle divise l’homme. Elle l’abêtit.

L’homme est ainsi fait qu’il est capable de dormir là où il pense. Et inversément. Si ces deux opérations nécessitent des pièces séparées, c’est la catastrophe. L’écrivain Bernard Shaw m’a fait un jour remarquer que le cerveau était un organe endurant. Susceptible dès qu’on ouvre les yeux le matin de fonctionner jusqu’à notre arrivée au travail. Mais moi, je travaille même en dormant...

Valietchka et Matriona Boutouzova se sont rendu compte que je quittais le vestibule et m’ont suivi à la trace.

En traversant le salon, j’ai observé que l’on n’avait disposé que onze couverts pour le dîner et j’ai ordonné d’en ajouter un en face du mien. Mais pas n’importe lequel : un couvert du service impérial.

Matriona fait partie de ma domesticité depuis plus longtemps que Valietchka, mais ce n’est pas elle que Vlassik a nommée économe. A son avis, elle a une voix grossière et qui s'autorise des questions déplacées.

— Ooh ! du service impérial ! Mais c’est à vous qu’il faudrait le mettre aujourd’hui, Joseph Vissarionovitch ! Et même tout le temps ! Pour qui est-ce, si ce n’est pas indiscret ? Pour Miao, le Guide chinois ?

Valietchka a osé à son tour une autre question inopportune :

— Tu en dis de belles, Motia ! Primo, il ne s’agit pas de Miao, mais du camarade Mao. Secundo, tu parles du “ Guide chinois ”. Mais Joseph Vissarionovitch est un chevalier géorgien : c’est pour une dame française qu’il daigne commander un couvert impérial ! Et elle a cligné des yeux : — Pas vrai, Joseph Vissarionovitch ?

Valietchka redoutait les Françaises encore plus que les danseuses. Surtout depuis que j’avais affirmé, au cours d’un banquet, à l’épouse de l’ambassadeur de France que seules les Françaises naissaient femmes. Tandis que les autres le devenaient. Si la chance leur en était offerte.

— Ce couvert, Valietchka, n’est pas pour le Chinois, ai-je dit en souriant. Ni pour une Française. En ce qui me concerne, Matriona Petrovna, je suis le héros de la fête, mais pas le tsar ! Je suis un prolétaire. Un fils de cordonnier. Seul un héritier impérial mérite un couvert impérial. Même s’il est devenu à son tour prolétaire. Et puis dieu !

Matriona en est restée bouche bée. Valietchka s’est contentée du fait qu’aucune dame française n’était mêlée à cette histoire. Elle m’a suivi, heureuse, dans mon bureau. 

 

 

 

Que ceux qui sont vivants lèvent la main...

 

J’ai refermé la porte et regardé aussitôt la pendule. Elle étincelait et émettait son tic-tac depuis l’aine d’un joyeux mineur.

Il restait moins d’une heure avant l’arrivée des invités. Mais je me suis dirigé vers le fauteuil de mon bureau et m’y suis installé comme si j’avais des années devant moi. Puis j’ai dit, en désignant la statuette du mineur avec sa lampe, sur la cheminée :

— Je ne comprends toujours pas de quoi peut bien se réjouir ce mineur tout dégoûtant...

Valietchka ne le comprenait pas plus.

— De ne pas avoir de rhumatisme, peut-être ! ai-je supposé. Il est là, debout, sans rien faire : il ne regarde même pas l’heure, en dessous... De toutes façons, de quoi peut-on se réjouir quand on est tout sale ?

— Ce n’est pas possible ! s’est exclamée Valietchka en se précipitant pour épousseter le mineur de son mouchoir.

A en juger par son regard, il s’agissait d’un Polonais, d’un miséreux.

— Ce n’est pas ce que je voulais dire ! ai-je fait en riant. Il est sale parce qu’il est remonté du fond. Moi aussi, j’ai connu le fond. Quand j’étais géorgien et misérable. Si misérable que je reconnaissais l’argent avec mon derrière.

Valietchka n’a pas plus compris que tout à l’heure, mais elle a encore éclaté de rire.

— C’est pourtant vrai ! Mon pantalon était si mince que je devinais en m’asseyant sur une pièce de monnaie si j’étais du côté aigle ou du côté face.

— Moi, je reconnais un aigle avec mon cœur !

Cela m’a fait plaisir.

— Les aigles n’ont pas de rhumatismes, Valietchka.

— Vous avez encore mal ? m’a-t-elle demandé inquiète. Puis elle s’est penchée vers mes bottines et a entrepris de les délacer. Il faut dire au revoir au tabac. Vous vous tuez en douceur...

— Pourquoi se dépêcher ? Ne te presse pas, toi non plus, avec les lacets...

Je ne permets jamais qu’on me déchausse, mais là, je ne m’y suis pas opposé. Pas par fatigue. Mais parce que le buste de Valietchka sur mes jambes avait fait remonter la boule de feu vers l’endroit où le mineur avait sa pendule. Et que je m’en sentais tout allégé.

Valietchka a levé vers moi ses yeux clairs. Devinant mon état, elle a souri malicieusement en hochant la tête. Ce geste a renforcé l’effluve de son parfum à mes narines.

J’ai tendu la main vers la boîte de Kazbek sur la table, pris une papirosse et renoncé au lilas. A côté de la boîte, il y avait une pile de papiers que je n’avais pas fini de lire ce matin. Et cela aussi tombait bien.

Au-dessus, se trouvait un mot de Svetlana. Elle s’excusait par avance de son absence au théâtre et m’annonçait, comme me l’avait déjà fait savoir Vlassik, qu’elle était à l’hôpital. A la fin, il y avait un post-scriptum à l’ancienne[13] : “ Nouvel ordre à mon secrétaire Joseph de la part de la maîtresse de maison Setanka. Je t’ordonne de tenir parole et de ne plus fumer à partir de demain. Sinon, je me plaindrai au cuisinier ! ”

Je me suis reproché d’avoir douté récemment de son amour. Mais je me suis immédiatement trouvé une justification : si on ne doutait pas de l’amour, la justice même disparaîtrait.

Puis venait une information que j’avais demandée en novembre. Il se trouve que ce n’étaient pas quinze mais dix-sept villes qui portaient mon nom. Plus un golfe, deux régions, trois arrondissements, quatre chaînes de montagne.

J’ai souri : et qui donc aurait le premier l’idée de rebaptiser le Kazbek Herzégovine-flor ?

Suivait alors, accompagné d’une mention favorable de Lavrenti, un rapport du ministre de la Sécurité d’État Abakoumov, cet ignorant. Le rapport était fumeux. Mais puisque l’idée avait plu à Lavrenti, c’est qu’elle émanait de lui.

Voici quelle en était la teneur : le contre-espionnage occidental s’étant fixé pour mission d’établir mon bulletin de santé, il fallait le désinformer. Il était proposé d’organiser une visite médicale qui ferait appel à des médecins bavards.

Les photos de mes sosies étaient jointes au rapport.

Tous les trois avaient l’air également bête, mais certains plus également que d’autres.

J’ai à nouveau souri et ajouté à mon post-scriptum : “ Abakoumov ! Voici deux missions. Une facile : renvoyer les sosies. Une impossible : trouve-t-en au moins un qui ait l’air plus bête que toi ! ”

Sous ce rapport se trouvait une lettre d’Amérique. D’un écrivain insolent. Nous nous étions déjà rencontrés. Et je lui avais promis de répondre par écrit à ses questions pour un livre qu’il destinait à la fois à ses contemporains et à la postérité.

Il en posait deux. La première — complexe : vous possédez depuis le mois d’août la bombe. Y aura-t-il la guerre ?

La deuxième — tout aussi complexe : était-il vrai qu’au cours des années du “ grand tournant ” un million de personnes avait péri ?

J’ai continué à sourire. Si je n’avais pas connu l’auteur, j’aurais pensé qu’il s’agissait d’un provocateur. Mais c’était simplement un imbécile, bien qu’il fût juif. Quand on l’avait circoncis, on n’avait pas dû garder la bonne partie. A la fin de l’entretien, il n’avait même plus caché sa stupidité. Il s’était conduit avec moi d’égal à égal.

C’est vrai que cela n’arrive pas qu’aux Juifs. Il suffit que je me conduise avec les gens d’égal à égal pour qu’ils en fassent autant ! En se présentant, l’Américain tordait tellement la bouche et faisait de telles grimaces qu’on aurait dit que c’était son visage qui me serrait la main. Il parlait doucement, au début. Mais en me quittant, il m’avait tapé sur l’épaule et était parti d’un gros éclat de rire.

Il fallait pourtant lui répondre. Il est plus utile de répondre à des idiots qu’à des personnes sensées. Enfin, plus utile..., pas pour les idiots.

Il n’y aurait pas de guerre, lui dirais-je, et ce grâce au “ grand tournant ”, justement. Sans lequel nous n’aurions jamais pu fabriquer la bombe.

Quant au nombre d’hommes qui ont péri au cours dudit “ tournant ”, personne n’a tenu les comptes. C’est pour le bétail qu’on compte les têtes, pas pour les hommes. Et l’homme est souvent plus important que le bétail !

Et puis — point essentiel —, quand j’ai adopté ce pays, je n’ai pas fait l’appel en disant : “ que ceux qui sont vivants lèvent la main !  ”

Cessez donc de vivre dans le passé ! Mais, visiblement, vous y avez intérêt. Vivre dans le passé coûte toujours moins cher. Et ne faites pas comme si les cendres de l’année du grand tournant frappaient à votre cœur...

 

 

Les grands hommes meurent deux fois...

 

— Vos petits pieds sont tout glacés ! a dit Valietchka quand j’ai porté à nouveau mon regard sur elle.

Cela m’a mis une nouvelle fois mal à l’aise. A cause de mon pied gauche, à présent. J’avais les deux pieds nus, mais Valietchka réchauffait entre ses mains le gauche, celui qui avait des orteils soudés. Valietchka voyait là une marque du diable.

J’ai toussoté et levé les yeux sur les seins de Valietchka. Blancs comme de la neige fraîche, ils pointaient à travers le tricot — très pudiquement aussi — tels des pupilles claires. Il n’y avait que Valietchka qui ne fût pas gênée et ses yeux devenus troubles ne me quittaient plus.

Mes pensées se sont brouillées. J’ai expiré la fumée et toussoté à nouveau :

— Qu’est-ce qui te prend avec mes pieds ? Je ne suis pas le shah d’Iran !

Sans lâcher mes pieds, elle a murmuré, comme si elle se parlait à elle-même :

— Qu’est-ce que le shah d’Iran à côté de vous, Joseph Vissarionovitch ? Rien du tout ! Et elle a posé ses lèvres sur mes orteils soudés.

— Arrête ! lui ai-je ordonné. Nous ne sommes pas des Chinois.

— Des quoi ? a-t-elle demandé sans comprendre.

— C’est Mao qui m’a expliqué ça. Les Chinois se fourrent mutuellement des graines entre les doigts de pied. Même des amandes. Et ensuite ils les mangent, telles quelles. Ça les fait jouir, paraît-il... Matriona a eu raison de l’appeler Miao ! C’est un vrai chat. Un rusé. Même ses yeux sont ceux d’un chat ! Et j’ai ajouté en éclatant de rire : je lui ai conseillé de se fourrer des sprats entre les orteils. Mais il ne s’est pas vexé. Les graines, c’est mieux, m’a-t-il  répondu. On se fait plus de caresses.

Valietchka cherchait mon pied abîmé :

— La caresse de l’épouse donne de la force au mari. Si j’étais votre femme...

— Pour le jeune, il est trop tôt pour se marier, l’ai-je interrompue, et pour le vieux, trop tard. Le maréchal Koulik s’est marié avec une amie de sa fille. La mariée a dix-huit ans et le marié marche en clopinant.

— Je n’ai pas dix-huit ans.

— De toutes façons, je pourrais être ton père.

Valietchka a soupiré et glissé sa main sous le revers de ma manche :

— Là aussi, vous avez froid. Le sang a reflué...

Reflué vers où, nul besoin de se le demander.

Je ne le sentais que trop nettement. Et je me suis agité. A présent, je m’intimidais moi-même.

“ Comment est-ce possible, camarade Staline ?! ” me suis-je dit.

Ensuite, j’ai imaginé que j’étais encore sur scène et que tout le monde avait les yeux braqués sur moi. J’étais assis dans la lumière des projecteurs et incapable de chasser mon propre sang de cet endroit responsable de tout. Moi qui aurais pu être non le petit père des peuples mais leur grand-père !

Le sang continuait d’affluer. Ah ! il était beau à voir l’“ espoir de l’humanité ” (c’est ainsi qu’on me nommait) !

Ce mot d’“ espoir ” a fait surgir une autre image : celle de ma femme. Apercevant Valietchka, elle a cligné des yeux et dit : “ Comment est-ce possible, Joseph ? Toi qui m’avais juré : je n’embrasse passionnément-à -la-folie que toi ! Personne d’autre ! ”

“ C’est elle qui veut, ai-je bredouillé. Moi, tu vois bien, je ne la caresse pas, Nadejda. Ni passionnément ni à la folie. Ni elle ni personne. ”

Et pourtant des bonnes femmes, il y en a beaucoup autour de moi et rien que des pots de colle. Eh quoi ! je n’ai pas mille roubles sur mon livret d’épargne, mais je suis un beau parti, Nadia ! Même pour celles qui t’ont déjà attrapé un bonhomme au lasso et vivent comme des poules en pâte.

Pauline[14], par exemple, la bonne femme de Molotov. Ou Macha[15], celle de Svanidzé du temps où ses petites jambes gambadaient encore. Et qu’elle les écartait pour n’importe qui. De bonnes amies à toi. Et qui te soufflaient que j’étais un monstre. Et elles donc ? Elles ont achevé leurs maris ! Ils leur susurraient des “ mon petit soleil ”, et ils n’avaient pas tort : elles vous auraient réchauffé le monde entier.

Les bonnes femmes russes manquent vraiment de pudeur, et Pauline et Macha, par-dessus le marché, sont juives et  bolcheviques. Tu avais plus de pudeur, toi, mais pas des masses. Ma première femme, Kato[16], serait morte de honte et pas de tuberculose si quelqu’un avait couru après elle, une bonne femme mariée, comme Kolia Boukharine t’a couru après. Cet aristocrate de merde ! “ L’humaniste prolétaire ! ” “ L’enfant chéri du parti ! ” Personne n’en sait plus que moi sur quelque parti que ce soit. Tout parti est une pute et toute bolchevique une putain !

Mais il ne s’agit pas de ce martyr, mais de toi ! Tu as beau ne pas être géorgienne comme Kato, tu as grandi dans le Caucase ! Et tu n’as pas une seule fois envoyé promener ce Socrate morveux !

Si tu avais vécu plus longtemps, j’aurais été obligé de jeter un œil aux lettres qu’il m’a adressées. Après avoir avoué publiquement, l’abruti, qu’il m’avait combattu à mort. Soi-disant parce qu’il me haïssait. Alors qu’à moi, il me jurait amitié. Et te tournait autour !

Quarante-trois lettres, toutes plus abjectes les unes que les autres. Quarante-trois modèles de léchage de cul. Avec un “ Poème sur Staline ” en prime. Et des explications de théoricien ! D’après Byron, disait-il, on ne pouvait devenir poète avant de connaître l’amour, et voilà que cet amour était enfin venu, cher Koba[17] ! Mes yeux se sont dessillés et je suis tombé amoureux de toi comme du Sauveur ! Sauve-moi, récuse la sentence ! Même en rêve je murmure ton nom !

Je veux bien le croire : par peur de la mort, on ne peut se jeter ailleurs que dans l’amour.

Il est possible, après tout, qu’il ait aimé les chefs de son plein gré. A son procès, par exemple, il n’a cessé de dire qu’il avait baisé les pieds de Lénine mourant.

Il a aussi écrit qu’il rêvait de toi. Nadia, figurez-vous, était toute triste, la pauvre : “ Mon Dieu, qu’ont-ils fait de toi, mon petit Kolia ! Mais n’aie pas peur, j’ai déjà dit à Joseph que je me portais garante de toi ! ”

“ Je me mets à genoux devant le peuple tout entier et devant le parti et je te supplie, Koba, de me gracier, de me garder en vie ! ” Et si tu ne veux pas, eh bien qu’au moins on ne me fusille pas, mais qu’on me donne comme à Socrate une coupe de poison.

Ce coureur de jupons, tu vois, manquait non seulement de courage, mais de goût. Toi non plus tu n’en avais pas. Tu avalais les mauvais livres qu’il te conseillait comme des cachets. Que t’aurait donnés un médecin. Moi, je te choisissais des livres pleins de sagesse, mais lui, c’était de la merde. Aspergée d’un parfum londonien décadent.

Je t’avais pourtant prévenue : une bonne femme peut très bien ne pas acquérir la sagesse des livres de sages, mais être gagnée par la stupidité des livres stupides. Leurs titres à eux seuls valaient leur pesant d’or ! Particulièrement le dernier, qui t’avait vraiment tourné la tête. Le chapeau vert  ! Tout le monde y passe son temps à se suicider. Et rien que des riches : qui possèdent tout sauf la mort.

L’auteur ?! Un petit Arménien de Londres avec un nom d’eau de Cologne : Arlen. Un Armen, oui ! Et les phrases que Kolia avait soulignées pour toi dans ce Chapeau ! Kato en aurait vomi, toute ignare qu’elle était.

“ Il ne faut désirer qu’un je ne sais quoi...”

“ De même que la religion est supérieure à l’Église, la passion doit être pour une vraie femme supérieure au mariage... ”

“ Elle possédait le talent de ne pas remarquer les choses et de ne donner aucune importance à rien... ”

“ Contrairement à nous, les grands hommes meurent deux fois : la première en tant qu’hommes, la seconde en tant que grands... ”

“ Les gens immatures cherchent à accomplir de grandes choses et à servir l’humanité, les gens mûrs ne cherchent qu’à servir leur dame... ”

“ Le suicide est l’acte suprême d’un esprit libre... ”

Et tu étais encore en train de fouiller cette merde anglo-arménienne la veille du  jour où tu m’as trahi. La veille du coup de feu[18].

La fureur m'a alors envahi.

Mon sang, quant à lui, continuait de battre ailleurs que dans mes tempes.

J’ai failli repousser Valietchka, mais je me suis arrêté à temps. Se maîtriser aux dépens des autres est une défaite. Or la maîtrise de soi et des autres m’est toujours venue du travail.

 

 

Les hommes veulent des certitudes, pas des connaissances...

 

J’ai donc reporté mon regard et mes pensées vers la table.

Bien que la vérité soit dans l’exagération, j’ai alors décidé de répondre à cette lettre de l’Américain comme si j’étais moi-même stupide, c’est à dire sérieusement. Et en partant du b a -ba.

Une des plus néfastes erreurs de l’homme provient de la représentation qu’il se fait de sa place dans l’univers. C’est un grand malheur qu’il se prenne pour le sommet de la création. Et non pour une “ tache d’encre grise ”, comme m’avait défini Trotski.

Leiba comprenait que le shah d’Iran, comme l’avait dit Valietchka, n’était rien comparé à moi. Mais il avait raison : même un chef victorieux est une fourmi et une “ tache d’encre grise ”.

Pourtant, si je n’étais qu’une “ tache d’encre grise ”, je ne serais pas tourmenté par la solitude. Même si cette solitude est la rançon à payer pour l’autorisation que m’ont donnée les cieux de refaire la terre.

Mais là n’est pas mon sujet. Je veux dire que le monde peut parfaitement se passer des hommes.

A tout homme correspondent deux millions de fourmis. Et aucune d’entre elles ne connaît le doute. Pourquoi donc ? Qui leur a appris à vivre sans douter ?

Tout est néant dans la création. Rien n’est apparu pour soi. Mais simplement pour divertir, peut-être.

Le même Bernard Shaw me disait que dieu dans sa grande sagesse avait créé la mouche, mais avait oublié pourquoi. Et aussi que le centre de la famille anglaise était le cheval. S’il s’était agi d’une affirmation du cheval, cela ne m’aurait pas fait rire. Parce que même en Angleterre et y compris les chevaux, on naît de par une volonté extérieure.

Où se trouve cette volonté et à quoi elle ressemble — a-t-elle des papillotes et une moustache ? — personne n’en sait rien. Mais on lui a quand même donné un nom : dieu. N’importe quel autre mot aurait convenu. Par exemple, “ tache d’encre grise ”. Qu’est-ce que ça peut faire que tels sons correspondent à telle chose ? Ce n’est pas cela qui apporte la réponse à la question principale. Et voilà pourquoi les réponses aux autres questions engendrent le doute.

La question principale, la voici : par quelle volonté est-ce que tout arrive ? Et au nom de quoi ? Comment se fait-il que la fourmi sache ce qu’elle veut et pas l’homme ?

Est-ce parce qu’on a fourré à l’homme un cerveau dans le crâne comme on a fourré au mineur polonais une pendule ? Et pourquoi le cerveau s’est-il avéré utile ? Pour poser des questions et douter de tout ? Pourquoi l’homme n’a-t-il pas été créé fourmi, et la fourmi homme ?

Il ne s’agit pas de questions idiotes mais de questions fondamentales. Seules les réponses sont idiotes. Pas les questions. A partir du moment où l’on a un cerveau et qu’il y surgit des questions, c’est qu’elles servent à quelque chose. Ne serait-ce qu’à comprendre qu’il est impossible d’y répondre autrement que bêtement.

Pourquoi disais-je cela ?

Nous construisons le socialisme. Est-ce une bonne idée ?

Ce n’est pas l’homme qui a créé le cerveau. Et puisque cette idée y est née et qu’elle plaît à beaucoup, il est impossible de l’évincer.

Personne ne sait à coup sûr quelle idée est la vérité ou non. Mais les hommes veulent des certitudes et pas des connaissances. Par conséquent, ceux à qui cette idée plaît la nomment vérité.

Je suis, pour ma part, convaincu que puisque le monde n’a pas été créé par nous, “ taches d’encre grise ”, rien ne doit nous y appartenir. Et je considère comme une sainte chose un océan de taches d’encre où aucune d’entre elles ne possède rien à part soi-même. Et sont toutes égales.

Toute l’histoire peut être ramenée à l’habitude de posséder et de partager. Cette habitude est si ancrée qu’elle est l’essence même de la “ tache d’encre grise ”, ou lui semble telle.

Pour moi, elle lui semble telle. Et je crois que cette habitude ne plaît pas à la volonté extérieure. Sinon on ne m’aurait pas donné à moi, “ tache d’encre grise ”, un tel pouvoir sur les autres.

Les gens sont des bâtons de merde, mais j’ai foi dans le peuple. On peut l’attraper par les couilles, les lui tordre et les lui écraser complètement pour l’obliger à se défaire de cette habitude. C’est la force qui conduit au renoncement, force que l’on acquiert par la peur...

Quel est le rapport ?

Le rapport, c’est que quand Leiba a perdu la partie, il a inventé un aphorisme contre moi. La fin justifie les moyens, a-t-il dit, jusqu’au jour où la fin justifie quelque chose d’autre. Mais qui met cela en doute ?! Oui, la peur est le moyen et le renoncement la fin, mais cette fin, je l’ai déjà indiquée. C’est à dire, pas moi, mais une autre puissance qui me l’a fait découvrir et dont je suis gêné de parler. Car son évocation vous fait passer pour timbré.

Rentrant à la maison, au petit matin, après une beuverie, mon père se mit à jurer parce que je ne dormais pas. Je lui avouai que j’avais peur parce que j’avais conversé toute la nuit à voix basse avec dieu. Il écarquilla les yeux, puis il eut un geste de la main et marmonna que j’avais, "vaïmé" , prié, fait confiance à dieu. Donc que j’étais aussi bête que ma mère.

Quand j’ajoutai que dieu m’avait aussi murmuré certaines choses, il eut réellement peur.

Et voilà qu’ils me disent que j’ai tort. On leur aurait, paraît-il, murmuré tout à fait autre chose. Mais soit ils ne comprennent pas le murmure en question, soit celui qui murmure se moque d’eux.

Ou ne sait plus lui-même où se trouve la vérité : l’océan de taches d’encre s’est converti en déluge. Irrépressible comme l’ignorance.

La lutte pour l’homme nouveau a commencé, stupide Américain ! Une lutte contre tous ceux qui ne souhaitent pas un monde nouveau.

Ceux qui le jour des obsèques de Lénine diffusaient “ par erreur ” sur les ondes une danse tsigane. Ou la marche funèbre de Chopin, après le communiqué sur la condamnation des trotskistes. Et dans cette lutte, écrivain stupide, on est amené non seulement à édifier, mais à se défendre.

A verser le sang.

 

 

En amour, c’est l’amour seul qui doit valoir au bonhomme l’estime...

 

 

            — Voilà où il était passé, mon petit Joseph Vissarionovitch ! a dit soudain Valietchka, d’une voix enveloppante. Voilà où était passé votre sang, mon pauvre ami ! Et elle a levé vers moi un regard parfaitement trouble. — Seigneur, ça c’est une réussite !

Le fait qu’elle me prenne en pitié tout en exultant de joie quand je perdais le contrôle de moi-même, m’amusait à chaque fois. A présent cependant, j’avais du mal à comprendre les pourquoi et comment de la “ réussite ”.

Sans perte de contrôle de soi.

En dépit d’une journée épuisante. Et de ces réflexions.

Et surtout, en ce premier jour de mes soixante-dix ans !

“ Hum, peut-être mes flancs ont-ils décidé de désobéir à la tête et de festoyer avec le peuple ? me suis-je dit. A moins qu’ils ne paniquent comme paniquent les fesses des bébés durant leur sommeil ? ”

J’aurais bien répondu à ces interrogations de façon moins ramassée, mais je suis revenu en hâte à Valietchka : ma conscience s’est recroquevillée avant de bondir dans le vieux tourbillon d’eau de la réussite.

Valietchka — à travers ses paupières mi-closes et tremblantes — me regardait d’un regard opaque. Ses lèvres, gonflées et rouges, comme piquées par une abeille, tremblaient aussi. Puis elles ont murmuré quelque chose.

Dont le sens m’est parvenu quand elle s’est relevée et s’est mise à déboutonner les boutons inférieurs de ma vareuse. Me reprochant mon manque de perspicacité, j’ai baissé les bras et dégrafé ma ceinture.

Puis nous avons inversé : je me suis occupé de ma vareuse et elle, de mon pantalon. J’ai dû m’extirper de mon fauteuil. Quelques instants plus tard, je me retrouvais déshabillé près de la table, en caleçon et maillot de corps à cordons.

Valietchka, quant à elle, respirait de façon saccadée, mais restait immobile, les yeux rivés au tapis.

Il m’a semblé que c’étaient mes moustaches, en bas, qui la troublaient.

Le tapis m’avait été offert par les trente meilleures tisseuses de Bakou. Elles avaient mis trois ans à le confectionner, mais ce n’est pas son abondance de couleurs qui m’avait frappé, mais la longueur des moustaches de mon portrait.

Sous ma poitrine parsemée de fleurs jaunes de la vallée de Chirva, brillait un couplet bleu :

 

Staline, le plus sage, le plus grand des hommes.

Ni le Caucase ni même le monde

N’ont jamais engendré un tel aigle,

Au cours des siècles.

La lumière ruisselle,

Lumière de l’aurore.

Non, contente-toi de regarder !

Sans parler !

 

Ce que j’avais fait. Je n’avais pris la parole qu’après un long silence. Et avais promis aux tisseuses de transmettre le “ chef-d’œuvre ” à un musée.

Mais ce n’était pas cela qui troublait Valietchka. Dès que je l’ai compris, j’ai soulevé son menton et lorgné vers son corsage.

Elle s’est détournée d’un geste brusque et s’est dirigée précipitamment vers le mineur polonais à côté duquel se trouvait une bouteille entamée d’Ararat.

Il était évident qu’elle avait besoin de cognac pour une raison sans précédent. Et qui précisément la jetait dans le trouble.

Valietchka ne portait rien, ni sous son corsage, ni sous sa jupe ! Rien, à part de surprenants bas résille et une toute aussi surprenante petite ceinture tressée, de couleur dorée.

Elle était nouée sur ses hanches et s’achevait en un gland vaporeux tout près du duvet, doré lui aussi, sous le nombril. A mon grand étonnement, les poils étaient taillés et même rasés sur les côtés.

Un soupçon m’a taraudé : l’économe Valentina Vassilievna Istomina avait dû fureter dans mes tiroirs. Ou traînait— entre autres choses — un catalogue de Françaises nues avec des rubans stupides et adoptant des poses éhontées.

Celui-là même qui avait été confisqué à Voznessenski lors de son arrestation. J’ai cependant repoussé mes doutes vers la zone où j’emmagasinais des matériaux sur des questions peu urgentes.

Aussitôt, ramenant Valietchka vers moi, je me suis mis à explorer de mes mains son corps ferme.

Mais apparemment, le soupçon n’avait pas été repoussé bien loin.

J’embrasse rarement Valietchka, même dans le cou, mais là, j’ai littéralement aspiré ses lèvres. Je n’aime pas embrasser parce que j’ai l’impression de m’approcher trop près d’une femme. Et de ne plus voir les défauts. Cela exige, en outre, de se mettre sur la pointe des pieds. Surtout si on n’a plus de bottines.

A la différence de son corps, les lèvres de Valietchka étaient amollies. Et il n’y avait pas que sa bouche d’humide. Elle a gémi et j’ai voulu l’attirer vers le divan.

Mais elle m’a de nouveau interrompu. Elle m’a une nouvelle fois étonné : péremptoire, elle m’a entraîné par la main, et m’interdisant le divan, m’a assis à mon bureau.

A présent, j’étais plus bas qu’elle, mais cela m’a réjoui : mon cœur s’est mis à bondir dans ma gorge et j’ai enfoui ma tête dans le creux entre ses tétons. Savoureux et doux comme du pain chaud.

Dans le même temps, un parfum enivrant de lilas m’a pénétré. Et rivé sur place. Puis mes lèvres — reprises par la mécanique fiévreuse de l’amour — ont tremblé, impuissantes à traverser la dense émulsion de la peau jusqu’au tréfonds de sa chair brûlante.

Comme toujours, l’inaccessibilité de ce rêve m’a rempli de douleur et de rage.

Je me suis mis à mordiller Valietchka avec mes dents, à la manière d’un loup transi. Affamé d’amour et ayant enfin trouvé une proie merveilleusement sans défense.

Mao m’est revenu à l’esprit. Il m’avait dit qu’un Chinois avait vécu 170 ans en tétant une femme.

J’ai empli goulûment ma bouche de chair ferme et son téton pointu s’est enfoncé dans mon gosier. Je haletais.

Valietchka s’efforçait tout autant de pénétrer plus avant dans ma gorge. Elle aussi souhaitait l’impossible : disparaître en moi dans les douces souffrances de la victime que l’on dévore.

Je poursuivais d’ailleurs un but identique : la dépecer tout entière. Et boire jusqu’à plus soif le sang chaud dont regorgeait ce réceptacle blanc, lisse et parfumé.

— Joseph ! a-t-elle sangloté. Comme tu m’aimes, Joseph ! Qu’attends-tu ? Tue-moi donc ! Tue-moi, te dis-je, mon chéri, tue-moi ! suppliait-elle, en me caressant la nuque de ses lèvres.

Est-ce le ton sacrificiel du gémissement ou la sincérité de ces paroles ?, mon cœur a fondu. Il s’est métamorphosé en une boule gluante d’autosatisfaction et de tendresse envers cette chair qui se pressait contre moi.

Tenant Valietchka de la main gauche, j’ai placé la droite sous son ventre et ma paume a pressé le duvet taillé Mais à mon insu, mes doigts ont glissé plus bas. Elle a poussé un cri de joie, s’est baissée vers moi en me lançant un regard de gratitude.

Une nouvelle idée à propos du catalogue français a surgi de mon cerveau. Elle m’était cette fois inspirée par mes sensations.

Valietchka a aperçu l’idée, mais ne l’a pas pleinement comprise : elle s’est hâtée de s’agenouiller pour m’enlever mon caleçon. Un instant plus tard, la photo la plus éhontée du catalogue s’offrait à mes yeux. Je l’avais sous les yeux, plutôt.

Cela m’a toujours semblé une cochonnerie. Surtout depuis Cracovie où une prostituée, avant la révolution, voyant mes zloti et n’y trouvant pas son compte, s’était mise à croupetons.

J’avais juré, lui avais donné un coup de pied et avais repris l’argent en expliquant que ce n’était pas dans ce but que la nature avait créé la bouche.

Chaque organe a sa propre fonction. Chez l’homme comme dans l’État. Il est impossible, par exemple, de croire à une idée née dans le derrière plutôt que dans la tête.

A peine remis du choc, il m’a fallu évoquer une cochonnerie plus grande encore. Istomina, cela ne faisait aucun doute, fouillait mon bureau !

D’autres points restaient à élucider : qui lui avait procuré ces bas résille ? comment ? où ? et pourquoi ?

Contre toute attente, je me sentais bien ! J’avais envie de tout remettre à plus tard, à un lointain avenir, y compris mon besoin de respirer. Et cette sensation m’a semblé porteuse d’une grande vérité. Simple à pleurer. Il faudrait faire en sorte que l’humanité remette à plus tard son besoin de respirer. Et qu’elle le fasse à tout jamais. Les gens ne connaîtraient plus alors ni la faim ni les soucis. Et tout le monde se sentirait bien...

Valietchka s’est soudain dégagée et a levé les yeux. Elle s’est adressée de nouveau à moi par mes prénom et patronyme[19] :

— Vous vous sentez bien, Joseph Vissarionovitch ?

Je me taisais, mais elle n’attendait pas de réponse. Cela m’a fait de la peine : elle était donc convaincue que je me sentais bien. Et même si c’était vrai, j’ai mis un certain temps à retrouver la même sensation de bien-être.

J’ai chassé mon dépit par une réflexion : en ce domaine, l’homme n’avait pas tout découvert. L’essentiel était à venir. A moins qu'il n’appartînt au passé, à cette antiquité oubliée où l’amour, dit-on, occupait dans la vie la place centrale.

Retrouvant enfin ma sensation antérieure, je me suis fait la remarque qu’il était temps d’abandonner mes réflexions. Vouloir faire le malin à propos de sentiments est idiot. Le sens détruit le plaisir.

— Oui, Valietchka, ai-je enfin répondu. Je me sens bien !

Elle a frétillé et redoublé d’application. Ceci m’a chagriné aussi car le plaisir dans mon corps se dissolvait et touchait à sa fin.

Le malheur dans cette affaire est que le plaisir prend fin. Or il faut tendre à se passer de fin. Après un triomphe, il n’y a plus rien à faire. Le véritable plaisir réside dans son attente. Plus on attend, mieux c’est. L’idée de la fin appauvrit l'entreprise.

N’eut été la poignée de porte, rien n’aurait pu différer un dénouement rapide. Quelqu’un l’a tournée de l’extérieur et j’ai repoussé horrifié Valietchka. Son impassibilité m’a étonné.

— Il ne faut pas vous inquiéter, notre cher Joseph Vissarionovitch à nous, a-t-elle murmuré. J’ai fermé la porte, bien sûr.

J’étais vexé maintenant qu’elle repasse au vouvoiement et à mon patronyme.

Nadia faisait la même chose. Et cela me vexait aussi.

En amour, c’est l’amour seul qui doit valoir au bonhomme l’estime... Si on l’estime aussi pour autre chose, il ne va plus savoir si c’est l’amour qui la lui vaut.

Je ne comprenais pas Nadia. Mais j’ai compris sans mal Valietchka puisque d’habitude, dans ces moments-là, elle me tutoie.

L’homme, me suis-je dit, ne doit pas consommer plus de bonheur qu’il n’en produit. Avant de tomber à mes pieds et de baisser mon caleçon, Valietchka m’a tutoyé aujourd’hui encore. Et elle était heureuse. Accroupie, elle n’a apparemment pas trouvé de satisfaction...

— Bravo ! ai-je dit en souriant. D'avoir fermé la porte.

Elle a souri aussi, a relevé une mèche de cheveux dorée qui pendait au-dessus de sa bouche, a soupiré, puis repris haleine. Mais je l’ai relevée et regardée dans les yeux. C’est ça : leur aspect trouble s'était estompé.

 

 

Tout dans l’univers est centrifuge...

 

La suite ne s’est pas déroulée exactement comme avant, même si, vu de l’extérieur, tout pouvait paraître identique. J’ai entraîné Valietchka vers le divan, je me suis blotti à nouveau contre son téton, puis je me suis allongé et l’ai installée sur moi.

Contrairement à tout à l’heure, le gland de la ceinture dorée me chatouillait le ventre, mais sans le vouloir. Ce chatouillement toutefois  me plaisait. De même qu'au toucher les bas résille. Là n’était pas la question.

D’habitude, quand Valietchka se met involontairement à se dépêcher, je me retiens et fais durer, d’abord en l’obligeant à se soulever et à se rasseoir sur moi. De dos. Puis, dans la mesure où la vue s’ouvre alors sur un dos et plus qu’un dos, je détourne les yeux, par politesse. Au mur, il y a des portraits. Au nombre de quatre, outre ceux de Lénine et de Nadia : Maïakovski, Gorki, Biedni et Cholokhov. Du divan, on n’aperçoit ni Lénine ni Nadia. Ils sont accrochés à l’écart des autres. Ce sont les deux premiers écrivains qui s’offrent le plus aisément à mon regard.

Pour ce qui est de Maïakovski[20], je me souviens en règle générale du premier vers de Bon !. Un titre qui n’a rien à voir. Ce premier vers parle assez bien du temps, il est vrai : “ Le temps est quelque chose d’extraordinairement long ”.

A la suite de ces mots, je me dis souvent que Maïakovski s’est un peu emporté. Un suicide, c’est pour toujours. Pour toute la longueur du temps. Et des choses très importantes se passent alors en votre absence. Mourir ce n’est pas tout[21]. Encore faut-il mourir à temps. Le plus tard possible.

Puis, c’est une petite chanson qui surgit en mon esprit : “ Par mon pays natal je veux être compris. /Mais si je ne le suis pas, tant pis ! /Je passerai en marge de mon pays, /Comme passe, oblique, la pluie. ”

Ce n’est pas mal non plus, mais pourquoi accorder une telle importance à son pays ?

Je me remémore souvent aussi du Gorki.

Toujours le même essai. Intitulé Conclusion.

Un titre qui n’a rien à voir non plus. En positionnant Valietchka, je me suis souvenu non du titre, mais de la fin : un curieux paysan de la Volga, apprenant la trahison de sa femme, la badigeonne de goudron et la place sur une fourmilière...

Gorki était aussi un paysan de la Volga. Et il a aussi été trahi. Par sa secrétaire. Mais lui, ça lui était égal. Il ne l’a pas mise sur des insectes. Il l’a juste assise comme je venais de le faire avec Valietchka. Et il n’a pas eu le droit de se fâcher. C’était une baronne. Qu’il avait installée chez lui et sa femme. Il aurait bien fait venir encore quelqu’un d’autre, mais il s’est consolé à la pensée que la baronne avait un nom triple : Zakrevskaïa-Benkendorf-Budberg.

— Joseph, mon petit chéri ! s’est soudain alarmée Valietchka, et elle a rejeté les mains en arrière. Prends ! Prends-les, Joseph !

J’ai attrapé ses mains et un moment plus tard, c’était la fin.

J’ai appris à garder mon calme du temps de Kato. Nous vivions alors dans un appartement communautaire. Quand la fin approchait, je serrais les dents. Les miennes, en ce temps-là. A présent, il me faut serrer celles du dentier. Mais je pense toujours la même chose, juste après avoir fini : “ Une belle invention de la nature ! ”

En ce qui concerne Valietchka, si je n’avais pas serré ses mains, elle aurait piaillé comme si elle avait voulu être entendue par Mao. Quand il est non pas à Moscou comme actuellement, mais à Pékin. A l'instruction des artilleurs.

Tandis que Valietchka reprenait ses esprits, j’ai senti monter en moi le traditionnel dégoût. Un dégoût général.

Et notamment envers Valietchka. Je voyais à travers elle, à présent. Au sens propre du terme. Je voyais ses yeux sans paupières et ils étaient horribles. Ses seins étaient devenus des boules de graisse avec des vaisseaux sanguins. Je n’ai pas regardé son ventre au pubis rasé de peur de vomir.

Elle se sentait elle-même coupable. D’autant plus qu’en descendant du divan sur le tapis, elle avait marché sur l’œil de mon portrait.

— Joseph Vissarionovitch, a-t-elle dit en se rhabillant à la hâte, puis-je vous habiller aussi ?

— D’où viennent ces bas ? ai-je répondu.

— Je les ai commandés à Krylov, a-t-elle murmuré. Ils ne vous plaisent pas ?

— D’où ça ? De Helsinki ?

— Non, de Finlande. Pourquoi, ils ne sont pas bien ?

Je lui ai indiqué la sortie. Comme d’habitude, elle a eu un sanglot, m’a couvert du plaid bleu offert par Churchill et s’est enfuie.

Tandis qu’elle refermait la porte derrière elle, un autre couplet idiot, émis par la radio dans l’entrée, est parvenu à mes oreilles :

 

L’ennemi a raison d’être en colère :

Elle est verrouillée la frontière  !

Jamais nous ne reculerons !

Il n’est pas d’honneur plus grand

Que de rester tous en rangs

Dans notre chère armée,

A jamai-ai ais...

 

Moi, je n’avais plus envie de rester nulle part. J’avais envie de fuir. Malgré la douleur qui émergeait à nouveau dans ma jambe.

Mais pour aller où ?

Fuir vers un but précis n’a d’ailleurs aucun sens. On ne fuit pas un lieu pour en gagner un autre. D’autant plus que le monde change en permanence. Le temps de fuir quelque part et tout est transformé. Au point qu’on finit par s’enfuir de nouveau.

Mais peut-être faut-il tout bonnement ne jamais cesser de fuir ?

Tout dans l’univers est centrifuge. Et c’est pourquoi tout change. Tout fuit sans direction précise. Ou plus exactement, dans de multiples directions. Ou, plus exactement encore, sans but. Et ceux qui fuient avec un but précis sont des imbéciles.

Fuir c’est aussi fuir un but.

Mais moi, je n’en ai pas le droit. J’ai désiré le pouvoir et je l’ai eu. Je le voulais pour conduire les hommes vers un but. Mais en chemin, j’ai changé de route et j’ai moi-même changé. A présent, il me semble que j’ai choisi un but pour conquérir le pouvoir. A présent, il me semble que la vie ne peut avoir de but et que les hommes nomment but la fin.

Le monde, tout comme l’homme, ne fait que courir à sa fin. Tout autre affirmation est destinée aux imbéciles.

Mais tout un chacun est par moments un imbécile. Certains de ceux qui le demeurent ont de la chance. Le Maître, par exemple. Mais il représente, il est vrai, un grand mystère : il est le seul à avoir échappé à la fin. La mienne, par contre, semble proche.

Puis j’ai somnolé et c’est alors qu’il m’est apparu en songe. Le Maître. Vêtu d’une tunique blanche comme neige. Et le front couronné d’épines.

Pénétrant dans le bureau, il a eu, tout comme moi, un regard pour la pendule sertie dans l’aine du mineur polonais. Puis, tout comme Valietchka, il a fermé la porte à clé, s’est installé à mon bureau, dans le fauteuil et a dit :

“ Tu as beaucoup souffert et fait preuve d’une grande constance. Tu as souffert pour mon nom sans te lasser. Mais j’ai contre toi que tu as perdu ton amour d’antan. Allons, rappelle-toi d’où tu es tombé, repens-toi, reprends ta conduite première. Sinon,  je vais venir à toi pour changer ton candélabre de son rang, si tu ne te repens. ”

J’ai sursauté et j’ai voulu me précipiter vers la cheminée, mais Jésus m’a arrêté d’un geste et a poursuivi :

“ Je connais ta conduite, je sais où tu demeures : là est le trône de Satan, mais tu tiens ferme à mon nom et tu n’as pas renié ma foi... Du moins ce que tu as, tiens-le ferme jusqu’à mon retour. Le vainqueur, celui qui restera fidèle à mon service jusqu’à la fin, je lui donnerai pouvoir sur les païens et c’est avec un sceptre de fer qu’il les mènera. Comme on fracasse les vases d’argile. Et je lui donnerai l’Etoile du matin...  ”

Non seulement j’ai reconnu ces mots de l’Apocalypse, mais j’ai compris de quels païens il s’agissait : du monde qui ne se soumettait pas à moi mais à Satan.

Le Maître a tiré une papirosse de la boîte de Kazbek, il l’a allumée sans utiliser d’allumette, tout en continuant de prêcher. Ses paroles m’étaient familières et je me suis permis de me livrer à mes propres réflexions.

Le monde aspire vraiment à sa fin car dans sa fin est le salut.

Et je suis le seul à pouvoir le sauver.

Je dois d’abord me débarrasser de mes enfoirés et de tous ceux dont l’âme avait engraissé.

J’étais en train d’aborder la mise au point des détails lorsque les paroles concernant les coupes de la colère m’ont obligé à tendre l’oreille.

 “... Le troisième ange répandit sa coupe dans les fleuves et les sources ; alors ce fut du sang... Le quatrième répandit sa coupe sur le soleil ; alors il lui fut donné de brûler les hommes par le feu... ”

Je me suis promis de relire le lendemain ce passage sur le soleil avec plus d’attention. Je ne me le rappelais pas bien justement. Je ne m’en étais déjà pas souvenu en août, lorsque Lavrenti était revenu du polygone d’essais en confirmant que la nouvelle bombe avait plus d’éclat qu’un millier de soleils...

 “ Et le dernier ange, le septième, répandit sa coupe dans l’air ; alors, partant du temple céleste, une voix clama : “ C’en est fait ! ” Et ce furent des éclairs, des tonnerres et des voix, avec un violent tremblement de terre : on n’en avait jamais vu de pareil depuis qu’il y a des hommes sur la terre.

Et la Grande Cité tomba et les cités des nations croulèrent !

Et toute île prit la fuite et les montagnes disparurent !

Et des grêlons s'abattirent du ciel sur les hommes ! ”

Puis je me suis vu en songe bondir du divan.

Frappé d’entendre le Verbe du Maître exprimer mes pensées les plus secrètes, je me suis précipité vers lui, les bras ouverts, mais j’ai été arrêté net : sur sa tête, à la place de la couronne d’épines, il y avait une casquette à étoile rouge.

Et sur sa tunique blanche comme neige, sur ses frêles épaules, on apercevait des galons de commandant.

 

 

A lune plus pâle que le soleil, vie plus terne que le songe...

 

C’était la première fois que je rêvais du Maître en galons.

Durant mes années de séminaire, en effet, il arrivait dans mes rêves vêtu du caftan géorgien, retenu à la taille par une ceinture d’argent. Ce type de ceinture était porté par nos troubadours de Tiflis qui savaient chanter des chansons magiques et embobiner les jeunes vierges.

La plupart du temps, le Maître faisait des choses que je rêvais alors de faire moi-même. Le matin, il dormait. Dans la journée, il se battait et confisquait aux riches les biens qu’ils avaient volés au cours de toute l’ère chrétienne. Et le soir, il buvait du vin de Kakhétie, chantait et dégrafait en douce la robe rouge de Marie Madeleine.

Le rôle de Marie Madeleine était tenu par la fille d’un usurier arménien. Malgré les sermons de son vieux, elle se passionnait pour des romantiques échevelés. Et habitait une maison de briques, près du séminaire.

Cette Arménienne me plaisait tout autant que me déplaisait son père, qui désirait faire son bonheur sans avoir la moindre idée de ce que cela représentait pour elle.

Mais un autre motif me le faisait détester. Il était si riche qu’il pouvait se permettre de mépriser aussi bien les Géorgiens que le Christ. Y compris en chansons. Pour la même raison : leur laisser-aller et leur romantisme :

 

Qu’as-tu, pauvre Jésus ?

La gueule de bois t’a fait enfler,

Ton œil ne voit plus,

Ton oreille droite pend comme une fleur de fumier

Tu as imaginé bien des fois,

Comme un Géorgien, de filtrer la Koura[22],

De vanner au grand air du duvet de dindon !

 

Il se moquait évidemment aussi des révolutionnaires. En tout genre : bolcheviks, mencheviks, S-R. Même arméniens. Sans épargner le chef des dashnaks[23]. Dénommé Tokants.

Le matin, il dormait, lui aussi, mais dans la journée, il se livrait à l’usure. Il roulait surtout nos trouvères et troubadours. Le soir, se retrouvant plus riche que le matin, il imitait le Christ : il buvait du vin dans une gargote en compagnie de Géorgiens. Sans avoir la moindre estime pour eux. Et en étant très fier de lui :

 

Je ne suis ni balchevik ni manchevik, ni le dashnakTokants,

Mais je boa un verre de vin de Kokhêtie grand comme ça ! [24]

 

Je le dénonçais au Christ et proposais de confisquer l’argent arménien. Que le père, aux dires de sa fille, conservait justement dans des verres à vin. Le Maître, hélas, m’envoyait promener et, tout comme l’Arménien, continuait à crâner :

 

A lune plus pâle que le soleil,

Vie plus terne que le songe,

Je ne pourrais vivre en ce monde,

S’il n’existait pas le chant...

 

Charmée par la voix de velours, l’Arménienne s’abandonnait aux rêves langoureux. Mais dès que le Christ se taisait pour reprendre son souffle, sa robe se reboutonnait. Car les boutons étaient, eux aussi, magiques.

Les relations avec le Christ n’avaient pas marché, à l’époque. C’était surtout de sa faute : j’avais beau faire de bonnes études et lui manifester toute sorte de marques de respect, il me considérait, visiblement, comme quelqu’un de peu d’importance.

Je pense depuis que Jésus-Christ a manqué de réalisme et de perspicacité.

Plus tard, il m’accorda plus d’attention. Mais moi, j’avais de moins en moins le temps de rêver. De plus, son hypocrisie m’énervait. Il se débrouillait à chaque fois pour faire porter la conversation sur un sujet concret. Sur ce qui s’était passé durant la journée.

Moi, au contraire, je proposais de discuter de l’essentiel. De la vérité. De la justice. De la vie et de la mort. De l’immortalité de l’âme.

J’avais envie de savoir si c’était vraiment en dehors de la chair que l’âme tourmentée errait. Comme quand on s’installe dans un hôtel qui n’existe pas. Et qui est vide. Et où il n’y a rien à faire de toute la sainte journée.

Mais il détournait constamment la conversation sur des détails et des faits. Et je me mis à négliger les lois de l’hospitalité. Et abordai moi aussi du “ concret ”.

Comment expliquer la chose suivante, lui disais-je : quand Marie t’a lavé les pieds avec de l’huile balsamique, tout le monde s’en est ému. Parce que l’huile balsamique est un luxe. Qu'elle vaut cher. Comment est-ce possible, Maître ?! dirent tous ceux à qui tu avais enseigné la simplicité et l’amour des pauvres. Ne vaudrait-il pas mieux vendre cet article de parfumerie et nourrir les affamés ?

Tu avais longtemps gardé le silence. Pour ta gloire. Tu devais jouir de l’huile. Tu avais fini par prononcer des mots simples. Egalement pour la gloire. “ Les pauvres continueront d’être à vos côtés, mais pas moi. Réjouissez-vous tant que je suis parmi vous et rendez-moi les honneurs ! ”

Mais moi, je suis gêné quand une bonne femme me caresse le pied. Et pas seulement à cause de mes orteils soudés. Je serais tout aussi gêné de monter sur une croix sans caleçon. Et pas seulement à cause des modifications que l’âge a provoquées dans la zone couverte par le caleçon.

Mais cela ne t’a pas gêné, toi. D’ailleurs tu sauvais l’humanité. Tout entière. Donc : je me fiche de moi, l’essentiel, c’est l’humanité !

Dans ce cas, j’ai une autre question. Pourquoi dans le jardin de Gethsémani, la veille de ton supplice, as-tu supplié le Très-Haut de ne pas permettre ta mort ? “ Père ! Tout t’est possible : éloigne de moi cette coupe ! ”

Ah! il est beau ce “ père ”, tiens ! Il n’a rien éloigné du tout ! Ne pas épargner son fils unique ! Et par là-même ne délivrer personne !

Autre question. Tu as répété que tu voulais la paix et la non-violence. Or tu t’es présenté toi-même au Temple sur un âne en faisant un bel esclandre. Tu as ordonné à tout le monde d’abandonner sa maison, d’oublier les siens et de prendre les armes. Tout bien réfléchi, as-tu dit, je ne suis pas venu apporter la paix, mais le glaive.

Peut-être, au fait, voulais-tu d’abord apporter le glaive, puis la paix ? Paix irréalisable — tu as raison — sans le glaive.

Il est possible aussi que tu te sois démené sans bien savoir à quoi inciter les gens. Tu les exhortais toujours à faire ce qui, au moment donné, te convenait.

Et ne te convenait que ce qui avait des chances de réussir. Il est possible que tu n’aies pas été un fanatique, comme on te présente maintenant, mais un dialecticien.

Tu n’as parlé de paix et d’amour que lorsque le glaive n’a rien donné. C’est à dire quand tu as compris que tu ne deviendrais jamais Roi. Mais que tu mourrais simplement. Ce dont tu ne voulais pas, tout compte fait. Et tu as alors imaginé de devenir immortel. Et que règne l’amour universel et la réconciliation générale.

Va-t-en savoir ce qu’autrui a dans la tête...

Mais moi, je te comprends. Mieux que quiconque. Je comprends ton âme.

Fais-moi donc le plaisir de passer sur les détails. Je ne peux pas tout t’expliquer. Les temps sont autres. Les préoccupations sont autres. Parlons ensemble des choses éternelles. Essentielles.

Mais il s’est tu et comme Charlie Chaplin à la fin du film, il a quitté mes rêves par une route doucement sinueuse. Aussi blanche que sa tunique.

Je l’ai suivi des yeux et lui ai reproché sa myopie. Son incapacité à juger les gens.

Au réveil, tout de même, j’ai deviné qu’il avait raison : discuter avec des mortels de l’essentiel est idiot. Et difficile. Même si ce sont des as.

C’est ce que j’ai compris très nettement lors d’un autre de mes anniversaires. En 1934.

 

 

Le Guide imitait le coq...

 

 

Je suis assis parmi les gens, après le dîner, parmi ces enfoirés, je fume et je me souviens de Nadia. Cela fait juste deux ans qu’on l’a enterrée.

Et je pense précisément que si elle avait cru non en Boukharine mais au Maître... Pas celui à qui tous nos enfoirés donnaient alors ce nom, mais celui que moi je nommais ainsi en mon for intérieur... Bref, si elle avait seulement feuilleté, comme je le lui avais ordonné, ce livre sur le Christ, elle serait encore en vie.

Et voilà soudain que ce même Boukharine me tend un papier.

Je lis, je m’étonne et demande qui a écrit ça. Ça parle de moi et tout le monde, sauf moi, l’a déjà lu. C’est un poète, répondent en chœur les enfoirés, qui a écrit ça. Mandelstam. Ou si ce n’est lui, quelqu’un d’autre qui porte le même nom. Poète, lui aussi.

J’avais ri, mais ce Mandelstam avait quand même été envoyé en exil.

A moins qu’on n’ait exilé non ce Mandelstam-ci, mais l’autre, celui qui portait le même nom que lui. Poète, lui aussi.

En l’apprenant, j’avais laissé éclater ma colère. L’exil est un manque de respect pour l’homme.

Exiler quelqu’un, c’est considérer qu’il ne songera pas à revenir. Ou à médire, de l’endroit où il est. Ou à survivre, simplement. Moi, j’y ai songé et j’en ai vu beaucoup d’autres y songer. Seuls ceux qui manquent de talent n’y songent guère.

Mais ce Mandelstam... Peu importe, d’ailleurs, que ce soit lui ou l’autre. Je parle de celui qui avait écrit ce petit poème. C’était visiblement un homme de talent. Qui écrivait avec adresse. Mais en faisant des fautes.

Dès que je m’étais fâché, les enfoirés avaient fait du chambard. Et pas seulement Boukharine qui — point d’exclamation ! — m’avait refilé le papelard.

Ils avaient dit que si nous prenions des mesures plus salées envers ce Mandelstam, on pourrait nous accuser d’emportement. Tandis que ne pas l’envoyer plus loin qu’en exil, c'était faire preuve d’humanisme et d’amour pour la littérature.

J’avais ri de nouveau : comment pouvaient-ils me demander de respecter la poésie, à moi qui avais été poète avant même qu’ils n’émergent du ventre souillé de leur mère ! Eux ! Des enfoirés qui n’avaient pas composé la moindre rime.

Boukharine s’était mis à rimailler plus tard. A la veille même  de sa mort. A mon propos. Et il m’avait assuré de son amour, le salaud. Mais ce papelard, il me l’avait refilé en plein processus vital. Quand on ne pense pas que l’on peut mourir. Il me l’avait refilé, donc, de tout son cœur. Avec haine, avec une joie mauvaise.

Mais moi j’étais déjà passé maître : ni lui ni les autres ne pouvaient plus éveiller en moi l’étonnement. Tout juste le sourire.

Les poètes, par contre, me faisaient encore réagir. Ils ne m’étonnaient pas, ils me dégoûtaient.

Le temps passe. Et il apporte avec lui la rumeur que Mandelstam est sur le point d'être expédié en un lieu d’où l’on ne revient pas. Malgré son talent. Et les poètes se taisent.

Moi, je ne me serais pas tu. Si j’avais jugé que ce Mandelstam — ou tout autre — n’avait rien à faire en un lieu d’où l’on ne revient pas. Les poètes, apparemment, sont comme n’importe qui. Des enfoirés. Et ils ne se distinguent les uns des autres que par le talent.

Et ceux qui ne sont pas des poètes, mais simplement des enfoirés, à commencer par Boukharine, ne sont intervenus en faveur de ce Mandelstam que pour donner matière à deux autres rumeurs : primo, qu’ils étaient intervenus, secundo, que j’aime me venger.

C’était pour ça, selon eux, qu’en géorgien je m’appelais Koba. Celui qui se venge tout le temps. Et de leur point de vue, ça n’était pas bien. Car en russe, par contre, je m’étais fait appeler Staline. Celui qui ne cède jamais. Et cela n’était pas bien non plus.

J’étais resté pensif et j’avais sorti du tiroir le sale papelard. Un jour d’anniversaire.

 

Nous vivons sans sentir le pays sous nos pieds,

A dix pas notre voix ne s’entend, étouffée,

Quelques mots, et l’on a le farouche

Montagnard du Kremlin à la bouche. [25]

 

Je ne voyais là rien de vexant. Ni d’incompréhensible.

J’avais aujourd’hui 55 ans. Et j'étais vainqueur. Et pas seulement du fait que j'étais vivant. Certes, la victoire ne mettait pas fin à la lutte. Car rien ne pouvait y mettre fin. Chaque nouveau jour de vie était une victoire dans la lutte pour la vie. Mais l’ennemi n’avait pas une seule fois abandonné la lutte. Voilà pourquoi tout le monde mourait.

On n’en voulait pas à un ennemi. On le frappait. Et s’il avait du talent, il fallait en avoir plus que lui. Ce Mandelstam était un maître du Verbe. Mais pas au point de me faire oublier ses fautes. Et là, il y en avait partout.

Le début était bon cependant : les enfoirés ne sentaient pas le pays. Ils ne ressentaient rien à part la peur. Ils ne faisaient que chuchoter. Et rien que quelques mots.

Le “ montagnard du Kremlin ” ne me vexait pas non plus.

La montagne n’est pas pire que la plaine. Ni mieux. Ça dépend pour qui. Mais pour les enfoirés un “ montagnard ” c’est un “ idiot ” et un “ sauvage ”. Et en outre, un “ étranger ”, si les enfoirés en question habitent la plaine.

Avant, lorsque je n’étais qu’un “ montagnard ” sans Kremlin, je leur aurais dit qu’il valait mieux justement choisir ses amis parmi les montagnards. Parce qu’un montagnard se doit d’intercéder en faveur d’un ami. Même si l’ami n’est pas poète. Et puis un montagnard ne peut se permettre d’être un enfoiré. Et il ne peut se permettre de ne pas sentir.

Au service funèbre d’Ilitch, je m’étais approché du cercueil, j’avais regardé autour de moi et comparé le Guide à l’“ aigle des montagnes ”. Bien qu’avant sa mort il eût perdu la boule et imité le coq. Poussé des cocoricos.

Beaucoup furent donc étonnés de l’entendre traité par moi d’“ aigle des montagnes ”. Et pensèrent que je n’aurais jamais pu devenir écrivain.

Or à l’époque déjà, ce n’était plus écrivain que je voulais être. Mais “  montagnard du Kremlin ”. Et je ne m’en cachais pas. C’était impossible même devant ceux qui n’étaient pas originaires des montagnes. Qui n’étaient pas des “ idiots ”. Ni des “ sauvages ”. D’autant plus que chacun aurait voulu être le Guide. Trotski, par exemple, le désirait, tout en continuant à jouer les écrivains.

C’est moi qui suis devenu le Guide, non parce que je disais des bêtises ou brandissais mon poignard. Mais parce que je travaillais plus. Et pas pour moi. Et plus intelligemment. Plus profitablement. Si profitablement qu’à présent, c’est moi que la majorité des gens nomme l’“ aigle des montagnes ”. Et pas simplement le “ montagnard ”.

Et je ne suis pas encore dans mon cercueil. Mais au Kremlin.

J’aime cependant comme avant les montagnards. Qu’ont-ils de mauvais ? L’Arche a précisément échoué sur une montagne. Du Caucase, qui plus est . Et si elle n’avait pas échoué il n’y aurait ni plaine ni Kremlin...

 

 

Le débiteur est plus fort que l’action en justice...

 

Vers le soir, je m’étais calmé. Et au cours du dîner — sourire dans ma moustache de cafards, bottes pareilles à des phares — je me tourne vers Boukharine et je tape du poing[26] :

— Boukharine, ce matin j’ai une nouvelle fois pris connaissance de ton papelard. Mandelstam. Il y a du talent. Et des fautes. Si j’étais un simple montagnard, j’aurais donné une raclée au maître. Mais comme je suis “ du Kremlin ”, je ne pense pas qu’il faille exiler l’auteur si loin que ça. Le pays a besoin d’artistes de talent. Si possible vivants. Mais pourquoi ses amis n’intercèdent-ils pas en sa faveur ? Ses collègues ? Des maîtres ?

Boukharine avait été déconcerté. D’abord il ne m’avait pas cru et avait répondu que les amis pensaient comme lui, Boukharine : on ne devait pardonner une insulte à aucun artiste de talent. Tous étaient tombés d’accord avec lui : à aucun. D’autant moins si l’artiste de talent en question était un ennemi.

— C’est un petit ennemi, avais-je fait remarquer en souriant. Si nous le punissons, il peut grandir.

— Et si nous ne le punissons pas ? avait dit Molotov, effrayé.

— Il grandira encore. Mais ce sera un ami. Un artiste de talent qui a reconnu ses fautes. Et qui s’est mis à écrire comme il faut. Et aime son ennemi.

Je n’ai finalement jamais rencontré ce Mandelstam, ni aucun autre. Mais il s’est réellement mis à écrire comme il faut. Il m’a envoyé de son exil un très long poème. Ou plus exactement une ode. C’est comme ça qu’il l’avait appelée : Ode à Staline.

Je ne l’ai pas lue en entier, mais il me décrivait cette fois-ci sans commettre d’erreurs. Il commençait d’ailleurs à la manière d’un tamada[27] : en exprimant sa reconnaissance aux montagnes géorgiennes. Reconnaissance envers le fait que moi, mes mains et mes doigts soyons nés dans les montagnes :

 

Aux montagnes je dis merci

D’avoir fait ce bras, cette main :

Car dans les montagnes il naquit,

Puis connut l’exil sibérien.

Je l’appellerai Djougachvili —

Et non Staline — en géorgien.

 

Du talent, vraiment. Il a tout réuni ici : mes rides et l’espace, les montagnes et les plaines, le passé et l’avenir. A travers l’aujourd’hui. Osé, aussi : “ Je ne me tairai pas, je dessinerai ce qui me plaît ! J’ai apprécié aussi chez lui des allitérations : “ m’éveille à merveille ”, des images “ la nuit aux yeux de travailleuse au noir ”

Mais je ne parle pas ici d’allitérations ou d’images. Ni même de Mandelstam. Ni de ce que j’ai raconté. Je dis que le Christ avait raison de refuser de parler avec moi de l’essentiel. Car auparavant, j’étais un mortel.

... A la fin du dîner, j’avais ordonné de me mettre en communication téléphonique avec un des amis de Mandelstam. Un artiste de talent, lui aussi.

— Camarade Pasternak, avais-je dit, prenant le combiné, nous sommes en train de discuter, mes camarades et moi, du problème de votre ami. Votre camarade Mandelstam. Les avis sont divers. Mais ne vous en faites pas et transmettez à ses camarades et amis qu’ils ne s’en fassent pas non plus. Tout ira bien. Ou plutôt, pas trop mal.

Quelque temps auparavant, j’avais également couvert Pasternak. A qui on voulait également faire du tort. Et qui savait par conséquent que j’avais pitié des poètes. Mais cette fois-ci, il s’était tu, puis avait voulu me convaincre que le camarade Mandelstam n’était pas pour lui un ami, ni même un camarade. Un simple collègue.

— Ce n’est pourtant pas un simple collègue, camarade Pasternak ? Mais un maître du Verbe, tout comme vous ?

Mais Pasternak n’avait pas accepté ça non plus :

— Là n’est pas le problème, camarade Staline.

— Où est le problème, alors ? avais-je demandé avec étonnement.

Il s’était tu de nouveau. Je m'étais fait pressant :

— Où est donc le problème, camarade Pasternak ?

Et voilà qu’il me dit :

— J’aimerais vous rencontrer, camarade Staline.

— Dans quel but ?

— Pour parler.

— Vous venez de le faire. De quoi voulez-vous encore parler ?

Et voilà qu’il me dit :

— De la vie et de la mort.

J’avais observé le visage de mes invités. Puis le mien. Dans la porte vitrée de l’armoire à livres. Puis j’avais soupiré et raccroché violemment.

 

 

A des amis, on offre du parfum ou une écharpe, pas une blennorragie...

 

C’est exactement comme ça que se comportait le Maître avec moi : il soupirait et raccrochait violemment. Ou plutôt il se taisait, s’en allait par le sentier blanc et se perdait dans le lointain. Et moi,  debout sur l’herbe, je le suivais d’un regard triste.

Et à chaque fois, le même sentiment que lorsqu’on avait enterré mon père envahissait mon âme. Je me sentais à la fois sans défense et orphelin.

Les amis de mon père ne m’avaient pas laissé approcher du cercueil. Ils me trouvaient trop jeune. Ils m’autorisèrent seulement à franchir le seuil du cimetière et m’ordonnèrent d’attendre là. Et ils portèrent le cercueil de mon père par un sentier blanc qui grimpait vers la montagne. Au bout du cimetière, là où on enterrait les pauvres.

Et ils restèrent longtemps là-bas. Jusqu’à la nuit. Ils jetèrent mon père en terre et, selon la coutume, se mirent à boire. Et ils ne pensèrent plus à moi. Pendant tout le temps qui s’était écoulé avant leur retour avec le cercueil vide, j’étais resté assis dans l’herbe à écouter les cigales. Mon âme avait gonflé dans mon ventre et m’était montée à la gorge. Parce que toutes mes larmes coulaient vers l’intérieur. Mon père me faisait pitié.

Et j’en voulais aux vivants. Parce qu’ils étaient en vie et pas lui. J’en voulais surtout à ma mère. D’avoir été grossière avec lui.

Je m’en voulais aussi. D’avoir souhaité sa mort quand il se soûlait et me battait. Alors que s'il ne buvait pas et m’emmenait avec lui travailler dans les villages voisins, j'étais bien avec lui. Ces jours-là, je me sentais fort.

Depuis la mort de mon père, ce sentier qui se perd dans le lointain fait toujours renaître en moi un sentiment d’abandon.

Et chaque fois que dans mes rêves le Maître disparaît sur le chemin sinueux et blanc, j’entends le cri des cigales. Comme au cimetière.

Elles stridulent parfois aussi intensément que les téléphones, dans les grands jours.

Comme à Smolni[28], par exemple. Mais pas en ce jour où tout s’accomplit et où le Guide annonça en grasseyant la victoire. Tout s’accomplit alors avec aisance. Il en fut lui-même étonné.

Or l’essentiel dans une révolution, ce n’est pas qu’elle s’accomplisse, mais qu’elle n’en tolère plus d’autre. Et tout va dépendre des personnes qu’on placera au gouvernement. L’âme du Guide était particulièrement versée en la matière.

C’est pourquoi les téléphones de Smolni stridulèrent avec une force singulière quand il en arriva à la composition de la liste. Même Trotski n’était pas sûr d’en faire partie. Au cas où, il se plaignit toute la journée et à tout le monde de ce qu’Ilitch était malade. Et aussi du nombre des coups de fil.

C’étaient d'ailleurs surtout des étrangers qui l’appelaient. Surtout des écrivaillons. Non pas parce qu’il connaissait leur langue, un détail ! Mais parce qu’eux étaient au courant d’une chose essentielle : Leiba était capable de bavasser avec la presse jusqu’en enfer. Ce qu’il fait d’ailleurs à l’heure qu’il est.

On me passa l’un des appels qui lui étaient destinés. Le grand orateur était trop occupé : il fanfaronnait devant un Yankee qui devait écrire par la suite que Trotski l’avait ému autant que les dix jours qui ébranlèrent le monde.

On me dit qu’il s’agissait d’une bonne femme. Qui appelait de Paris. Dans un premier temps, je refusai. Je ne connais pas le français. Et puis pour quoi faire ? La vie est trop courte pour qu’on perde son temps avec les langues étrangères. On m’expliqua alors que la bonne femme parlait russe. Je décroche et j’apprends que bien que son père soit un Russe de la noblesse, elle me téléphone de la part d’une romancière française. Inconnue.

Et cette bonne femme me parle sur un ton hautain. Mon accent ne lui plaît pas. Il est pire, dit-elle, que l’accent juif.

Elle n'appelait cependant pas pour parler de moi. Mais d’une romancière. Qui était devenue récemment “ lesbienne et mon amante ”. Enfin, pas mon amante à moi, la sienne. Je félicitai la noble héritière, mais ajoutai que j’étais occupé et attendais des nouvelles autrement importantes.

C’était de la plus haute importance, rétorqua-t-elle, précisant à son tour que cette romancière n’était pas tout à fait lesbienne. Mais bivalente. Il lui arrivait de coucher avec des hommes. Même chauves.

Je la priai de transmettre également mes félicitations à la romancière. Et puis je les envoyai toutes les deux se faire voir chez les Grecs. Ou chez les Grecques, vu la bivalence.

La voici alors qui m’insulte. Tu es soit un imbécile, dit-elle, soit, ce qui est pire, un Juif, toi aussi. Que voulait dire ce “ toi aussi ” ? demandai-je, circonspect. “ Aussi ” comme qui ?

Elle me nomma alors notre Ilitch.

Elle disposait d’ailleurs de preuves en vue d’une autre accusation. Qui motivait son appel. La romancière, m’affirma-t-elle, connaissait très bien notre Ilitch. Elle l’avait rencontré lorsqu’il vivait à Paris et elle avait écrit un roman sur le révolutionnaire en fuite. Ils s’étaient vus souvent, mais elle ne lui avait cédé qu’une fois. Puis elle s’était refusée à lui. Catégoriquement.

“ Pourquoi ? ”, m’étais-je enquis.

Le grasseyement de Lénine était hors de cause. Ainsi que le fait, découvert plus tard, qu’il fût marié. Ou encore celui que mon interlocutrice lui eût soufflé Ilitch.

“ Votre Guide, dit mon interlocutrice, a contaminé la romancière ”.

Il lui avait passé non son bolchevisme, mais une blénnorragie. Le bolchevisme, il n’y avait pas réussi.

Mais il s’était conduit en véritable gougeat : il avait nié et prétendu qu’il était en parfaite santé. Et que c’était un autre révolutionnaire qui l’avait contaminée. Pas un révolutionnaire, mais un opportuniste. Et par conséquent “ votre Guide n’a reconnu aucune responsabilté matérielle ”

 “ C’est juste, répondis-je, il est en parfaite santé. C’est un opportuniste qui lui a passé ça. Et puis au revoir, sinon vous allez être en retard là où je vous ai envoyée. ”

Mais elle avait réponse à tout. “ Votre Guide, me dit-elle, a écrit à la romancière une liasse de lettres dégoûtantes. Comportant autant de fautes de grammaire que de détails scabreux. Et qui ne concernent nullement la bourgeoisie.

Mais leurs rapports extra-vaginaux ”.

“ Extra-quoi ? ”, fis-je étonné.

Et la voilà qui me répète depuis Paris le fameux mot. Qu’à l’époque j’ignorais. Ce que je lui avouai. Elle me l’expliqua. Avec une certaine gêne, il est vrai. Dans la mesure où son père, me répéta-t-elle, était un noble réputé. Mais elle enchaîna, comme si de rien n’était, sur la lecture de certains passages de ces lettres.

J’en fus moi-même gêné. Bien qu’elle m’affirmât que la traduction adoucissait la chose. Et bien que mon père fut un cordonnier réputé.

Le marchandage dura longtemps. Mais je réussis à la persuader que notre gouvernement ne disposait pas pour l’instant de la somme nécessaire au rachat des lettres. Tout simplement du fait qu’il n’y avait pas encore de gouvernement. Mais dès qu’il s'en constituerait un, l’argent apparaîtrait. Et il ne serait pas question pour nous de porter préjudice à sa romancière. Si j’entrais moi-même au gouvernement, elle non plus n’aurait à craindre aucun dommage. Et tout irait pour elles deux comme dans du beurre. Extra-vaginalement.

Et c’est ce qui arriva. Je tiens toujours parole. Nous ne payâmes rien, bien entendu, à mon interlocutrice, car son père était noble. Mais la romancière perçut une pension jusqu’au jour où Kroupskaïa[29] décida enfin de nous quitter, nous les vivants, et d’aller rejoindre le Guide. Qui pourtant était soi-disant avec nous[30].

Kroupskaïa me détestait vraiment ! Elle tenait Trotski en plus haute estime. Que serait devenu son goitre exophtalmique si cette dame de la noblesse avait réussi à joindre notre bavard de Leiba !

Mais apparemment, le Guide dissimula la liste à son regard exorbité. Et je reviens ici à mon sujet. Oui, Ilitch m’inclut dans la liste des quinze ministres !

Et me remercia de ma délicatesse envers sa femme. Et de l’avoir préservée d’une blessure.

C’est l’État que j’avais en fait préservé de la honte et non cette idiote.

Et pas même le Guide. Qui vers la fin non seulement poussait des cocoricos, mais écoutait sa femme. Qui lui avait gloussé des tas de saloperies à mon sujet. Comme quoi je manquais de délicatesse[31] envers elle. Il était alors monté sur ses ergots. M’avait envoyé un mot : “ Je ne le permettrai pas ! ” Il était le Guide, disait-il, et elle, son amie la plus intime !

Mais à des amis, on offre du parfum ou une écharpe, pas une blennorragie...

Je ne suis peut-être pas très délicat avec les bonnes femmes, mais jamais, ni avec ma première femme ni avec la seconde je ne me suis permis des choses extra-vaginales. Même avec Valietchka, c’était la première fois aujourd’hui.

Mais j’en ai déjà parlé. J’étais en train de raconter comment le chemin qui se perd dans le lointain me rappelait la stridulation des cigales qui à son tour me rappelait la sonnerie des téléphones, lors des grands jours.

Et ce jour-là fut pour moi un grand jour. J’avais déjà trente sept ans à l'époque, mais c’était la première fois que j’obtenais un travail. Si on met à part les quatre mois passés à l’observatoire de Tiflis. Ce que je fais. Car je ne suis pas né pour observer les étoiles.

Il y eut ensuite d’autres grands jours. Avec d’autres téléphones qui sonnaient. Et qui me rappelaient la stridulation des cigales. Et par conséquent l’enterrement de mon père. Et le chemin qui ne menait nulle part. Et sur ce chemin, le Christ disparaissant dans un petit nuage.

Vêtu de sa tunique blanche.

 

 

La sobriété est une qualité inutile...

 

Mais le soir de mon soixante-dixième anniversaire, comme je l’ai déjà dit, il m’est apparu avec des galons de commandant. Et il ne s’est pas hâté de s’éloigner. C’est même lui qui a lancé la conversation sur l’essentiel.

Sur la fin du monde.

Il a visiblement tenu à marquer mon anniversaire. A moins que le discours de l’écrivain Leonov ne l’ait inquiété. Avec sa proposition de compter le temps à partir de ma naissance.

Peut-être s’était-il décidé enfin à avoir avec moi une grande conversation. A qui d’autre pouvait-il parler ? Et puis il n’avait pas réussi à devenir tsar, lui. Cela faisait une différence. Il n’était parvenu qu’au grade de commandant. Autre différence.

Car moi, il le voit bien, je ne suis pas que tsar. Mais bien sûr, lui non plus n’est pas un simple maître. Les autres tsars ou maréchaux. ne lui arrivent pas à la cheville

C’est pourquoi il est entré chez moi sans frapper. Et a fumé une de mes Kazbek. Et s’est effondré dans mon fauteuil. Tournant ainsi le dos à ma nouvelle vareuse aux étoiles de maréchal.

Et il s’est mis à énoncer de pures vérités.

Quand il a fini d’évoquer la coupe de la colère et que je me suis élancé vers lui les bras ouverts, je n’ai pas seulement été frappé par son aspect : galons sur la tunique et casquette à l’étoile rouge au lieu de la couronne d’épines.

C’est la stridulation des cigales qui m’a semblé la plus mal venue. Non pas soudaine ni violente, mais mal venue. Car le Maître n’a pas disparu dans le lointain. Il est resté à mon bureau sans le moindre sentier sinueux dans les parages.

— Comment vas-tu partir sans chemin sinueux ? ai-je dit étonné.

— Comment ça ? me répond-il. Je ne pars pas, camarade Staline !

— Pourquoi les cigales stridulent-elles ?

— Ce ne sont pas les cigales, répond le commandant en replaçant sa casquette sur son front pour qu’elle ne s’accroche pas aux épines. C’est le téléphone.

Je m’aperçois alors en rêve qu’il ne s’agit que d’un rêve. Il n’y a pas de Maître sous l’aspect d’un commandant ! Pas de commandant sous l’aspect du Maître ! Rien qu’un rêve ! Et de fait, ni couronne ni casquette ! Ni cigales ni téléphone !

J’ai eu beau me retourner de l’autre côté et me couvrir l’oreille avec l’épaule, les cigales ne se sont pas calmées. Elles criaient comme au cimetière. Quand on éloignait mon père de moi. Exactement comme quand j’étais dans l’herbe, sur le bord du chemin blanc. Quand le Christ me quittait.

Effrayé par moi-même, j’ai pris mon courage à deux mains et fait marche arrière. Pour sortir de mon rêve.

J’ai aperçu mon divan. Avec moi dessus. En caleçon. Et j’ai senti mon bras engourdi. Et entendu le téléphone. Et je me suis souvenu que j’avais soixante-dix ans. Et qu’à soixante-dix ans, on se relevait d’un divan en gémissant. Et malgré mon âge, j’ai eu envie de me plaindre à Maman. De ce qu’on ne me laissait pas dormir.

— Excusez-moi, camarade Staline, c’est Orlov ! a dit Orlov.

— Pourquoi Orlov ? ai-je grommelé. Pourquoi n’est-ce pas Lozgatchev ?

— Mais... vous avez bien vu que déjà... Et il a continué... C’est fête...

— Tu es encore une fois le plus sobre de tous ?

— Le seul, Joseph Vissarionovitch !

— La sobriété est une qualité inutile, Orlov ! Surtout quand elle est unique.

— Je savais que vous dormiez, camarade Staline, et je m’excuse beaucoup... Mais il y a du nouveau !

— Parle !

— Premièrement, certains invités sont déjà arrivés. Le camarade Mao est là, avec un mot. Euh, en un mot. Mais avec un interprète...

— Dis-lui qu’il est en avance.

— Il le sait, mais il dit que c’est exprès. Il espère causer avec vous avant l’arrivée des autres invités. Il prétend que c’est très important !

— Tu es idiot, Orlov. Je ne t’emploie pas pour croire ce que dit Mao. Mais pour que Mao ne me réveille pas.

— Ce n’est pas pour ça que je vous dérange, camarade Staline, mais parce que... Vous m’avez vous-même ordonné d’appeler à n’importe quelle heure quand ça causait.

Je me suis mis sur mes gardes.

— Qui est-ce maintenant ? Et avec qui ?

— Le camarade Beria et le camarade Molotov.

— Alors tu as eu raison de me réveiller, Orlov, ai-je approuvé.

— Merci, Joseph Vissarionovitch ! Je vous les passe ? Dans votre bureau ?

— Passe-les moi ! Et dis à Mao que je dors. Enfin, dis-le au traducteur. Qu’il fasse une passe, lui aussi.

— Bien, camarade Staline. Mais pourquoi dites-vous “ lui aussi ” ? Par rapport à qui ?

— A toi. Toi aussi tu fais des passes.

— Oui, mais moi, je ne baragouine pas un mot. Je ne passe que les communications.

— Je disais ça comme ça, pour rire.

— Ah ! ah ! ah ! s’est esclaffé Orlov.

— Une dernière chose !

— Oui, Joseph Vissarionovitch ?

— Est-ce que Vlassik a appelé ?

— Oui... Mais...

— Eh bien, pourquoi tournes-tu autour du pot ?

— C’est qu’il est un peu... Un peu éméché, lui aussi...

— Pourquoi “ lui aussi ” ?

— Comme Lozgatchev... Mais c’est la fête, camarade Staline...

— Parle !

— Transmets au camarade Staline, m’a-t-il dit, que je l’ai trouvé et que je l’amène... A table... Comment vous dire...

— Répète exactement ce qu’il t’a dit !

— J’amène le commandant Jésus, qu’il m’a dit... Le Christ, camarade Staline...

— Parfait, Orlov !

— Ah bon ?

— Oui. Passe-moi la communication !

 

 

La longévité est une affaire de goûts...

 

Un peu avant la guerre, Lavrenti m’avait fait faire une promenade en hydroglisseur sur le lac abkhaze de Ritsa. Il m’avait raconté que si la Géorgie battait tous les records pour sa densité de princes au kilomètre carré, l’Abkhazie les battait pour sa densité de centenaires.

Beria m’exhortait à imiter ces derniers. Et à vivre très longtemps.

— Il est possible de vivre très longtemps ? avais-je plaisanté.

— Il le faut ! s’était exclamé Beria. Bien que la longévité soit une affaire de goûts.

— Et les Abkhazes, dis-tu, préfèrent vivre longtemps ?

— Cent ans et plus !

— Même les non-musulmans ? m'étais-je enquis, sérieusement cette fois.

— Vous plaisantez ? avait dit Lavrenti sans comprendre.

— Les Abkhazes sont musulmans. Et leur année ne compte que dix mois. Voilà pourquoi tu as des “ cent ans et plus ”.

— Les chrétiens d’Abkhazie vivent tout aussi longtemps, m’avait assuré Lavrenti. Avec des années de douze mois !

— Et les athées ? Les bolcheviks ?

— On n’en sait encore rien, avait-il répondu en riant.

— Pourquoi donc ? Sait-on qui était Lakoba ? avais-je alors demandé à un autre bolchevik géorgien qui épluchait une figue abkhaze pour Lavrenti. Qui était Nestor Lakoba ? Un bolchevik brésilien ? Ou chinois ?

D’émotion, l’autre écrasa le fruit juteux :

— Non, camarade Staline. Lakoba n’était ni un bolchevik brésilien ni un bolchevik chinois, mais un bolchevik abkhaze ! Un chef, même !

— Lakoba n’était pas qu’abkhaze et chef, avait corrigé Lavrenti. C’était aussi un ennemi !

— Un chef peut-il être un ennemi, Lavrenti ?

— C’est possible, me rétorque-t-il sans manifester la moindre crainte. L’ennemi d’un autre chef. Du grand chef.

— Et qu’est-ce qui se passe, alors ? dis-je en souriant.

— Alors, le plus petit chef ne vit pas longtemps, Joseph Vissarionovitch, répond Lavrenti, tout aussi souriant. Moins de cent ans. Même s’il est abkhaze. Comme Lakoba.

J'avais rangé mon sourire et conclu :

— Si un chef est un ennemi, Lavrenti, alors il n’est plus “ chef et ennemi ”, mais tout simplement ennemi. Et pas ennemi de l’autre chef mais du peuple. Et si c’est un ennemi du peuple, le peuple lui ôte son rôle dirigeant.

— Et je dirai même plus, avait renchéri Lavrenti en se protégeant de la main des éclaboussures d’eau : le peuple lui ôte la vie !

Et à ces mots, une fusillade avait éclaté.

On tirait fort, mais sans grande précision. Surtout lorsqu’on me visait.

Seul Lavrenti m’atteignit. Sa calvitie frappa mon ventre. Cela me fit tomber par terre ,et lui s’affala avec les autres bolcheviks abkhazes sur ma poitrine. Il resta couché là pendant tout le temps où les ennemis tiraillèrent dans notre direction.

Ou dans une autre. Là n’est pas la question. Ce n’étaient d’ailleurs peut-être pas des ennemis qui tiraient. Ils ne me visaient peut-être même pas, mais tiraient juste en l’air, vers l’air des montagnes. Lavrenti avait très bien pu aussi organiser toute cette pétarade. Pour me tomber sur la poitrine avec les bolcheviks et me servir de bouclier. Indépendamment de la direction des balles.

Que ce fût précisément l’époque que je choisis pour le faire monter de Géorgie à Moscou, la question n’est pas là non plus. Le fait est qu’un bon, un véritable artiste devance la vie. Même si c’est Lavrenti qui a mis en scène le spectacle de Ritsa, il y a exprimé une vérité éternelle : les ennemis, hélas, sont embusqués partout. Et il l’a fait sur le mode dramatique.

Lavrenti évoque souvent Ritsa. La dernière fois, c'était au début de l’année.

“ Joseph Vissarionovitch, m’a-t-il dit, vous souvenez-vous de Ritsa, en haute montagne ? Vous souvenez-vous que malgré sa situation géographique, on a tiré sur vous là-bas ? Grâce à Dieu, il s’agissait de tirs peu précis. Mais l’ennemi veille, Joseph Vissarionovitch ! Et après chaque échec, il se perfectionne ! ”

J’avais bien senti que quelque chose clochait. Le silence alentour était bien trop grand.

Le silence régnait, a ajouté Lavrenti, parce que l’ennemi était monté très haut : même altitude au-dessus du niveau de la mer et même silence que le lac Ritsa. Encore plus haut, se trouvait le sommet. Et c’est lui que visait l’ennemi.

La nouvelle lui était parvenue d’Amérique. Où il avait été décidé que l’heure avait sonné d'infléchir le cours des choses. Pas chez eux mais chez nous. Et qu’il n’y avait rien de bon à attendre de la nature. Car rien n'excluait, pensait-on, que Staline ait choisi d’imiter les centenaires abkhazes.

Selon Beria, l’un de mes enfoirés s’était entendu avec l’Amérique pour gagner les faveurs de la nature. C’est à dire pour me faire subir de toute urgence la répression.

Mais à titre posthume. Pour que je ne réussisse pas à parler au peuple.

“ C’est comique ! ai-je dit avec un rire sceptique. Et comment escomptent-ils me faire subir cette répression ?

 

 

Il lisait de nombreux livres et avait des principes tout aussi nombreux...

 

Un mois plus tard, bien entendu, j’ai éclaté à nouveau de rire et demandé à Lavrenti s’il avait d’autres nouvelles d’outre-Atlantique. Oui, mais pas des nouvelles, des instruments. Et de bons. A la fois minuscules et sensibles. Rien à voir, excusez-moi, a-t-il ajouté, avec les micros de fabrication nationale.

D’accord, ai-je dit, amuse-toi bien !

Datiko Nakachidzé avait raison : Lavrenti a surtout peur pour lui-même. Les enfoirés le détestent. Pas pour ça. Mais parce qu’il est plus intelligent qu’eux. Qu’il a plus de talent. Cependant sa supériorité réside ailleurs. Il sait qu’il ne pourra pas me remplacer. Du moins pas tout seul. Et pas avant d’avoir cessé d’être géorgien.

C’est pourquoi je lui fais confiance. Du moins pour l’instant. Parce qu’il est capable de tout, même de cesser d’être géorgien. Et je lui fais confiance quoi qu’on dise de lui.

Datiko Nakachidzé est également un éminent tchékiste, mais qui ignore qu’il ne pourra pas remplacer Lavrenti. Même s’il n’était pas géorgien. C’est un romantique idiot. Toutefois Lavrenti lui a confié l’installation de micros pour une autre raison. Datiko est un parent à lui.

Je l’ai connu adolescent. Quand il rendait visite à sa tante, la cousine de Lavrenti. Elle a travaillé comme économe chez nous. Après la mort de Nadia.

Il avait essayé de se lier d’amitié avec ma Svetlana, mais cela n’avait rien donné. Il en avait trop fait. Il lisait de nombreux livres et avait des principes tout aussi nombreux. Et il les lui exposait tous. Mais aucun d’eux n’avait plu à Svetlana. Il lui avait alors déclaré qu’il en possédait une autre panoplie, totalement différente.

Elle avait alors exigé de sa tante qu’il cesse de venir. Ou de multiplier ses principes et d’en changer. Mais l’essentiel n’était pas là : il transpirait beaucoup, disait-elle, et sa transpiration sentait l’oignon.

Datiko a tenté aussi de me plaire. Là encore, il en a trop fait. Il me récitait par cœur du Walter Scott et du Byron. En anglais. Entre parenthèses, il est jusqu’à ce jour persuadé que je parle toutes les langues. Et il continue à rougir dès qu’il m’aperçoit. Et à transpirer, surtout.

Lavrenti a dit à son neveu que personne ne devait être au courant de l’opération micros, pas même moi. Et il lui a donc ordonné, au cas où, pour une raison quelconque, ils ne se reverraient plus, de garder bouche cousue y compris dans l’autre monde.

Est-ce par peur de s’y retrouver juste après l’opération, ou par volonté de se distinguer, toujours est-il qu’il est entré en contact avec moi par l’intermédiaire d’Orlov et m’a aussitôt raconté qui de mes enfoirés on avait “ sonorisé ”. Et de quelle façon. Et puis qui il faudrait “ sonoriser ”. Et de quelle façon.

J’ai gardé le silence. Je ne l’ai rompu que lorsqu’il a évoqué la possibilité de fixer l’instrument sous l’omoplate du camarade Jdanov. Comme s’il s’agissait d’une capsule cardiaque. Ou en même temps qu’elle. Ne souffrait-il pas d’angine de poitrine et un docteur n’avait-il pas proposé de lui implanter sous la peau, comme en Amérique, une préparation nouvelle ?

“ Qui a eu cette idée ? ai-je demandé avec étonnement. Beria ? ”

“ Au contraire, a répondu Datiko, rayonnant, c’est moi ”

Je n’ai pas voulu le vexer et j’ai taxé l’idée de romantisme inadmissible. Parce qu’il faudrait s'en remettre aux médecins, ai-je expliqué. Tout d’abord au chirurgien qui placerait l’appareil et peu après, quand Jdanov mourrait, au pathologiste. Qui l’ouvrirait.

“ Et comment êtes-vous sûr que le camarade Jdanov ne va pas tarder à nous quitter ? ”, a-t-il demandé pour s’excuser.

J’ai répondu que je connaissais bien le camarade Jdanov : il faisait non seulement partie du gouvernement, mais de ma famille. C’était le père de mon gendre[32].

J’avais raison. Jdanov nous a quittés peu après. De lui-même. Sans intervention extérieure.

Au service funèbre, Datiko et moi avons échangé un regard. Le verre de ses lunettes reflétait le cercueil ouvert du camarade Jdanov. Sa pupille m'a décoché une étincelle d’admiration pour ma perspicacité. Je lui ai répondu par un incitation muette à pénétrer les secrets. Plus particulièrement ceux qui concernaient des parents en vue.

Il a compris mon regard, mais s’est imaginé que j’avais autre chose à ajouter. Et le lendemain il a tenté une nouvelle visite. Par l’intermédiaire du même Orlov. Qui, bien entendu, lui a opposé un refus. Mais lui a demandé s’il avait déjà “ sonorisé ” son fameux oncle.

“ Oui, a avoué Datiko, et je venais demander au camarade Staline de faire aboutir la ligne de mon oncle ici, à sa datcha.

Orlov lui a répondu comme il fallait : le camarade Staline n’aurait pas le temps de réceptionner cette ligne quand il l’aurait branchée ici.

Mais il a donné le feu vert pour l’installation. En justifiant même sa décision : le camarade Beria était un as, il avait déjà mis tout le monde sur écoute. Sauf lui. Encore quelqu’un qui manquait visiblement de temps.

Moi, je pense que Lavrenti ne s’est pas mis sur écoute non par manque de temps, mais parce qu’il se fait confiance. Alors qu’il ne me confie pas, par exemple, ma propre personne. Il est vrai qu’il ne se confie pas non plus la sienne. Aussi ai-je beau l’écouter, grâce à son neveu, plus fréquemment que les autres enfoirés, je ne suis pas sûr qu’il ne m’écoute pas lui-même.

Je suis encore moins convaincu que le neveu ait réellement couillonné l’oncle. Il y a neveu et neveu. Tous ne sont pas forcément des couillonneurs.

On raconte que je suis soupçonneux. Mais je ne suis pas le seul. Pas plus que Lavrenti et moi ne sommes les seuls. Ni les Géorgiens dans leur ensemble. Le monde fourmille de gens en qui le fait de voir un type se glisser dans le lit de la femme d’un autre éveille un certain soupçon. Et il n’est pas, en effet, exclu que ce type ait l’intention de se faire passer dans ce lit pour le mari.

Il n’est pas exclu non plus que Datiko feigne simplement de vouloir remplacer Lavrenti. Alors qu’en fait il comprend que tant qu’il est géorgien, même l’absence de principes personnels ne lui est d’aucun secours. Absence ou non-volonté de les expliquer.

Il n’est pas exclu, par conséquent, que Beria soit au courant de la ligne qui passe chez moi. Et du fait que je l’écoute. Il est donc difficile de faire la différence entre ce qu’il dit pour le dire et ce qu’il dit parce qu’il sait que je l’écoute.

Mais en réfléchissant bien, on s’y retrouve. Cela demande du temps, mais jusqu’à cet anniversaire, j’en ai accumulé beaucoup. C’est pourquoi j’écris ce livre.

Je reviendrai sur la vie — sur cette “ arme de guerre ” comme a dit ce connard de Vorochilov — quand le temps accumulé touchera à sa fin. Vorochilov pensait faire une bonne blague en appelant la vie une arme de guerre. Une blague, dans l’esprit caucasien, se disait-il (et pourquoa pas, pourquoa pas de guéirre ?[33]), ou dans l’esprit juif (peut-être s’agissait-il d’une arme, mais pas de guerre).

Mais il a visé juste. La vie est une arme avec laquelle on part au combat contre la mort. Et contre d’autres ennemis. Et je reviendrai sur cette arme juste après le nouvel An. Il serait dangereux d’attendre plus longtemps.

Nous sommes déjà complètement encerclés.

 

 

La vérité n’est pas dans le vin, mais dans le cognac arménien...

 

Et moi, j’abreuvais Churchill de cognac arménien. Et je lui répétais que l’Ararat était une des plus importantes montagnes du monde. Presque aussi importante que le Kazbek.

Quand dieu envoya aux hommes le déluge pour les punir de leurs innombrables bassesses et dissensions, ce fut l’Ararat qui les sauva. Les eaux montaient et il retint l’Arche qui avait à son bord le seul juste, le seul amoureux de la paix. Avec l’espoir que les rejetons de Noé se conduiraient plus correctement. Et cesseraient de s’exterminer les uns les autres.

Sans cette montagne, nous, rejetons, ne serions pas là. Et nous ne combattrions pas, dis-je à Churchill. Dans le même camp.

“ Oh ! yes ! aux montagnes ! ” se hâta d’approuver le gros en s’emparant de son verre. Oh ! oui, aux montagnes ! A l’Ararat, au Kazbek, fit-il. Et il s’en jeta un derrière la cravate.

Et quand il fut parti je lui fis parvenir à Londres de l’Ararat. Du cognac. Lavrenti disait pour plaisanter qu’il était grand temps de lui expédier la montagne elle-même. Et ses habitants. Grand temps : du point de vue, plus élevé, du Kazbek. Et de ses habitants.

En réponse je l’assourdis d’abord d’une petite toux, puis je le glaçai d’un regard. Par lequel je lui fis comprendre que s’il touchait encore une fois aux Arméniens, c’est lui que j’expédierais. Et pas à Londres. Ni même au Kazbek. Mais au sommet dudit Ararat. Pour le congeler jusqu’au prochain déluge.

Plus tard, je fis comme si Lavrenti m’avait énormément démoralisé avec son Ararat. Alors qu’en fait, chaque fois que j’imaginais des déportations dans l’ouest de cette montagne, j’avais envie de rire. Mais je me retenais : qui fait vraiment ce qu’il veut dans la vie ?!

Moi, par exemple, je n’avais pas envie d’envoyer à Londres au gros bonhomme cette mixture arménienne. Je lui en ai pourtant envoyé jusqu'à Marlborough. Où il a d’immenses domaines. Une datcha géante. Pas ma construction de Kountsevo, mais tout Kountsevo. Et même plus.

N’eussent été ces domaines, j’aurais tout mis sur le compte du cognac. Sur le fait qu’il était arménien. J’avais même demandé à Mikoïan s’il était vrai que les Arméniens mélangeaient également au cognac une poudre qui préservait de la sincérité.

“ Et puis à quoi encore ? ” avait-il rétorqué, fumant de colère comme une brochette.

“ Au lait, lui avais-je expliqué. Au lait maternel. ”

Mikoïan s’imagina que j’en voulais aux Arméniens et non à Churchill. Et il se tourna de profil. Son visage est la réunion de deux profils différents. Mais en cet instant où il serrait les lèvres, il en eut soudain un troisième.

“ Ne te vexe pas, commissaire du peuple, dis-je, même s’il ne l’était plus. Ne boude pas, car nous cherchons la vérité. ”

Et comme par un fait exprès, il me présenta alors un quatrième profil :

“ Tout d’abord, la vérité n’est pas dans le vin. Fût-il de Kakhétie. Et puis, la vérité n’est pas simplement dans le cognac, mais dans le cognac arménien ! Parce que le cognac arménien accentue l’humanité des gens... ”

Et il a raison. Qu’y a-t-il de plus humain que la perfidie ? Mais Churchill m’aurait couillonné même sans cette mixture.

Aucun Churchill du monde — buveur ou ulcéreux, avec cigare ou sans — ne peut admettre que ce monde a changé. Quand nous avons commencé à le transformer, ce Churchill nous avait attaqués en organisant une intervention. Qu’il a plus tard, en ma présence, prétendu regretter. Non parce qu’il avait perdu, disait-il, mais parce que tout compte fait, nous étions de chics types !

Il me l’a avoué pendant la dernière guerre. Quand il a voulu que nous empêchions les Allemands de bombarder ses domaines. Plus exactement, quand il était en train de boire du cognac au Kremlin et se demandait pourquoi j’avais un appartement aussi petit, destiné avant la révolution à un domestique du tsar. Et pourquoi je percevais un si petit salaire, l’équivalent de 30 livres par mois.

Je buvais, moi aussi, et je lui retournai sa question : “ A quoi bon avoir plus ? ”

Et ma Svetlana lui changeait son assiette et lui posait aussi la même question. Sur un ton enjoué, il est vrai, et en anglais : “ Oncle Churchill, et pourquoi n’avez-vous pas de moustache ? ”

C’est moi qui avais fini par répondre, car lui ne faisait que rire : Tonton Churchill n’a pas de moustache, mais il a des domaines si grands que même un avion allemand aurait du mal à les survoler. Et tonton Churchill a aussi un grand cœur aimant. Comme le petit Chaperon rouge. Qui n’a pas non plus de moustache.

Quand il cessa de rire il promit en anglais à Svetlana de l’inviter pour les vacances sur ces fameux domaines. Vacances qui commenceraient dès que nous aurions battu oncle Hitler. Qui porte aussi la moustache. Comme ton Papa. Que nous appelons oncle Jo.

Et il me conseilla de penser à mon bonheur personnel, une fois la guerre finie. Pour que je puisse lui rendre visite non seulement avec ma fille, mais avec le bonheur en question.

Mais ça ne se passa pas comme dans un conte, selon la morale, mais selon la loi.

Dès que l’oncle Jo triompha de l’oncle Hitler, qui y laissa même sa moustache, l’oncle Churchill n’eut de nouveau plus d’affection pour l’oncle Jo. Parce qu’il préférait ses domaines à n’importe quel oncle lui offrant du cognac.

Tout Churchill ne pense qu’à ses domaines Et est prêt à faire la guerre en leur nom. Une guerre à laquelle il appelle tous ceux qui ne veulent pas partager les domaines. Quant aux armes, il les partage volontiers avec eux. Pour qu’ils meurent tout aussi volontiers. Car il leur inculque qu’ils meurent pour la patrie. Ou pour le petit Chaperon rouge. Ou pour le Christ.

Mais ils meurent au nom des Churchill.

La vie n'a pourtant pas été facile pour les Churchill, après cette guerre. Parce que bien qu’alliés à nous, ce n'est pas eux qui ont gagné. Mais nous. Je veux dire que nous avons gagné non seulement la guerre contre les Allemands, mais nous avons conquis les cœurs de tous les autres peuples. Qui ont vu en nous la force. Et plus seulement la vérité, comme avant.

Voir la vérité ne signifie pas encore la désirer. Le monde par lui-même ne deviendra jamais assez bien pour que la majorité souhaite l’avènement de la vérité. Les Churchill, eux, ne voyaient pas que la force en nous. Mais la faiblesse.

Surtout ce Churchill-là. Qui ne portait pas de moustache, mais avait, outre de grands domaines, des yeux exorbités comme ceux du Loup gris. Avec aussi, comme Mister Twister[34], un gros cigare en travers de la bouche. Et pour qui le monde entier n’était qu’un vaste cendrier.

 

 

Le peuple est grand dans son idiotie...

 

Et parmi les cendres de ce cendrier, il observait nos villes brûlées. Et dans ces villes, le peuple affamé.

Dont il se fichait éperdument. Et pas seulement parce qu’il ne s’agissait pas du peuple anglais. Un Churchill, à supposer qu’il soit prêt à éprouver de la compassion, ne prendra en pitié qu’une personne en particulier, pas tout un peuple. Et encore le fera-t-il pour en éprouver de l'autosatisfaction. Le peuple ne suscite en lui que répugnance.

Pour moi, c’est tout le contraire.

En dehors du peuple, l’homme est abject. Au milieu du peuple, il est obligé de se retenir. Le peuple, je le respecte, moi. Et même parfois je l’aime. Et je lui fais toujours plus confiance qu’à l’individu.

En dehors du peuple, n’importe qui trahit n’importe qui sans problème. Quoique le peuple, même s’il est fait d’individus prêts à se trahir l’un l’autre, n’est jamais vraiment capable de s’accorder. Puisque composé d’individus abjects. Chacun rêvant de tirer de sa trahison plus que le voisin.

Point essentiel : aucun sage n’est en mesure de comprendre ce que le peuple porte en lui, à savoir la conscience universelle. Même si ce peuple est constitué d’idiots. Et il ne peut en être autrement puisque, plongés dans la foule, les sages deviennent eux-mêmes idiots.

Mais l’idiotie a du bon. Tant pis si ça fait mauvais effet de le dire. Et si c'est encore plus difficile de l’expliquer.

L’homme est une parcelle de l’univers. De tout ce qui existe.

Pas à la façon des îles Kouriles qui font dorénavant partie de notre empire, mais autrement. Comme si ces îles constituaient une partie, indépendamment du fait qu’il y ait empire ou non. Indépendamment même des Japonais. A qui nous avons pris ces îles. Plus exactement, à qui nous avons repris ce qu’ils nous avaient enlevé pour se l’annexer.

L’homme est une parcelle de l’univers comme le sang est une partie de l’homme. Même du Japonais. Une partie telle que sans elle, l’homme n’existe pas. Parce que sans le sang, il n’y a pas de vie, et sans vie, il n’y pas d’homme.

Mais qui dit sang ne dit pas vie. Encore faut-il que ce sang coure. Pas comme les Japonais à Khalkhine-Gol. Mais sans but. Les Japonais couraient dans l’espoir de revenir. Mais l’existence et l’espoir n’ont pas plus de points communs que les Japonais et les Allemands. Lesquels étaient leurs alliés et ont aussi perdu. Et qui couraient aussi. Mais qui pour le moment n’espèrent pas revenir.

L’essence de la vie est dans l'absence de but. Et dans l'absence de pensée. L'absence de bruit. De destination. D'espoir. De tout.

Ce qui existe est simple. Comme ce qui n’existe pas. Tout est aussi simple que le néant. C’est cela la conscience universelle. Qui n’a rien à voir avec la pensée. Qui n’a rien à voir avec rien. La pensée de l’homme est le commentaire d’un texte qui n’existe pas.

L’homme a formé sa conscience contre l’universel. Il s’est expulsé de l’univers, commettant par là une erreur fatale. Fatale pour lui. De la même façon que chacun, pour son malheur, s’expulse d’un ventre. Et ceux qui s’en sont expulsés les premiers, frottent à leur tour leur canif contre le cordon ombilical. Ils séparent de la mère.

Je n’aurais pourtant pas voulu rester dans le ventre de Keke. Même si mon père au lieu d’être Besso, le cordonnier de Gori, avait été Abraham, le prophète de la Bible. Non pas “ même si ”, mais encore moins si. Besso ne me donnait des taloches que quand il buvait, tandis que c’est à jeun que le prophète eut l’idée de frotter la lame de son couteau sur la gorge de son premier-né. Et il en était fier.

Mais le principal coupable est le fils. Coupable de sa naissance.

Naître, voilà le péché originel. Vouloir trancher le cordon ombilical. Vouloir trancher la gorge est un péché secondaire. Et pourtant chacun veut naître. Se détacher de l’univers. Et puis se dépatouiller tout le restant du chemin. Ce qui est impossible sans cervelle.

Or la cervelle est l’ennemie de la simplicité. C’est à dire de l’existence.

Par conséquent toute notre sagesse est le fruit d’une contrainte. C’est nous qui nous l’imposons à nous-mêmes. Comme les béquilles au cul-de-jatte. Echapper désormais à la malédiction, aux béquilles, lui est impossible. Il ne lui reste plus qu’à clopiner jusqu’au bout.

C’est ce qui fait que la tristesse plane sur le monde. Et personne ne la comprend. A part les solitaires. Et encore, pas toujours. Ce n’est d’ailleurs pas tant qu’ils la comprennent : ils la ressentent confusément, à l’encontre de leur raison.

Comme ce Besso, par exemple. Mon père. Qui buvait par solitude.

Ce qu’il aimait le plus au monde, après la vodka, c’était le conte de Mito, le paysan demeuré. Et en le racontant, il ne riait pas, mais pleurait. Comme s’il avait bu de la vodka.

Un jour, Mito, un paysan demeuré, s’était enivré. Et il partit se noyer dans un marécage. Mais comme il était demeuré, il plongea dans une mare peu profonde. Ne ressentant ni douleur ni humidité, il resta dans la boue jusqu’au soir. Lorsque la lune apparut, il se sentit dessoûlé et se mit à puiser de la vase puante au fond de la mare et à se la jeter sur le front. Et ce faisant, il bougonnait : “ Pauvre Mito ! Te voilà bien mal barré ! ”

Et tout à coup, au clair de lune, il aperçoit dans sa main fangeuse une grenouille tout effrayée. “ Qui es-tu, toi ? ” dit Mito, héberlué. “ Je suis Mito ! ” murmura la grenouille.

L’imbécile de Mito resta pensif, puis soupira et dit : “ Pauvre Mito, Mito ! Nous voilà bien mal barrés tous les deux ! ” Et il balança avec désespoir contre son front la grenouille pleine de vase.

Mon père ne comprenait pas ce conte. Alors que c'était lui, à mon avis, qui l’avait inventé. Je ne le comprends pas moi-même, mais il me plaît beaucoup. Un tel conte est aussi éloigné de l’entendement humain que l’homme de la conscience universelle.

Mais le peuple n’en est ni éloigné ni rapproché. Et il ne cherche en rien un sens. Il existe sans penser et sans bouger. Comme l’eau de la mare.

Le peuple est sublime dans son idiotie.

Et aucun de mes contemporains ne le sait aussi bien que moi. Et autrefois, aussi bien que le Maître. Car aucun, à part nous, n’a eu pour destin de s’élever aussi haut pour voir le peuple en son entier.

Il est vrai que lorsque le Maître devina que les gens au pied de la croix étaient en liesse car “ ils ne savent pas ce qu’ils font ”, l’idiotie du peuple ne dut sans doute pas lui sembler sublime. Mais c’est de sa faute. Il faut avoir foi en le peuple et non simplement lui faire confiance.

Faire confiance au peuple signifie descendre vers lui. Et ceux qui sont en bas, parmi le peuple, ne voient absolument pas le peuple. De l’intérieur, on n'aperçoit pas l’intérieur.

Mais à présent je vois plus que le peuple. A présent, il me semble distinguer aussi un sentier blanc dans l’air raréfié. Avec des volutes et des boucles, comme un cordon ombilical.

Et ce chemin ramène le peuple dans le ventre qu’il a quitté.

Dans l’univers.

 

 

Les mufles en ont aussi leur part...

 

C’est pour parler de ce sentier blanc que j’ai voulu faire venir le commandant. Car, excepté le Christ, personne ne peut comprendre ce que je veux dire.

Avec Churchill je n’ai même plus essayé de parler du peuple. De la même façon que j’avais refusé, à une époque, de discuter du Christ. En octobre 44. Quand le gros bonhomme m’avait apporté de Londres un étrange tableau représentant les souffrances du Christ.

Outre la compassion, ce Christ avait éveillé en moi le sourire. Du fait que même avant le châtiment il était incapable de se détendre et semblait calculer je ne sais quoi. Ce qui lui donnait un air très mal assuré. Comme celui de Mikoïan ces derniers temps. Je lui trouve d’ailleurs la même apparence chétive qu’au personnage de la toile. Le même aspect fermé aussi.

Le gros n’avait pas compris mon sourire et m'avait cru disposé à avoir avec lui une conversation sur le Christ. Il avait pourtant débuté par une question éloignée : de quoi témoignait, à mon avis, la variété des attitudes envers le Christ ? De sa force, de sa faiblesse ou de son hystérie ?

La question n’était pas très futée : pourquoi ce Staline qui avait même “ fait subir la répression ” au Maître, avait-il brusquement réouvert vingt mille églises dans le pays ? En apprenant la nouvelle, le gros n’avait certainement pas été le seul à laisser tomber son cigare.

Même ceux qui ne fumaient pas l’avaient laissé tomber. Et pas que le cigare. Le métropolite Serge, par exemple. Que Molotov et moi nous étions fait amener au Kremlin, une nuit de février 42 “ pour affaire urgente ”.

Dès que Molotov lui eut annoncé que le gouvernement jugeait déraisonnable de retarder la réouverture au culte des églises, son œil avait été saisi d’un battement nerveux comme si le gouvernement avait jugé déraisonnable de retarder aussi les battements d’œil. Mais il avait vite retrouvé ses esprits. Non parce qu’il était métropolite, mais parce que l’urgence de l’affaire lui était revenue...

Et bien que ne buvant que du thé, il avait fini par se décontracter et plaisanter. Une fois l’idée acceptée qu’il était déraisonnable de tarder à rouvrir les églises, il avait fait remarquer que le pays manquait de diacres. J’avais eu moi aussi un clignement d’œil et avais demandé : excusez-moi, d’où vient ce manque ? Où sont passés les diacres ?

Il avait indiqué d’un geste mes galons et rétorqué : “ Ça dépend. Certains sont devenus maréchaux !”

Il avait plaisanté à un moment crucial de son destin. Ça m'avait plu. Au point que je décidai non seulement de le nommer Patriarche de toutes les Russies, mais de le raccompagner personnellement à sa voiture.

Churchill, lui, ne m’a jamais plu. Malgré tous ces domaines, il est trop mesquin. En octobre 1944, alors que l’issue de la guerre était évidente, il s’était hâté de venir me trouver pour partager l’Europe. Et entre autres, la Bulgarie et la Hongrie. Il exigeait vingt-cinq pour cent. Mais comme un mufle. C’est à dire en s’échauffant.

C’est pourquoi il était venu sans les Américains, qui ne supportaient pas sa muflerie. Ou le feignaient. A leur place, il avait amené son Eden. Le ministre. Devant lequel il crânait. Il lui apprenait à marchander avec les bolcheviks.

Et plus généralement avec les Russes. Avec qui, répétait-il, il était impossible de s’y retrouver. Je suis capable, disait-il, de distinguer un bon Français d’un mauvais, un Italien potable d’un Italien exécrable. Même avec les Grecs je m’y retrouve. Mais les mots “ bon ” et “ mauvais ” ne s’ appliquent pas aux Russes. Ils sont tous pareils.

C’est pourquoi il avait marchandé avec moi devant son ministre avec la même ardeur que s’il avait été question de ses propres domaines et non des futurs pays socialistes. Ou comme si le Christ avant son supplice lui avait confié pour mission de s’approprier le quart de ces pays. Selon le principe que même si ce sont les doux qui héritent la terre, les mufles en reçoivent aussi leur part.

Je m’étais fâché et avais initié Eden aux mystères du fair-play bolchevique. J’avais remercié à nouveau le gros pour sa petite reproduction de tableau et lui avais tendu en échange un autre petit papier.

Une carte de la nouvelle Europe, établie par Molotov et moi.

Une copie aussi, bien entendu. Sur papier glacé. Et en présence même de nos chers invités, j’avais délimité un cinquième de la Bulgarie-Hongrie : d’accord, cher invité et cher Monsieur le Premier ministre, prenez ! Mais pas plus de vingt pour cent.

En moi-même, à vrai dire, j’avais décidé de ne rien céder du tout. Selon le principe que les mufles reçoivent aussi leur part de terre, mais qu’il ne leur est pas donné de la conserver.

Surtout si ce sont des radins. Même la copie du Christ timide que m’avait apportée le gros était bon marché. Sur papier non glacé.

Ce que je lui avais reproché. D’autant plus que le peintre, originaire de la ville non anglaise de Delft, peignait sur le meilleur bois. C’était aussi un maître. Un titre, d’ailleurs, qu’il s’octroyait : le Maître de Delft.

J’ai cependant fini par aborder le thème du peuple avec Churchill. Plus tard, à Yalta. Où il m’offrit cette fois non pas une copie, mais un original : un sabre. Orné d’or. Véritable...

Monsieur le Premier ministre est venu ici, à la conférence de Yalta, et il a vu mon peuple  sur sa route, avais-je déclaré. N’est-il pas vraiment incroyable, ce peuple ?! Il a derrière lui cinq années de guerre. Il est affamé et ensanglanté. Et malgré tout, il me regarde avec des larmes de bonheur !

Je me suis pourtant souvent trompé, avais-je dit au gros. Par exemple, quand je n’ai pas suffisamment fermement exigé de vous, nos alliés, une aide. Sans parler d’autres erreurs. Tout autre peuple m’aurait dit : tu peux crever ! Nous nous trouverons un autre Guide qui serrera la main à l’Allemand et nous rendra la tranquillité. Mais il ne l’a pas fait. Il a souffert en silence. Avec moi.

Et à présent, il pleure de joie, bien que la guerre, à part la victoire, ne lui laisse qu'un toit brûlé et des plaies ouvertes. Les bonnes femmes pleurent, Monsieur le Premier ministre, et me crient : “ Gloire à toi ! ” Quant aux bonshommes...

Jugez un peu : je m’approche d’un vieux dans la foule. A peine plus âgé que moi. Avec des yeux qui en ont assez de voir le monde. Et je le comprends. Mais je ne sais pas quoi lui dire. — Alors, ça va ? lui ai-je enfin demandé.

Et lui regarde la foule autour de lui et sourit : tout va bien, camarade Staline ! Nous avons tout ! Même le bonheur !

Il avait répondu comme on répond aux parents. Comme dans ces lettres d’exil que j’écrivais à ma mère, alors que je souffrais et n’espérais pas survivre : ne sois pas triste, ma chère maman Keke, lui disais-je, je suis on ne peut mieux.

Si nous nous étions trouvés seul à seul, le vieillard et moi, il aurait eu le comportement d’un individu et non celui du peuple. Il m’aurait raconté ses malheurs. Et pas que la vérité. Mais devant les gens, il les a tus. Et pas seulement parce que chacun a ses propres malheurs. Mais parce que devant les autres, on manifeste une cordialité instinctive. Une conscience universelle.

Mais Churchill s’était mis à tirer sur son cigare et avait joué les malins. Votre peuple, maréchal Staline, est bon. Et tranquille.

Ce n’était pas mon peuple, avais-je répliqué, de nouveau en colère. Le peuple est le même partout quand il est une parcelle de l’univers. Et ce n’est pas du tout ce que vous croyez. Il ne s’agit pas d’esclavage, mais d’une conscience autre. Tout à fait différente de celle de l’individu. Même du meilleur. La bonté n’a rien à voir là- dedans.

Et j’avais cité un autre cas. Celui d’un autre vieillard. Un estropié.

C’était dans les années 20. Nous sortions du Kremlin, Molotov et moi, et traversions la foule pour aller place du Manège. Sans escorte. Nous n’en avions pas à l’époque. Il est vrai que personne n’aurait pu nous reconnaître, lui et moi, avec la tempête de neige, nos pelisses, nos bottes de feutre, nos chapkas et nos cache-nez.

Un estropié s’accrocha à nous : “ une petite pièce, mes bons messieurs ! ” Je fouille dans ma poche, je lui donne ce que j’ai, un tchervonets[35] , et je poursuis mon chemin. Il se réjouit d’abord d’avoir reçu une grosse pièce, puis il nous crie : “ Hou ! Sales bourgeois ! ”

Conscience universelle, Monsieur le Premier ministre ! De l’autre côté du bien et du mal. Et Churchill de rire, bien qu’il eût parfaitement compris qu’au lieu d’en rire, il aurait mieux fait d’en pleurer.

 

 

Il n’y a pas plus simple que moi...

 

C’est bien ce qui lui a fait peur après la guerre : la conscience universelle. Son explosion. Le fait que les estropiés ne soient plus les seuls à râler : “ Hou ! Sales bourgeois ! ” Et de plus en plus fort.

Et pas seulement en Bulgarie-Hongrie. Mais dans toute l’Europe. Sauf en Suisse. Parce qu’elle est pleine de Suisses. Pour qui le fromage est fait de non-fromage, de trous. Et qui regardent le monde de derrière leurs volets, de temps en temps et furtivement, comme les coucous de leurs horloges suisses.

Ça commençait à râler en Italie, où d’habitude tout le monde chante, comme dans un opéra.

Et en Grèce, pays qui oublie depuis longtemps de produire de l’histoire ancienne et même d’en consommer.

Jusqu’aux Français qui s’y mettaient. Sans jamais bien savoir ce qu’ils voulaient et en vous appelant ça liberté.

Et les protestations ne s’élevaient pas que de l’Europe.

Quoi de plus naturel ?... Cinquante millions de cadavres !

On n’avait jamais autant tué. Voilà pourquoi aucun maître n’a trouvé pour l’instant les mots adéquats. Ces mots n’existent tout simplement pas.

Restent les chiffres... Et derrière chaque chiffre se cache un malheur...

“ Comment a-t-il été brisé et mis en pièces, le marteau du monde entier ? Et le voilà affligé et harassé. Il vacille comme ivre, ébranlé comme une chaumière. Et l'iniquité pèse sur lui. Les pillards pillent et ils pillent pour piller ! Et le monde s'écroule et jamais il ne se relèvera. D'une extrémité de la terre à l'autre retentit un chant : Gloire, gloire au Juste. Mais moi je vous dis : Malheur à moi et pauvre de moi ! ”

Un jour que j’étais au séminaire et que le hiéromoine Mourakhovski prophétisait en classe que ces paroles de Jérémie, le prophète de Jérusalem, ne perdraient jamais, hélas, de leur éclat, je rouspétai. Car le hiéromoine était un pédéraste. Et un antisémite, par dessus le marché. Et moi non plus, je ne cesserai jamais de mépriser les pédérastes.

Je demandai combien d’habitants comptait Jérusalem. Exception faite des pédérastes. Cinquante mille youpins, répliqua Mourakhovski. Exception faite des dix mille prêtres et prophètes.

Les nouveaux chiffres doivent engendrer des images nouvelles, déclarai-je. Les serviteurs de dieu assassinent aujourd’hui plus et plus vite qu’hier. Et demain ils iront encore plus loin. Et si ces vieux mots n’ont pas perdu de leur éclat, ce n’est pas de la faute de cette grosse tête de juif Jérémie, mais des prophètes d’aujourd’hui. Qui se retrouvent sans ciboulot parce que leur organe principal “ se trompe d’adresse ”.

La classe éclata de rire, et j’eus beau expliquer au hiéromoine que, par organe principal, j’avais voulu désigner le cerveau, je fus envoyé au cachot. Là, je me répétai désespérément ces phrases sur le monde affligé. A tel point qu’elles se gravèrent à jamais dans mon organe principal.

J’ai lu depuis bien d’autres choses, mais Mourakhovski avait raison : personne n’a su mieux exprimer l’horreur qui s’empare des hommes lorsqu’ils voient la dégradation de l’univers.

J’avais moi aussi raison : les hommes ont appris en échange à détruire plus et plus vite. Mais ils n’ont pas appris à l’exprimer mieux. Non par manque de mots nouveaux. Il n’y en a pas, certes. Mais parce qu’ils n'en ont pas besoin. Le mal n’horrifie plus personne.

Il est arrivé la plus terrible des choses : non seulement les nouveaux chiffres n’engendrent pas de nouvelles images, mais ils privent de sens les précédents. Le mal est devenu quelque chose d’aussi simple que la défécation. De plus banal même, car dans ce domaine, point de constipation. Chacun défèque le mal. Et tant que vous ne vous êtes pas suffisamment éloigné des hommes, cela vous donne la nausée.

Mais un tel malheur — la banalité du mal — ne paralyse que l’individu. Pris ensemble, par contre, les hommes sont autre chose que la simple addition de chacun d’entre eux. Quelque chose de bien plus grand. Le peuple.

Or le malheur éveille le peuple. Comme la lave le volcan. Et comme le volcan les villes autour de lui, une fois sa lave déversée. Après un grand débordement de mal, le peuple sent s’éveiller en lui l’instinct de justice. Et avec lui, la guerre finie, il a senti qu’il avait un rôle bénéfique à jouer. Inéluctable, nécessaire. Et il ne veut plus se contenter d'être las et dans l’attente.

Même la France s’est souvenue qu’il fallait exiger, outre la liberté, l’égalité et la fraternité. C’est à dire la justice. La répartition des domaines.

Les communistes sont devenus un parti très fort : un million de personnes. Et ils ont entraîné non seulement les syndicats, mais les meilleurs esprits. Si je n’avais pas été là, ils auraient pris le pouvoir dès la fin de la guerre.

Je regrette à présent de les avoir prudemment arrêtés. Alors que les Américains ne se sont pas gênés pour nous mettre des bâtons dans les roues dans toute l’Europe occidentale.

Molotov m’a montré je ne sais quelle revue américaine qui décrivait à ses lecteurs le “ vrai paradis ” : Moscou sous la botte des Yankees du Texas.

En ce qui concerne les amis français, je leur ai conseillé de se détendre, de lamper leur meilleur cognac français du monde et d’entrer dans la coalition de De Gaulle. Bien que je me sois laissé dire qu'il gaulait rusé, la grande perche. Au point que de tous les révolutionnaires c’est moi qu’il a choisi pour me reprocher mon caractère énigmatique.

Je n’ai pourtant rien de mystérieux. Il n’y a pas plus simple que moi. Car j’ai tout appris le plus simplement du monde : à mes dépens. Comme le peuple.

Les autres étudient le monde dans les lycées et à l’étranger. Aux frais de papa. Et avec leur imagination. Comme les Marx et Engels. Les Lénine et les Trotski. Les Zinoviev, Kamenev, Boukharine, Lounatcharski et Tchitchérine.

Ils se sont tous lancés dans la révolution par imagination. Ils y ont plongé.

Moi, je n’ai pas besoin d’imagination. Mon grand-père est mort serf. Et j’enseigne au peuple non pas la sagesse, mais ce dont j’ai été privé : la justice.

Voilà pourquoi il n’y a pas que les grosses têtes qui me suivent. Le peuple me suit. Car personne avant moi n’a proposé la justice au plus grand nombre. Le socialisme, c’est la démocratie.

 

 

La révolution n’est pas nécessaire là où elle n’est pas acceptée...

 

Même en Angleterre où j’avais expédié le meilleur cognac arménien du monde, les travaillistes s’étaient mis à se prendre pour des socialistes. Et ils avaient gagné les élections. Et nationalisé l’économie.

Seul le roi les troublait. Comment tout ça était-il possible, disaient-ils, du vivant de Georges ? Le cousin de votre Nicolas ! Et de me citer le numéro du cousin en question. Que j’avais refusé catégoriquement de mémoriser. Car c’était inutile. Bien que Churchill m’eût offert une épée de sa part. M’affirmant que c’était la plus acérée de toute la Grande-Bretagne.

Mais j’avais compris l’allusion au fait que ce roi, à la différence de notre Nicolas, était vivant. D’autant plus que lorsque j’avais dit que le numéro du roi n’avait pas d’importance, un des travaillistes de la délégation était parti d’un grand rire :

“ Trey vrey, sir ! Le niuméro n’est pas importante ! George Cinq ou Six.... Quel est la diffrence ? L’importante c’est que ça soient les finaux. Comme votre Nicolas était final. Bien que seulement Deux ! ”.

Je les avais cependant étonnés en disant que dorénavant le roi ne faisait plus obstacle au socialisme. D’autant que la plus acérée de ses épées se trouvait chez moi.

Le roi, c’est comme un complexe. Un complexe d’infériorité, par exemple. Il est plus difficile de se débarrasser d’un complexe que de faire en sorte qu’il ne soit plus gênant. Assassiner un monarque est une idolâtrie semblable à celle qui consiste à mourir pour lui.

Ilitch le savait d’ailleurs aussi bien que moi. Mais il avait fait de “ notre Nicolas ”, bien qu’il fût “ seulement Deux ”, un tsar “ final ” non pour des raisons personnelles, mais parce que la situation était sans issue.

J’ai beau ne pas me souvenir du numéro de ce George qui m’a offert une épée, je me rappelle qu’Ilitch se plaignait de l’autre, du précédent. Qui possédait un immense empire, mais avait refusé de laisser un petit coin à son parent russe.

De plus “ notre Nicolas ” avait insinué dans une lettre à ce même George que son manque d’hospitalité mettrait les bolcheviks dans une impasse. Les bolcheviks, qui me nomment “ le sanglant ”, expliquait-il, exigent que je parte car j’ai fait mon temps. Et à part chez toi, très cher cousin numéro tant, je n’ai nulle part où aller. Si ce n’est dans l’autre monde où, comme dans ta Grande-Bretagne, les bolcheviks sont pour l’instant minoritaires.

Mais le cousin britannique au numéro précédent feignit d’être faible d’esprit et de ne pas comprendre l’allusion. Il feignit pendant des mois, malgré les demandes instantes d’invitation de “ notre Nicolas ” et ses allusions de plus en plus transparentes aux limites de la patience des bolcheviks.

Quand ceux-ci finirent par perdre patience, le cousin “ faible d’esprit ” nous lança un anathème et pleura ses parents de sang bleu. Bien sûr, il ne les pleura pas en sauvage, à la manière des montagnards, mais de façon civilisée. Par écrit. A la face du monde.

A l’époque, j’affirmai, en présence des camarades, qu’en se rougissant les mains de sang bleu, le monarque britannique avait fait preuve d’une stupidité fatale.

Trotski, bien entendu, se montra langue de vipère avec moi : se rougir les mains de sang bleu était impossible, tout monarque britannique que l’on fût. Et il ajouta que le monarque avait fait preuve non pas tant de stupidité que de putidité.

“ Ce mot n’existe pas ! ”, fis-je, à mon tour triomphant.

Leiba émit son habituel raclement de gorge hautain et déclara qu’il s’agissait d’un néologisme. Je souris et exigeai des camarades de larguer la formule dans la mesure où elle avait été engendrée par une situation complexe que les néologismes ne faisaient qu’embrouiller.

Comme d’habitude, ce fut Ilitch qui nous “ réconcilia ” : nous avions raison tous les deux, car sur le continent européen ce George avait une réputation de “ superputain ” des îles.

Soit dit en passant, j’entendais l’expression pour la première fois, mais l’essentiel, ce ne sont pas les mots douteux mais la vérité évidente.

George était, bien sûr, une superputain, mais plus la fonction est élevée, plus la putidité est naturelle. Et plus les dégâts dus à la stupidité sont grands.

Si George n’avait pas été faible d’esprit et avait donné asile à “ notre Nicolas ”, la vivante semence impériale serait aujourd’hui montée au cerveau du moujik plus que la vodka et vous l'aurait fêlé. Et par conséquent, le George actuel n’aurait certainement pas eu besoin de m’expédier par ce putide Churchill des cadeaux sous forme d’armes blanches.

Il est même fort possible que les temps nouveaux n’auraient pas pu tenir le coup. Des temps si nouveaux, chers invités et chers messieurs les travaillistes britanniques, que même la révolution n’est plus nécessaire partout.

Elle n’est plus nécessaire, notamment, là où elle n’est pas acceptée. Là où les Churchill possèdent non seulement de grands domaines, mais une garde fiable. Plus forte que celle de “ notre Nicolas ”.

Lors de ma conversation avec les travaillistes, je n'avais pas que cela en vue. Je voulais dire aussi que si on écartait les murs, il fallait surveiller le plafond. Afin qu’il ne s’effondre pas. Et malgré tout, la tache rouge sur ma carte atteignait presque la Mer rouge.

Je ne souhaitais pas taquiner les oies d’outre-mer. Je poursuivais un autre but : laisser souffler mon peuple. Et son chef, bien entendu. Ils étaient tous les deux épuisés... Et aspiraient tous deux au bonheur...

Mais les oies ne nous permirent pas le repos. Elles imaginèrent sans doute que mon peuple et moi avions pris peur, et décidèrent de nous pincer. A moins qu’elles ne fussent elles-mêmes effrayées ? Elles se rappelèrent en tout cas que le cri des oies avait sauvé le Capitole.

Et ce fut donc aux États-Unis que la plus grasse d’entre elles partit criailler.

 

 

La nostalgie d’une femme auprès de laquelle il serait possible de se taire....

 

Bien que Churchill fût le plus lourd des Churchill de toute l’Europe, il n’aurait plus été capable de la monter contre moi, cette Europe.

Il n’aurait même pas pu monter dieu contre moi. Celui-ci a beau être un sadique suprême, il me manifestait désormais plus d’égards. Non seulement il me connaissait mieux, mais il me respectait plus.

Les Américains, eux, me connaissaient moins bien. D’autant plus que le seul d’entre eux avec qui j’étais devenu ami avait déjà été expédié au tombeau par le sadique suprême. Et les autres ne savent de nous qu’une chose : nous, les Rouges, sommes plus dangereux que les Noirs. Ils se tiennent plus éloignés de nous que dieu. Ils restent comme lui, à l’écart. Tout en étant, il est vrai, mieux armés.

Selon d’anciennes données, dieu possède sept coupes de la colère. Toutes à vue.

Les Américains, selon des données toute récentes, en ont plus. Mais ils n’en ont exhibé que deux. Et de loin. L’une à partir d’Hiroshima, et l’autre, quelques jours plus tard, à partir de Nagazaki. Mais il ne faut pas avoir inventé la poudre pour comprendre que tout autre de leurs coupes est capable de vous gâcher votre belle humeur pour la journée. Que vous soyez japonais. Jaune. Ou de tout autre couleur. Rouge. Blanc. Noir.

Ou violet comme Churchill quand il boit.

Quand on m’avait montré le texte de son criaillement en Amérique, j’avais d’abord pensé que le gros avait sifflé tout mon cognac d’un coup avant d’écrire son discours.

Le sang m’était même monté à la tête. Près de quatre ans plus tard, il n’est toujours pas redescendu. A l’époque j’avais passé toute cette soirée de mars auprès d’un radiateur, sans pouvoir me réchauffer. Mais voilà qu’entre dans mon bureau Vlassik ou bien Poskrebychev. Je le revois portant le document comme un plateau brûlant.

“ Qu’est-ce que tu viens me servir ?  ” lui dis-je.

“ Le discours de Churchill, rétorque-t-il. Tout chaud. ”

Je ne comprends pas et demande : “ Dans quel sens ?. Des nouvelles fraîches ?

“ Non, hostiles. Mais accompagnées de chaleureux applaudissements. ”

“ Applaudissements de qui ? ”

“ De Truman et autres Yankees ”, me répond Vlassik ou peut-être Poskrebychev. Oui, plutôt Poskrebychev. Car Vlassik prononçait de façon plus comique : Troumine.

J’avais parcouru le texte puis ordonné de réveiller Molotov.

Il était resté chez moi jusqu’au matin. Il faisait claquer son doigt sur le papier et traitait Churchill de pute puante. Ainsi que Truman. Et s’excusait à chaque fois.

J’avais grommelé que primo il était inutile de s’excuser et secundo, qu’il fallait faire la différence entre des ennemis. D’autant plus que la veille encore tous deux étaient nos alliés. Il avait alors traité Churchill de “ pédérasse ”.

Et appelé malgré tout deux fois l’Américain de la même façon. Me rappelant qu’au début de la guerre, ce “ pédérasse ”, qui n’était pas encore président, mais une simple “ pute puante ”, avait déclaré à la face du monde entier : “ Si l’Allemagne gagne, nous aiderons la Russie, mais si la Russie gagne, nous aiderons l’Allemagne pour qu’elle tue le plus possible de rouges. ”

J’avais gardé le silence pendant un long moment.

Molotov était assis en face de moi, près du radiateur, le sang lui était également monté à la tête, mais il me regardait sans tiquer. Puis il avait soupiré, enlevé ses lunettes, hoché la tête et dit qu’il était d’accord, que la guerre était inévitable.

“ Tu n’es pas d’accord avec moi, Molotov, avais-je dit à mon tour. Tu es d’accord avec nos ennemis. Mais tu as quand même raison : on n’y peut vraiment rien, la guerre est inévitable. Mais le malheur n’est pas là. Le malheur, c’est qu’ils la veulent tout de suite. Avant que nous n’ayons eu le temps de nous retourner. Et de nous doter comme eux de la septième coupe. ”

J’ai abandonné ce jour-là tout rêve de bonheur personnel. Ce bonheur même que le “ pédérasse ” m’avait souhaité de trouver durant la guerre.

Après Nadia, je n’avais plus désiré, de toutes façons, me remarier, mais j’avais par moments la nostalgie d’une femme simple et fidèle auprès de laquelle il serait possible de se taire et d’oublier la mort. Auprès de laquelle je pourrais m’allonger, les nuits d’été, dans la véranda au bord de la mer, et regarder la lune s’ébrouer sans bruit dans les eaux sombres du ciel. Une lune douce, pure, proche, comme il en est en Géorgie.

Une femme simple et fidèle dont émanerait un timide parfum de lis des montagnes.

Un parfum qui se faufilerait dans mon cœur, faisant renaître en lui la coutume oubliée d’aimer. Et chassant tous les souvenirs.

Mon cœur n’aurait alors plus besoin de rien d’autre que du silence, de la douce lune et de ce parfum de lis.

Ne serait-ce que par moments... De temps à autres...

 

 

J’ai décidé de ne pas mourir...

 

En cette soirée de mars 1946, j’avais abandonné à jamais ce rêve. Et je m’étais remis à préparer la guerre. Comme dix ans auparavant, j’avais prié dieu de m’accorder un long répit. Afin de pouvoir, contrairement à lui, dieu, accomplir à nouveau l’impossible.

Lui-même n’a jamais aspiré à la justice. Sauf en paroles. Car elle n’est pas nécessaire aux forts. Ce sont les faibles qui en ont besoin, la majorité. Mais nous, nous avons privé de force la minorité, et ce faisant, nous avons rendu la majorité forte. Ce qui contredit la nature.

L’union de la force et de l’impuissance, du bonheur et de la peur, voilà ce qui est naturel. Comme il est naturel qu’à tout instant un vivant puisse mourir. Et pourtant, alors que nous créons l’impossible, nous parlons de malheur moins souvent que l’ennemi. Est libre celui qui pense le moins souvent à l’inévitable.

A la mort. A la liberté.

Mais si l’essentiel de ce qui est impossible devient possible, alors tout autre impossibilité tombe à son tour. Et je ne parle pas ici du fait que nos alliés soient devenus nos ennemis dès la fin de la guerre.

Ce que je veux dire c’est qu’ils avaient escompté, dès la fin de la guerre, que notre économie ne retrouverait pas son niveau d’avant guerre avant longtemps. Avant la fin de 1965. Et à condition que nous empruntions. Et ils avaient raison. Mais nous avons récupéré ce niveau au début de 1949. Tous les indices l’ont montré, sauf celui du nombre de têtes. Je parle du bétail. Et du nombre d’âmes. Je parle des hommes. Mais nous avons même récolté plus de coton. Et sans emprunter.

Un jour, au début de la guerre, quand la défaite semblait inévitable, j’ai rêvé d’un dev[36], comme dans mon enfance. Enorme et chevelu. Il n’était plus menaçant comme autrefois. Me serrant dans la paume de sa main, il m’a ordonné au contraire de me calmer. “ Ne t’en fais pas, grommelait-il, qu’est-ce que ça peut faire que ce soit Moscou ou Berlin qui régente le monde ? Que ce soit toi ou quelqu’un d'autre ? Tu ne vaux pas mieux qu’un autre : regarde-toi entre mes mains ! ”

C’est pourtant d’une grande importance ! m’étais-je exclamé en m’éveillant. Importance qui se mesurait à la réponse donnée à une autre question : au nom de quoi régentait-on le monde ?

Berlin ne le régentait qu’au nom des Allemands, alors que je le faisais au nom de toute majorité. Au nom des exclus. Et pas seulement dans mon pays. Même Washington qui nous présentait à ses propres exclus comme des cannibales était à présent obligé de les nourrir mieux.

Ayant refusé son aide, je m’étais mis à faire traîner en longueur. En prononçant des toasts pour le “ triomphe de la raison ”. Et je ne trichais pas toujours : je buvais parfois mon verre jusqu’au bout. Et grisé, je me prenais alors moi-même à croire à ce “ triomphe ”.

Je n’ai véritablement cessé de tricher qu’en août dernier. Quand au lieu de la corne emplie de vin nous avons été enfin à même de lever la coupe de la colère. Que les oies nous croyaient incapables de posséder avant bien longtemps. Moscou est aussi loin de la bombe atomique, disaient-elles, que de la raison.

Une fois revenues de leur étonnement, les oies se sont mises à criailler autrement : “ Oh, yes, bien sûr ! C’est à dire, oh ! oui, à elle ! à la raison ! ”

Mais elles ne croient pas plus au triomphe de la raison. Même si elles jurent qu’elles luttent dorénavant pour la paix. Et elles ont raison de ne pas y croire : se battre pour la paix est aussi difficile que de forniquer au nom de la virginité.

En revanche, elles croient désormais en autre chose : il existe une possibilité raisonnable de nous vaincre en versant peu de sang. Juste le mien. Pourquoi brandir les coupes de la colère alors qu’il suffit de renvoyer le tamada ?

Et elles ont raison. A quoi bon les brandir si après moi mes enfoirés vont tout boire d’un coup ? Ils n’attendent que de pouvoir faire la noce sans moi. Ils n’ont plus aussi peur. Car ils sont vivants. Et depuis longtemps maintenant. Et ils se chamaillent ouvertement. Tout en s’exerçant à l’art de la table. Une table sans tamada.

Car aucun d’eux n’est capable de devenir tamada.

Beria est géorgien. Mengrélien même. Kaganovitch, encore pire[37]. Mikoïan est tout à fait arménien. Rien à attendre de Jdanov. Surtout depuis qu’il est mort. Vorochilov est surnommé Klim[38]. Khrouchtchev est tout aussi bête. Rien à en attendre non plus. Il lit Lénine. Il ne respecte pas Beria. Que Malenkov craint. Sans avoir pour autant ses chances car il a peur de tout le monde. Molotov est né pour être adjoint. Et il est vieux. Quant aux jeunes, ceux de Leningrad particulièrement, ils ont plus de méchanceté que d’amour. Enfin, plus que de haine de classe.

Jusqu’en juillet cependant, je n’avais pas pensé à ça. Je croyais qu’il y avait une solution. Les monter les uns contre les autres, selon la méthode de Lénine, et leur lâcher un peu la bride. Qu’ils s’engueulent. Que leurs engueulades les habituent à leur nullité. Quant à moi, contrairement à Lénine, j’ai décidé de ne pas mourir. Jamais. Je n’en ai pas le droit.

Le Maître non plus n’en avait pas le droit... Car il était la pièce maîtresse de son enseignement. En acceptant de mourir sans avoir parachevé son œuvre, il a trahi bien plus que lui-même.

Il n’est rien de plus tragique qu’un élu qui n’a pas achevé son œuvre. Car c'est un élu : sa tragédie est déterminée par celle du peuple.

Un élu tragique est le symbole de la faiblesse tragique de dieu.

 

 

 

 

 

Un bolchevik arménien en tuf rose....

 

C’est ce que j’ai exposé hier à Nadia. Toute blanche sous la neige blanchissime. Et sous le rayon tremblotant et tout aussi blanc du générateur.

Bien qu’au cimetière la nuit tombe plus tard que dans la vie, sans ce générateur — si Nadia n’avait pas été aussi blanche sous la neige blanche— je ne l’aurais pas vue. Mais hier, ce rayon m’a agacé. Il m’a semblé que ce n’était pas lui qui tremblait, mais son visage à elle, d’un marbre blanc comme neige.

J’ai ordonné à Orlov de couper la lumière, d’emporter la chaise et de s’éclipser dans l’obscurité.

“ Nadia, lui ai-je dit quand nous nous sommes retrouvés seuls, il n’y a rien de plus tragique qu’un élu tragique... ”

“ Et moi ? a-t-elle répondu, avec étonnement. Et le fait d’être séparé de moi ? ”

“ Toi, ce n’est pas du tout pareil. C’est réparable. Et vite. Dès demain. J’ai déjà soixante-dix ans, Nadia... Et bientôt nous serons à nouveau ensemble. J’attendais cet anniversaire... Il ne me reste qu’à parachever le tout... C’est cela que je suis venu te dire... ”

“ Le peuple me fait pitié, Joseph ! a-t-elle murmuré d’une voix blanche.

“ Il ne fait pitié que si je le prends en pitié... Sans moi, tout s’écroulera. Tout ce que nous avons construit avec lui. Car nous avons un ennemi commun. Toute vérité a son heure. Ton père, Nadia, appelait vérité la révolution mondiale. Tout comme Trotski. Comme Kolia Boukharine lui-même. Comme beaucoup d’autres.

Mais ce n’est pas la vérité. C’est simplement un désir.

Qui ne peut devenir vérité que l’heure venue. Et pour peu de temps. Et voilà cette heure arrivée.

Et pas parce que tout homme, à la fin de sa vie, croit l’heure du jugement venue pour le monde entier.

Non. Le fait est que l’heure a réellement sonné. Et que cela coïncide avec la fin de ma vie.

Mais si ça n’avait pas lieu maintenant, Nadia, alors quand  serait-ce ? Et si ce n’était pas moi, qui serait-ce ?

Elle n’a pas eu le temps de me répondre.

Un appel bref et confus a lacéré le silence blanc du cimetière. Bientôt suivi d’un coup de feu sec et à peine perceptible. Lointain.

Presque aussitôt, le générateur a hurlé et inondé mon visage de la lumière accumulée en lui. Simultanément, Orlov et trois autres gardes se sont précipités vers moi.

Une autre lumière a jailli : celle des phares de ma voiture.

— Assis ! a crié Orlov au chauffeur qui ouvrait sa portière, prêt à bondir.

— La porte ! s’est écrié en retour ce dernier. Il faut bien pouvoir entrer !

— Assis ! a marmonné Orlov entre ses dents. Il m’a poussé en direction de la voiture et m’a ouvert lui-même la portière.

Un des gardes n’est pas parvenu à s’engouffrer avec nous dans le véhicule et a couru derrière lui alors qu’il effectuait une brutale marche arrière. Orlov a tenté sans me regarder de me faire baisser la tête, mais n’a obtenu pour résultat que de m’enfoncer la casquette jusqu’aux yeux.

De l’autre côté, un débutant m’écrasait et me calait dans le siège. C’était un Kazakh qui, en se présentant à moi le matin, avait, d’émotion, oublié son nom. Il avait cité à la place sa nationalité. Que son odeur trahissait.

Puis son nom de famille lui était tout de même revenu. Mais une tension intérieure trop forte l’empêchait de savoir quoi faire de ses mains. Lorsqu’elles n’étaient pas employées à tordre les bras dans des dos ennemis.

Il ne savait pas en cet instant précis où mettre la main gauche. Il l’a agitée un moment sans raison puis a retenu sa poignée de portière alors qu’aucun ennemi ne la tirait de l’extérieur.

Il n’y avait d’ailleurs pas du tout d’ennemis à l’extérieur. Du moins vivants. On distinguait, en pied, deux généraux en granit et un bolchevik arménien en tuf rose.

Quant au général Vlassik, il nous attendait en chair et en os dans une des voitures de l’allée principale du cimetière. Il avait l’air plus mort que vif. Pas mort de peur. Bien au contraire. Mais empli de cette fierté de l’exploit accompli qui fait espérer aux généraux l’immortalité. Et qui donne à leur présence une certaine inconsistance. Semblable à celle des lettres d’un brouillon.

Ou à celle de Joukov. Mais lui est primo, maréchal et secundo, déjà puni.

Vlassik n’a même pas pris la peine d’accourir. Il s’est approché sans hâte, en se dandinant. Laissant dans la neige des empreintes tout aussi paresseuses. Il a enfin desserré les dents pour annoncer que le suspect avait été arrêté dans l’entrée de la marbrerie. Le coup de feu avait servi d’avertissement.

Il a déclaré avec grand plaisir que le chef de la garde du cimetière serait également arrêté. Il avait été prévenu de ma visite.

“ Qui est-ce ? ” ai-je demandé.

“ Un Mingrélien, a répondu Vlassik. Un homme du Grand Mingrélien. Du Procureur. De Lavrenti Palytch. ”

“ C’est du suspect que je parle ”, ai-je dit, fâché pour Lavrenti.

“ On n'en sait encore rien, a répliqué Vlassik déconcerté. Mais le suspect Oseph Vyssarionitch est vêtu comme un prêtre. ”

J’ai de nouveau éclaté :

“ Quand vas-tu apprendre, Vlassik, à te servir de la virgule ?! Le suspect n’est pas Oseph Vyssarionitch, mais l’homme vêtu comme un prêtre. Montre-le moi ! ” ai-je ordonné.

Le suspect ne m’a pas reconnu. Il n’a même pas regardé à l’intérieur de la voiture.

A en juger par ses yeux, il méritait un visage moins ingrat. Mais les hommes dotés de ce type de regard meurent habituellement de leur penchant excessif à la généralisation.

Il était entouré du cercle compact des gardes. Impassible, totalement absent. Imperméable au froid. Car il avait séjourné, comme on l’a appris plus tard, dans des régions bibliques.

Et ne comprenait donc pas pourquoi on l’avait arraché à son rêve. L’empêchant ainsi de conclure la première épître. La plus importante.

“ De quelle épître s’agit-il ? ” a osé s’enquérir Vlassik.

“ De l’Épître aux Corinthiens ”, a répondu le suspect. Et il a ajouté que le supérieur du monastère tout proche, le monastère de Novodiévitchi, ressemblait de visage à Vlassik et ne lui avait pas permis non plus d’achever la phrase essentielle. Ce qui avait déterminé sa fuite, a-t-il précisé.

Quel imbécile, ce Vlassik, ai-je pensé en moi-même, mais ma formulation à voix haute a été toute différente. J’ai ordonné de vérifier l’information et, au cas où elle serait confirmée, de parler au supérieur du monastère. De lui suggérer de traiter le détenu avec plus d’égards . Compte tenu du fait que le pays manquait de prêtres.

Vlassik a soudain cessé de se recroqueviller de froid et a émis des doutes. Il ne comprenait pas comment on pouvait vérifier une information concernant un rêve.

“ Imbécile, ai-je dit cette fois-ci à haute voix. Demande au Grand Mingrélien. ”

Vlassik a osé se vexer. Du fait qu’il était entouré de subordonnés. A qui il tentait toujours d’inculquer que Beria ne lui arrivait pas à la cheville.

“ Tu es un imbécile, Vlassik, car tu nous as empêchés, moi de finir de parler à Nadia, et le suspect aux Corinthiens ”. Et avant de remonter la vitre, j’ai ordonné à ce dernier de se souvenir de la phrase essentielle de l’épître inachevée.

“ Si quelqu’un n’aime pas le Seigneur, qu’il soit anathème ! Maran atha.  ”

J’ai relevé la vitre.

L’énorme Kazakh, qui durant la conversation s’était extirpé de la voiture et retenait le suspect en lui tordant les bras dans le dos, a voulu remonter à bord, mais je l’ai repoussé sans un mot. Du petit doigt.

Vlassik, lui, a eu droit aux mots. Je lui ai ordonné d’aller apprendre auprès du Procureur à ne pas fourguer des Kazakhs dans ma voiture.

Quand nous nous sommes éloignés, j’ai avoué à Orlov que je m’étais emporté. Il a répondu que l’Épître aux Corinthiens lui avait plu. Je me suis alors adressé de muets reproches. Je n’avais pas retenu la phrase.

“ Si quelqu’un n’aime pas le Seigneur, qu’il soit anathème ! Maran atha.  ”

— Le Christ n’a pas vécu que d’amour et de miséricorde, Orlov !.        Orlov n’a pas saisi, mais il a approuvé :

— J’ai aussi aimé que vous envoyiez Vlassik prendre des leçons auprès du camarade Beria. ”

J’ai gardé le silence.

La neige qui s’était accumulée dans les plis de mon manteau pendant ma conversation avec Nadia fondait et m’inspirait une définition de mon état. Je me sentais pareil à de la flanelle mouillée.

J’ai ordonné à ma mémoire de retenir la comparaison, puis j’ai songé à Orlov. Ce qu’il avait dit démontrait que, même s’il faisait partie du personnel d’encadrement de Vlassik, son véritable chef était le Grand Mingrélien.

Qui ne pouvait ignorer, par conséquent, que je l’avais mis sur écoute...

 

 

Ne prends pas froid, agneau chéri...

 

Quand j’ai décroché le combiné, Beria disait à Molotov :

“ Un jour ou l’autre, Mikhaïlovitch, cela arrivera ! Un jour ou l’autre, je t’assure, tout arrive ! ”

“ Que veux-tu dire par là ? ” a demandé Molotov d’une voix altérée.

“ Rien de plus que ce que je dis ! Un jour ou l’autre, te dis-je, le Patron se persuadera que toi et moi, Mikhaïlovitch, ainsi que toute la vieille garde, d’ailleurs, sommes non seulement les plus efficaces, mais les plus fiables.

“ Espérons ! a soupiré Molotov.

“ De quoi as-tu eu peur ? A quoi as-tu pensé ? ” a demandé Lavrenti après un silence.

“ Quand ça ? ”

“ Quand j’ai dit que tout arrivait...  ”

“ Je n’ai pas eu peur... Je n’ai pas compris ce que tu voulais dire par “ tout ”

“ Tu sais maintenant ce que je voulais dire. Que voulais-tu que ce soit d’autre ? Un jour ou l’autre, le Patron... et il a marqué à nouveau une hésitation. Mais nous ne sommes tout de même pas des Africains ! ”

“ Qu’est-ce que les Africains ont à voir ici  ? ” a fait Molotov ébahi.

“ Rien. C’est Sergo qui a appris dans un de ses livres que les Africains... ”

“ Quel Sergo ? ”

“ Le mien... Mon fils ”

“ Et alors ?... Au fait, tu disais aussi d’Ordjonikidzé qu’il était des tiens... ”

Il y a eu un silence.

“ Pourquoi pas ?! Quand nous étions amis, oui. Mais après... ”

“ Continue, Lavrenti... ”

“ Par moments, je n’aime pas ta façon de parler, Mikhaïlovitch. Sergo était un homme hors du commun, mais dès qu’il en a été intimement persuadé, il a tout gâché. Il s’est mis à critiquer. Tous ceux qui ne sortaient pas du commun. Et surtout, je te l’avoue, ceux qui sortaient du commun plus que lui. C’est sa femme, Zina, qui l’y poussait... Nous étions amis, c’est vrai. J’ai même appelé mon fils Sergo en son honneur. Mais il y a amitié et amitié, tu sais... ”

“ Bon, n’en parlons plus. J’avais simplement... Qu’est-ce qu’il a donc lu, ton Sergo ? ”

“ Ah! oui ! Il paraît que je ne sais quelle tribu d’Afrique choisit ses chefs pour sept ans. Et que si le chef est bon et gentil, au bout de sept ans, au moment des récoltes, ils le mangent. Après l’avoir tué, j’espère. Mais ce n’est pas bien de manger les gens. Ça ne se fait pas chez nous. ”

“ Arrête de me parler de ça ! s’est écrié Molotov avec irritation.

“ Mais tu disais toi-même que tout sujet donnait matière à réflexion ! ”

“ Réflexion, oui, mais pas conversation... a dit Molotov.Il a marqué un silenc puis ajouté : Et si le chef n’est pas gentil ? Il n’est pas mangé ? Ni même tué ? ”

“ Je ne sais pas... S’il n’est pas gentil, ils le donnent à manger à leurs ennemis ”

Molotov s’est d’abord étranglé, puis il a opté pour l’éclat de rire :

“ Et en Mingrélie ? ”

“ Tu en as de bonnes, Mikhaïlovitch ! La Mingrélie n’est pas l’Afrique, mais la Suisse de la Géorgie ! En tous les cas, ça va mieux chez nous question alimentation ! Ce qui ne m’empêche pas d’être végétarien ! ”

“ Je sais. Mais ça non plus, ça n’a rien à voir. Car en Mingrélie tu aurais dû, justement, être chef... Mais qu’est-ce qui t’a pris de parler de ces Africains ? ”

“ Mais parce que ni toi ni moi ne sommes des Africains ! Nous faisons du bon travail et pourtant, en récompense, on pourrait bien nous manger ! ”

“ Qui ça “ on ” ? Le peuple ne le permettrait pas ! ”

“ Encore ! Tu sous-estimes le peuple, Mikhaïlovitch ! Il a plus d’humour que toi. Et plus de joie de vivre. Le peuple est toujours en liesse : que le chef soit à la tribune ou qu’il soit embroché ! ”

“ C’est ton peuple qui est comme ça, les Mingréliens ! s’est fâché Molotov. C’est lui l’inventeur des brochettes et des broches ! Mais l’homme n’est pas un mouton ! ”

Lavrenti est parti d’un grand rire.

“ Pourquoi te fâches-tu, Mikhaïlovitch ? Bien sûr qu’il n’est pas un mouton. Et même si c’était le cas. Tu parlais de mon peuple, eh bien, en Géorgie, il y a un poète qui est tout à fait du peuple : un certain Grichachvili. Prénommé Joseph... ”

“ Eh bien !, vas-y ! Pourquoi ne dis-tu plus rien tout à coup ? ”

“ Je ne dis pas rien. Je réfléchis à la meilleure manière de traduire. Il a donné, vois-tu, à son recueil de poèmes le titre Ne prends pas froid, agneau chéri ! Tu comprends ? Il se préoccupe de chaque agneau. Il ne veut même pas qu’il prenne froid ! Et pourtant il en mange... ”

“ Je connais ce poète, mais que veux-tu dire par là ? a demandé Molotov, tout déconcerté.

“ C’est à propos du peuple. L’homme n’est pas un mouton. Et le mouton n’est pas un homme. Même si on le fait tenir sur ses pattes arrière et qu’on lui met une pelisse de mouton. Mais si on fait tenir debout beaucoup de moutons et qu’on leur promet à tous des pelisses, ils ressembleront alors beaucoup à un peuple. A n’importe quel peuple. Même à un peuple africain. ”

“ Qu’est-ce que c’est que ces histoires ! a dit Molotov, excédé. Et qu’est-ce que tout cela vient faire ici ? Tu ne fais que parler par énigmes, Lavrenti. Les agneaux, les chefs, les Africains... ”

 

 

C’est idiot de faire semblant d’être bête....

 

En effet, qu’est-ce que tout cela venait faire ici ? me suis-je dit à mon tour. Il joue les imbéciles. C’est donc qu’il en est un, puisqu’il ne comprend pas qu’il n’a pas interêt à jouer un tel rôle. Qu’on ne le croira jamais.

Si Beria n’avait pas menti jusque dans son allure, j’aurais bien aimé le nommer lui et non Vychinski à la place de Molotov. Et pas qu’à sa place. A la place des autres aussi. Ministre de toutes les Affaires. Ça m’aurait plu.

Churchill lui-même avait reconnu à Téhéran que, de tous mes enfoirés, Beria était le plus affable. Mais Beria ment, hélas. Il a beau avoir un visage vert, il ressemble à un docteur juif.

Et je n’aime pas ça. J’aime, par exemple, qu’un docteur soit non seulement docteur, mais qu’il ait l’air d’un docteur.

Mais peut-être Beria ne ment-il pas. Peut-être est-ce vraiment un juif. Un juif vert. Sa sœur est mariée à un juif de Mingrélie. Il est vrai qu’elle est sourde-muette.

Beria, quant à lui, ne fait pas la sourde oreille aux propos tenus sur les Juifs. Et il ne reste nullement muet quand il se met en tête d’intercéder en leur faveur. Et il se le met en tête souvent.

C’est idiot, en tout cas, qu’il fasse semblant d’être bête. Un chef de la GPU[39] ne devient pas bête à 27 ans. Qui plus est en Géorgie. Où tout le monde sait tout sur tout le monde. Et où, par conséquent, le chef de la GPU est censé en savoir encore plus que n'importe qui. Et entendre ce qui n’a pas encore été dit. Ce qui ne sera peut-être même pas dit.

C’est d’ailleurs comme ça qu’il justifie le fait d’avoir entraîné autant de Géorgiens à sa suite à Moscou. Et pas qu’ici. A qui n’a-t-il pas fourgué de Géorgiens !

Voyez les Biélorusses, par exemple. Qui dirige le MGB là-bas ? Pas simplement Tsanava, un Mingrélien, mais Lavrenti en personne.

Il est vrai que, sans Lavrenti, le Méphistophélès juif nous en aurait fait voir de toutes les couleurs à Minsk. C’est ainsi que mon Lavrenti nommait Mikhoèls[40], à cause de son physique. Salomon le pas Sage. Qui était d’ailleurs mauvais acteur. Qui surjouait.

Au point que si on l’avait laissé faire, il vous aurait circoncis non seulement Méphistophélès, mais toute la Crimée. Il s’était mis d’accord avec les Américains. Pour faire de la Crimée une république de circoncis. Une patrie juive. Après quoi, l’ablation aurait été totale. Par rapport à nous.

J’avais ordonné à Lavrenti de neutraliser l’effronté. Et il sait bien qu’il n’y a pas plus neutre qu’un respectable cadavre.

Pour celui-là, Lavrenti n’avait pas râlé. Car il ne pardonne l’effronterie qu’à lui-même. Et il appelle ça avoir des principes. Lavrenti, en vrai chef, surmonte d’ailleurs toutes les contradictions par le biais de la linguistique.

Il aurait cependant été parfaitement en droit de râler. En arguant qu’il n’était plus ministre de la Sécurité de l’État et que, selon la linguistique, le rôle de neutraliser Méphistophélès revenait, camarade Staline, non pas à lui mais à cet imbécile d’Abakoumov, à qui j’avais confié son portefeuille. D’autant plus que j’avais tout récemment bu à la santé de Mikhoèls. En lui souhaitant longue vie.

C’est ce qu’il m’avait dit texto : votre Abakoumov n’a qu’à ordonner au Lavrenti biélorusse de se débarrasser à Minsk de Méphistophélès. Le Lavrenti biélorusse avait râlé, car il était convaincu comme moi qu’Abakoumov était un idiot qui non seulement surjouait tous ses rôles, mais ne les comprenait même pas. Après avoir râlé, il a dit qu’il allait me téléphoner. A moi, le Lavrenti en chef. Mais moi je lui aurais répondu que, sans y être pour quelque chose, je ne lui conseillais pas de râler.

Mikhoèls lui-même avait râlé, comme Abakoumov me l’apprit plus tard. Il refusait de se rendre à Minsk. Pas le temps, avait-il prétendu.

Abakoumov l’en avait convaincu. Il lui avait promis que ce ne serait pas long. Et il avait tenu parole. Il avait téléphoné au Mingrélien biélorusse et lui avait dit de prendre en compte le manque de temps de son auguste invité. Qui n’avait guère le loisir de faire de la marche à pied. Il fallait donc lui fournir une voiture. Ou mieux, un camion.

Mais mon Mingrélien à moi avait conseillé au Mingrélien biélorusse de lancer un défi à Abakoumov : de ne pas lui laisser espérer un moyen de transport. Toutefois la scène finale pouvait, à son avis, coïncider tout à fait avec celle imaginée par le ministre : nuit biélorusse, verglas, rue déserte avec le grand acteur tragique et crissement non moins tragique des freins défectueux.

En fait, Méphistophélès avait remis à dieu son âme effrontée et ce rêve fou d’une Crimée juive non pas sous les roues du camion où on l’avait ensuite jeté, mais à la datcha du Mingrélien biélorusse, qui lui aussi avait bu à sa santé. Et lui avait souhaité, lui aussi, longue vie.

Comme je m’y étais attendu, ce projet sur la Crimée n’avait pas plu à dieu. Ou s’il lui avait plu, il l’avait bien caché grâce à ses capacités d’acteur plus expérimenté.

Lavrenti a d’ailleurs nommé chef du MGB de Crimée un Géorgien à lui, Gricha Kanapadzé. L’Ukraine aussi a son bérien de Tibilisssi. Amaïak Koboulov. Et l’Ouzbekistan. Un Mingrélien, là encore. Aliocha Sadjaïa. Et l’Extrême-Orient. Micha Gvichiani.

Et même la Géorgie. Un Mingrélien également. Avksenti Rapava. Alors qu’en Géorgie on ne connaît que trop les Mingréliens.

Et en plus, il joue les imbéciles. Mais il surjoue, lui aussi. Même Molotov l’a percé à jour. Lui qui en son temps avait fait confiance au herr Ribbentrop de Hitler. Lavrenti, en revanche, ne lui a jamais inspiré confiance. Et il ne cesse de lui répéter : ne parle pas par énigmes. Dis les choses franchement. Et il devient taciturne.

Alors qu’en 39, quand ce herr avait agité avec lui son papelard de non-agression, il souriait. Merci, cher kerr Ribbentripper, d’agiter ce petit papier qui signifie que vous n’allez pas nous attaquer. Et il lui avait fait confiance jusqu’à ce qu’il voie mon clin d’œil. Clin d’œil que je lui faisais depuis qu’il s’était mis à agiter le papier.

Mais attendre de la part de Lavrenti une conversation franche est aussi idiot que de s’attendre à ce qu’un herr n’attaque pas du moment qu’il a agité un papier.

 

 

Qu’est-ce qui garantit que des végétariens ne mangent pas de chair humaine ?

 

Avec les femmes, par besoin intime également, Beria s’exprime de manière détournée.

Qu’est-ce que des propos détournés ? Ce sont des propos indirects, passant par des choses qui n’ont rien à voir, qui ne sont pas là pour la compréhension, mais pour faire joli.

Des propos détournés passent par la culture. Par d’autres personnes. Qui ne sont pas forcément vivantes. Si tout le monde allait droit au but , la nécessité de la conversation se réduirait à néant. Et la vie deviendrait totalement grossière. Et plus solitaire.

Dire autrement nous sauve de la solitude. Et la beauté aussi. Qui est particulièrement prisée en Orient. Or Lavrenti est un type oriental. Il ne fait pas confiance à la vérité. Il juge ses possibilités trop restreintes.

Les Africains mangent leurs chefs au moment des récoltes. Ils ne les mangent pas vivants, c'est vrai : ils les tuent. Mais manger les gens n’est pas bien.

Moi non plus je ne comprends pas toujours Lavrenti.

Il sait que je l’écoute, mais cela ne l’empêche pas de dire des abominations que Molotov ne veut même pas entendre. Il n’est pas exclu que ce soit une manière pour lui de m’indiquer qu’il fait son travail. Il tâte le terrain pour savoir si l’autre n’a vraiment pas envie d’entendre. Ou s’il en aurait bien envie mais n’ose pas.

Pourquoi n’as-tu pas envie d’entendre, Mikhaïlovitch ? se dit-il. Le Patron t’a retiré ton portefeuille et a arrêté Pauline. Ton unique femme. Il sait que tu ne fréquentes pas les autres bonnes femmes. Et que tu es attaché à celle-là comme la feuille de bouleau qui aux bains se colle au cul. Son cul à elle s’est révélé, hélas, suffisamment large pour accueillir beaucoup d’autres petites feuilles.

Pourquoi n’as-tu pas envie d’entendre, Mikhaïlovitch ? Nous ne sommes pas des Africains, toi et moi ! Nous sommes des chefs travailleurs, et pourtant, nous allons être bientôt mangés, apparemment.

Peut-être as-tu tout de même envie d’entendre ? Mais tu n’oses pas devant les tiens. Devant moi, par exemple. Pourtant devant les Américains, mettons, tu oses. On se demande bien de quoi tu as pu causer avec eux pendant six heures dans un pullman ! Et tu as oublié ensuite d’en parler. Même au Patron...

C’est d’ailleurs vrai. Molotov ne m’avait rien dit. Et je fais exprès de ne pas l’interroger. Ça n’aurait pas de sens. S’il a “ oublié ” et ne parle pas de sa propre initiative, ça veut dire qu'il me raconterait des fadaises.

J’ai par contre posé des questions à Lavrenti. De quoi avait donc parlé Molotov avec les Américains dans un pullman ?

Contrairement à toute attente, Lavrenti n’a pas eu honte de ne pas être au courant.

Tout s’était passé de façon si inattendue. D’après le programme, Molotov n’aurait pas dû aller en train de Washington à New-York, mais en avion. Et tout à coup, dix minutes avant de quitter l’ambassade, le maire de Washington lui téléphone et lui dit que Mister Molotov est un hôte trop important pour être confié aux intempéries du ciel.

Nous, les Américains, nous avons beaucoup de respect pour le processus de construction du socialisme dans un seul pays et c’est pourquoi vous serez conduit à destination dans un train pour vous tout seul, dans un pullman. Nous l’interdirons aux pisse-copies pour qu’ils ne vous importunent pas de leurs questions sur les probabilités et l'imminence de la guerre atomique.

Auparavant, m’a dit Lavrenti, Molotov n’aurait jamais prêté l’oreille à de telles conneries. Et en cela Lavrenti a raison. Mais là, il avait non seulement prêté l’oreille, mais obéi.

On a pu seulement établir que pendant les six heures du voyage en pullman, les Washingtoniens ont importuné Molotov. Mais lui-même n’a jamais rien raconté à aucun d’entre nous.

On en conclut qu’il considère qu’il y a des choses que personne ne doit connaître. Mais on peut aussi en tirer d’autres conclusions. La conclusion qu’après ça, il est impossible de croire qu’il n’ose s’informer sur la façon dont on traite les chefs africains au moment des récoltes...

Mais qu’est-ce qui garantit que Lavrenti ne connaît pas la teneur des accords passés entre Molotov et l’ennemi dans son pullman ? Peut-être est-il au courant, mais préfère-t-il se taire parce que cela l’arrange ?

Qu’est-ce qui garantit qu’il ne fait que tester Molotov ? Et non qu’il travaille avec lui ? Qu’est-ce qui garantit qu’il ne le “ teste ” pas pour l’obliger à me craindre et faire que tous trois — Malenkov, Molotov et lui — me déclarent gentil chef au moment des récoltes ?

Il a beau mépriser Malenkov plus que Molotov, il s’abouche tout de même avec lui. Alors qu’il le juge bête comme un pot de chambre. A l’anse cassée. Mais au triple menton. Et qu’il le traite, comme Molotov, de “ compagnon d’armes de Staline ”.

Qu’est-ce qui garantit donc que ses “ cons-pagnons d’armes ” et lui ne considèrent pas qu’il est temps pour moi, dès la prochaine saison des récoltes, de monter au ciel ? C’est à dire d’aller faire un tour dans l’estomac des autres chefs.

Ce qu’il a d’ailleurs évoqué, aujourd’hui. Devant tout le Bolchoï. A la face du monde entier. Staline, a-t-il dit, est d'ores et déjà un véritable dieu. Mais c’est aussi un homme. Pas un homme du présent, certes, un homme hors du commun.

Et le voilà maintenant qui fonce à mon dîner...

Et qu’est-ce qui garantit que les végétariens ne mangent pas de la chair humaine ? D’autant plus que Lavrenti affirme que l’homme n’est pas un animal. Il est convaincu qu’il est quelque chose de pire. Et sait que je le sais. Que je sais qu’il en est convaincu. C’est pourquoi il a souligné aujourd’hui que Staline était une exception rare parmi les hommes.

Or ce n’est pas une idée mingrélienne. Mais abkhaze. Micha Lakoba l’a formulée le premier.

Mais il l’a fait avec imprudence. C’est à dire de façon concrète. Il citait toujours un chiffre : des gens comme Staline naissent tous les cent ans. Après l’arrestation de son frère Nestor, il a fait preuve de plus de circonspection : tous les cent ou deux cents ans.

Lavrenti ne cite pas du tout de chiffres. Il dit simplement : une exception rare dans l‘histoire. Et point final !

 

 

Il fait exprès de ne pas bien saisir les gens...

 

 

Il avait édité une brochure, en 1935, sur le développement du bolchevisme en Transcaucasie. Où il parle surtout de moi. Et un peu d’Ordjonikidzé.

J’avais pu établir qu’elle avait été en fait écrite par Bédia, un autre Mingrélien. Un professeur. A qui j’avais soutiré l’information. Mais je n’en ai parlé à Lavrenti que récemment.

Et indirectement. Juste par allusion. Pour sauver le professeur, il aurait mieux valu ne pas faire d’allusion, mais j’étais fâché contre Lavrenti, non parce qu’il avait eu recours à un nègre, mais parce que c’était tout de même lui, on ne sait pourquoi, qui avait réuni les matériaux pour ma biographie.

J’ai fait cette allusion à la géorgienne, il est vrai. Et en géorgien.

Au printemps dernier, Lavrenti m’a annoncé en présence des enfoirés que sa brochure sur les bolcheviks de Transcaucasie serait rééditée pour mon anniversaire. Une édition complétée et remaniée.

“ Comment ça, complétée ? a demandé Mikoïan en présentant à Lavrenti le plus abject de ses profils. On a ajouté les noms des délégués du dixième congrès du P.C de Géorgie, peut-être ? ”

Mikoïan dit rarement des vacheries, mais cette année, les Géorgiens l’excèdent plus que de coutume. Du fait que je lui ai ôté son portefeuille. Ce qui l’incite à s’exprimer non plus en bolchevik de Transcaucasie, mais en Arménien de toute l’Union.

Mais Lavrenti lui a calmement répondu que les ajouts ne consistaient pas dans les noms de ces délégués. D’autant plus qu’en 1937, certains s’étaient révélés des ennemis, a-t-il précisé. Puis, citant le défunt Maïakovski : “ Je ne veux pas insérer de pareilles choses dans un livre ”.

Mikoïan a répliqué d’une façon encore plus caractéristique que le défunt Maïakovski avait en vue une personne en particulier, un petit salopard, qui plus est, et non 425 délégués, purs comme le cristal. Pour la plupart défunts, hélas, à l’heure actuelle. Et parmi lesquels figuraient près de 17 Arméniens.

Je n’ai pas laissé Lavrenti s’emporter. Je me suis borné à demander ce qu’il avait remanié dans ma biographie.

En fait, ce n’était pas ma biographie qu’il avait remaniée mais celle d’Ordjonikidzé. Mikoïan a de nouveau tiqué.

Sergo Ordjonikidzé avait été un ardent protecteur de Lavrenti. Qui m’avait toujours vanté ses mérites. Et conseillé de ne pas croire ses détracteurs de Tbilissi. De le faire monter à Moscou.

Sergo avait raison en ce qui concernait Lavrenti : il pouvait y avoir beaucoup d’hommes comme lui en Mingrélie, mais à Moscou, il ne s’en trouvait pas. Il avait du mal, par contre, à saisir d’autres gens. Boukharine, par exemple. Ou Piatakov. Ou encore Rykov.

Quand j’avais fait part de cette opinion à Lavrenti, il avait plissé les yeux : notre ami Sergo faisait parfois exprès de ne pas bien saisir les gens, avait-il affirmé.

“ Et comment le tester ? ” avais-je demandé.

Lavrenti avait trouvé le moyen. Il avait fait arrêter en Géorgie un de ses frères, Papoulia, et avait viré de son travail l’autre, Valiko.

Sergo était un type emporté. “ Tu es un vrai rat ! avait-il gueulé à Lavrenti. D’une main tu donnes mon nom à ton fils, et de l’autre, tu condamnes mes frères ! ”

Lavrenti lui avait répondu avec calme. Primo, les rats n’avaient pas de main. Secundo, ce n’était pas avec la main qu’il avait baptisé son fils Sergo. Pas plus qu’il ne l’avait créé de sa main. Tertio, son Papoulia avait passé des aveux complets. Ce qui ne l’empêchait pas, lui, Lavrenti, de continuer à aimer et respecter Sergo ! Au point de considérer son fils comme un monument vivant qu’il lui élevait.

Archipoïrète.

C’était alors, paraît-il, que Sergo avait commencé à m’injurier en sa présence.

Mais je ne lui en tiens pas rigueur. Pour la bonne raison que c’est lui justement qui m’a convaincu à une époque que Lavrenti subodorait les ennemis à la fois comme un chien, c’est à dire quand ils ne sentaient pas encore trop fort, et comme un chat, quand ils se tapissaient dans l’obscurité.

Au moment où Sergo s’était mis à m’insulter, il était déjà lui-même quasiment un ennemi. Ce que Lavrenti laissait entendre, mais avec peu d’élégance. Je crains, disait-il, qu’Ordjonikidzé ne comprenne l’industrie lourde mieux que les hommes. Il n’est plus du tout capable de bien les saisir. Et il finira par ne plus être capable de se comprendre lui-même.

Et c’était bien ce qui s’était passé. Sergo avait perdu les pédales. Ou plus exactement, il s’était tiré un coup de revolver. Ce que personne, à part Lavrenti et moi, n’avait su à l’époque. On avait cru à l’infarctus.

Lavrenti lui aurait bien pardonné aussi ce suicide. Mais au meeting de deuil, Zina Ordjonikidzé lui avait interdit de s’approcher du cercueil et l’avait traité à son tour de rat. Sous prétexte qu’il avait conduit Sergo à la crise cardiaque.

 

 

Dieu ne tue pas la volaille par dégoût....

 

C’est à ce moment-là, sans doute, que Beria avait décidé de remanier sa brochure. Ecrite, en fait, par Bédia. Ce à quoi j’ai fait récemment allusion devant Beria. Lui donnant une leçon de discours indirect. Et élégant.

“ Il serait intéressant de savoir, ai-je dit, quelle est la raison du décès prématuré du pauvre Sergo qu’invoque l’auteur ”

“ Comment ça la raison ? s’est étonné Lavrenti en russe. La crise cardiaque. Et se détournant de Mikoïan, il est passé au géorgien : Mtavaria somékhi ar mikhvdès ! ”, il valait mieux que l’Arménien ne flaire pas le suicide.

Là, j’ai hoché la tête : “ Chéni bédia rom somekhia ! ”, tu as de la chance que Mikoïan soit arménien.

Je voulais dire qu’il avait depuis longtemps flairé la chose, mais se taisait. Et j’ai répété plus fort, en soulignant le mot qu’il fallait : “ Chéni bédia ! ”.

Lavrenti a compris l’allusion, mais celle-ci a coûté cher au pauvre Bédia. A la veille de la réédition anniversaire du livre, le professeur s’est converti en zek. Pas pour longtemps, il est vrai. Car il est alors parti rejoindre pour l’éternité les défunts.

Un paragraphe émane tout de même de Lavrenti. Après avoir exposé au lecteur que j’étais un phénomène hors du commun, l’auteur a nuancé son propos sur un point important. Il a dit que dans la vie quotidienne, Staline était étonnamment simple. Qu’il rappelait un vrai homme.

Chose que Bédia ne pouvait savoir.

Même Beria l’ignorait jusqu’à ce que je le lui fasse moi-même remarquer. En louant en sa présence le Maître : il avait beau être le Sauveur, au quotidien, il recherchait le plus souvent la simplicité, avais-je expliqué. Car il n’était dieu qu’à-demi. Jusqu’à ce que son heure arrive. Et qu’il ne devienne entièrement dieu.

... Qu’est-ce qui garantit que Lavrenti ne considère pas que cette heure est venue aussi pour moi ? Et qu’il ne tente pas de tirer au clair l’opinion de Molotov. Tandis que devant moi il fait semblant de le “ travailler ”.

Comme il avait “ travaillé ” autrefois le pot de chambre creux. Matriona. Tellement travaillé qu’à présent Malenkov essaye avec le plus grand sérieux un couvercle sur sa tête. Enfin, une couronne. Et il se prépare, le pot de chambre, à accéder au pouvoir.

Même sans Molotov, Beria et Malenkov sont plus dangereux qu’un cocktail du même nom. Farcissez une tête russe d’une cervelle mingrélienne tordue, arrosez-la de vodka au piment, puis ajoutez-y de la poudre, et vous verrez que l’explosion ne laissera du Kremlin que ce qui est resté du temple de Jérusalem. Un mur.

Et pas le mur occidental, au contraire.

Voilà pourquoi j’avais “ programmé ” Khrouchtchev à Moscou. Parce qu’il fallait en outre le “ déprogrammer ” d’Ukraine, qu’il arrosait tout autant que lui-même de vodka au piment. Comme s’il avait eu besoin d’elle pour ne pas être un imbécile. Chose que je lui avais dite dans un télégramme dès 1939.

A cette époque-là, l’ennemi intérieur s’était calmé. Non pas qu’il fut intimidé, mais parce que le monde d’outre-tombe amortit puissamment les sons.

Tous mes enfoirés, en conséquence, s’étaient également refroidis. Mais Khrouchtchev avait envoyé un rapport de Kiev comme quoi les ennemis continuaient d’envahir les champs fertiles d’Ukraine comme du “ sable marin ” qu’il ne cessait de déblayer d’une “ main vigilante ”. Et à la veille de la guerre, la forte population de cette république avait diminué bien plus vite qu’ailleurs. Ce qui, toutefois, ne manque pas de logique : plus il y a de gens et plus la mortalité est élevée.

Lavrenti venait alors tout juste de monter à Moscou. Et il avait aussitôt conseillé à Khrouchtchev de prendre modèle sur les autres dirigeants de républiques. De se refroidir, lui aussi. Mais Nikita avait continué à ingurgiter sa vodka au piment et à s’échauffer. Jusqu’au jour où je lui avais expédié une courte dépêche : “ du calme, imbécile ”.

Lavrenti avait même été surpris de ma franchise. Mais elle était nécessaire pour calmer Khrouchtchev.

Il n’y a pas longtemps, toutefois, ça l’a repris. Et quand Lavrenti s’est plaint auprès de moi qu’il tarabustait les Juifs d’Ukraine qu’Hitler n’avaient pas eus, j’ai ordonné de rappeler l’imbécile à Moscou.

Cette fois-ci, c’est mon manque de franchise qui a étonné Lavrenti.

Car j’avais eu beau vexer Nikita comme antan en lui rappelant qu’il était stupide, je m’étais aussitôt hâté de lui faire plaisir. En le nommant dirigeant du parti dans la capitale. Et je l’avais rapproché de Jdanov et de Boulganine. Qui ne faisaient que discuter entre eux pour savoir qui devait être limogé en premier : Malenkov ou Beria ?

Mais Beria ne s’est pas laissé abattre pour autant. Il a convaincu dieu d’inoculer à Jdanov une angine de poitrine et à ses alliés de Leningrad, le diable. Un ennemi du peuple. Comme Khrouchtchev est comique jusqu’à ses propres yeux, il ne reste plus que Boulganine dans la partie.

Si Lavrenti réussit à entretenir avec dieu les mêmes relations qu’actuellement, il est capable de devenir, malgré mes supputations, le grand chef.

Je ne le souhaite pas. Et je ne crois absolument pas que ce soit possible. Mais en même temps, je ne vois pas d’autre issue.

C’est pourquoi je me montre aussi condescendant envers lui. Et c’est aussi la raison pour laquelle je suis pris d’une grande allégresse quand Lavrenti réussit à échapper à l’épée qu’on suspend au-dessus de sa tête. Même si c’est moi qui la suspends.

Grande allégresse, car je vois là un caprice du seigneur. Plus fort que sa logique. Dans ces moments de joie, j’explique la condescendance de dieu à l’égard de Lavrenti par le fait qu’il est végétarien. Comme dieu lui-même. Qui ne mange pas non plus de volaille, non par commisération pour elle, mais par dégoût.

Il est vrai que pour les dirigeants, Lavrenti fait une entorse à son régime. Mais pour l’instant, il n’a pas osé s'attaquer à Molotov.

 

 

En Afrique les gens honnêtes n’ont rien à dire...

 

“ Tu n’arrêtes pas d’avouer, Lavrenti : " je t’avoue " par ci, “ je t’avoue ” par là, mais qu’est-ce que tu avoues, c’est cela qu’on ne comprend pas. Car on ne comprend pas ce que tu veux ! ”

Le ton de Molotov rendait à présent tout aussi incompréhensible autre chose : qu’allait-il lui sortir ? Allait-il rire ou casser le combiné ? En fait, il a simplement ajouté :

“ Qu’est-ce que le Christ, par exemple, vient faire ici ?! ”

“ Tu ne comprends donc pas ? Je veux dire que tu n’es pas africain, n’est-ce pas ? Tu es un homme civilisé. Et la civilisation, ce n’est pas que le savon, comme les Anglais ont tort de le croire. C’est aussi un état d’esprit. Tu n’es évidemment pas content que l’on s’apprête à te manger ! Parce que tu es civilisé. Ce qui veut dire que tu n’es pas le Christ. Tu ne vas pas grimper sur une croix pour des choses que tu ne comprends pas. Ou tendre l’autre joue. Ou t’empaler toi-même comme une bonne femme, excuse-moi l’expression, sur une fourchette ou sur autre chose, si on cherche à te manger non à la manière des Africains, mais de façon civilisée. Avec assiette et couteau. Comme dans les pullmans... ”

A en juger par l’intonation, Lavrenti n’entortillait plus le fil du téléphone de sa main libre. Il ne savait plus où la fourrer.

“ Eh bien ! parle, vas-y ! ” a bougonné Molotov.

“ C’est ce que je fais. Tu es un homme ordinaire. En bonne santé. A part quelques bobos. Que seuls toi et moi connaissons... Mais tu te conduis comme le Christ. Quoi qu’on fasse avec toi tu te tais. Mais le Christ ne se taisait pas, justement. Sa bonne femme, par exemple, était une pute, Marie Madeleine, eh bien, il intercédait aussi en sa faveur. Alors que toi, pour Pauline, qui est pourtant plus que Marie Madeleine... ”

“ Qu-oi ?! ”

“ Pauline est plus pour toi qu’une bonne femme. C’est une épouse. Et une cadre ”

“ Un cadre. Ce mot ne se met pas au féminin... ”

“ Bon, d’accord. Mais pourquoi pas ? Si dans les champs, on parle d’ ” une ouvrière ” pourquoi  devrait-elle devenir dans le parti “ un cadre ”. Enfin, moi, je m’en fiche. C’est votre affaire à vous, les Russes.... Je disais que le Christ ne serait pas resté dans l’ombre si son ouvrière avait été... Au fait, peut-on dire d’une pute que c’est une “ ouvrière " ?

“ Arrête de faire le malin ! Continue ! ”

“ Ce n’est pas moi qui fais le malin ! Le Christ ne se serait pas laissé mettre à l’ombre, te dis-je, si on avait coffré Marie Madeleine. Et il n’aurait jamais fait comme si on ne l’avait pas coffrée ! Et envoyée en relégation au Kazakhstan. C’est dans les contes qu’il est dépeint comme ça. Comme une eau dormante et le reste. Qui n’a soi-disant jamais pensé au trône impérial... D’ailleurs, si tu ne me crois pas, tu n’auras qu’à lui poser la question tout à l’heure... ”

“ A qui ça ? ” a demandé Molotov, incrédule.

“ Comment ça “ à qui ” ? ”

“ Poser la question à qui ? ”

“ Au Christ. Il vient chez le Patron, lui aussi. Et après un silence : — Je l’ai appris à l’instant. Le Christ vient lui aussi. Et le Patron lui a déjà fait mettre un couvert du service impérial. Avec des couronnes et de l’or. Mieux que le tien... Enfin, le tien, celui que l’on t’avait donné dans le wagon... ”

C’est à Molotov maintenant de garder le silence. Un silence plus long. Puis il dit :

“ Moi, je suis en bonne santé Lavrenti, c’est sûr. Mais je crains pour la tienne ! ”

“ Tu n’as rien à craindre, Mikhaïlovitch ! Tu n’es simplement pas au courant. Tu étais absent. Tu voyageais en Amérique dans ton pullman. Mais moi, j’ai parlé à tout le monde de ce Christ, au cours d’un dîner. C’est un commandant. Originaire de Géorgie, lui aussi... ”

“ Comment ça “ lui aussi ” ? Comme qui ? Comme le Christ, qui n’est pas commandant ? Pour toi, tout et tout le monde vient de Géorgie ! ”

Beria, on ne sait pourquoi, s’est tu.

“ Je te repose la question, Lavrenti, lui a répété Molotov. Que veux tu dire par “ lui aussi ” ?

Cette fois-ci, Lavrenti a répondu. Mais après un long silence qui, à en juger par les paroles qu’il a enfin prononcées, m’était adressé :

“ Je dis “ lui aussi ” parce que le père de ce commandant était également originaire de Géorgie. ”

C’était Molotov qui gardait à présent le silence.

“ Tu ne comprends pas, Mikhaïlovitch ? a fait Beria en toussotant. Je vais t’expliquer plus clairement : ce n’est pas le père qui est “ lui aussi ” de Géorgie, mais le fils. Le commandant. Le Christ. Le père est “simplement originaire de Géorgie ”. Mais le fils l’est “ lui aussi ” ! Tu commences à piger ?

“ Je ne vois pas ce qu’il y a à piger ! s’est exclamé Molotov avec impatience. Là où il y a père, il y a fils ! ”

La phrase suivante n’était pas non plus destinée à Molotov :

“ Pas toujours, Mikhaïlovitch ! Le père peut très bien être géorgien, de Gori, par exemple, et le fils aussi. Comme notre Patron. Son père est de là-bas et lui aussi. Mais il peut aussi arriver que le père soit de Gori et que le fils soit d’ailleurs. Quand la mère habite une autre ville. Pas à Gori, mais à Tiflis. Dans ce cas-là, on dit : le père est de Gori, mais le fils de Tiflis. Et on a raison parce que du point de vue territorial, le fils naît près de sa mère. Tu comprends ? ”

Contrairement à moi, Molotov ne comprenait pas car son esprit vagabondait dans une tout autre zone :

“ Tu m’effraies vraiment, Lavrenti... Qu’est-ce que tu vas chercher là ? je te le demande. Qu’est-ce que ça veut dire : “ du point de vue territorial, le fils naît près de sa mère ? ”

“ Bon, la fille aussi ! ”

Lavrenti ne taquinait pas à présent que Molotov. Il faisait attendre les paroles importantes comme la mère fait parfois attendre le nourrisson affamé en le taquinant de son sein. Je me suis fâché et Beria l’a perçu :

“ Ce commandant qui est le Christ est né à Tiflis, mais son père est de Gori. Un certain David Papismedachvili. Qui a d’ailleurs eu d’autres enfants. Qui étaient aussi de Gori ! ”

“ Aussi comme qui ? ”

“ Comme le père ”.

“ Le père de qui ? ”

“ Comment ça de qui ? Du fils. De ce commandant. Prénommé José. C’est à dire Joseph. Mais Matriona, cet imbécile, l’a appelé petit Jésus... Qu’est-ce que tu avais cru ? Qu’il s’agissait de quel père ? a dit Lavrenti en riant. Du petit père des peuples peut-être ? ”

Molotov n’a pas saisi le plus terrible, à savoir que Beria faisait de José Papismedov mon demi-frère, et donc de moi un demi-juif, mais cela ne l’a pas empêché d’avoir peur :

“ Il s’appelle Joseph, lui aussi ? Non, posons la question autrement : ce commandant s’appelle Joseph ? Je supprime “ lui aussi ” ! ”

Ayant lâché l’essentiel, Beria, le salaud, est revenu à Molotov :

“ J’ai déjà raconté tout ça. Au cours d’un dîner. Où tu n’étais pas. Tu étais en Amérique. Dans un wagon. Et nous, nous avons dîné chez le Patron. ”

“ Qu’il aille se faire voir ! ” a lancé Molotov.

“ Hein ?! ”

“ Qu’il aille se faire voir, ce commandant. Mais ce n’est pas tellement de lui que j’en ai par-dessus la tête, mais de ton pullman. Tu es vexé que je ne t’en aie pas parlé. Il n’y a pourtant rien à dire. ”

“ Molotov ! a failli exploser Lavrenti, mais il s’est ravisé. Mon cher Viatcheslav Mikhaïlovitch ! Tu vas certainement encore te fâcher, mais je dirai quand même que je veux t’avouer que... Je t’avoue que tes conversations dans ce wagon ne m’intéressent pas. Quoi que tu aies raconté, il n’a pu y avoir là rien de sensationnel. Même si, au lieu de se passer en Amérique où l’on dit toute sorte de choses, l’entretien s’était déroulé en Afrique. Où les gens honnêtes n’ont rien à dire. Et, je le répète, mangent par conséquent leurs chefs. En attendant que ceux-ci ne les dévorent à leur tour... Tes marchandages là-bas, souviens-t’en, ne m’intéressent pas ! ”

“ Qu’est-ce donc qui t’intéresse, mon cher Lavrenti Pavlovitch ? A part comprendre où j’en suis. Ce que tu ne peux faire... Car il n’y a rien à comprendre ! ”

Lavrenti n’a pas osé rire. Il a toussoté. Mais peu de temps, car il pense vite :

“ Ce n’est pas toi qui m’intéresses. Avec toi tout est clair. C’est le sort de Pauline qui me préoccupe. Ce qui ne m’empêche pas de t’apprécier toi aussi. Au point que je souffre pour toi. Si c’était aujourd’hui mon anniversaire, j’amnistierais Pauline. C’est quand même Pauline Jemtchoujina ! Une cadre ! Et la femme d’un cadre ! Un cadre important ! Au point que si — par malheur ! —  le Patron n’était plus là, qui deviendrait le Patron ? Toi. Et personne d’autre... ”

“ Ne dis pas de bêtises, Lavrenti ! ”

“ C’est comme ça. Tu es le chef le plus important après le Patron. Moi, à ta place, je... ”

Beria s’est tu, mais Molotov n’a pas osé demander ce que l’autre aurait fait à la place du “ chef le plus important ”, une fois le Patron disparu.

“ A ta place... — Lavrenti a marqué un temps d’hésitation — je déciderais, au minimum, de parler au Patron. Au minimum ! Pour qu’il te pose des questions sur elle. ”

Molotov gardait toujours le silence. Il devait sans doute réfléchir comme moi au maximum.

“ Veux-tu que nous lui en parlions ensemble, Mikhaïlovitch, pour commencer ? Il n’aura qu’à nous poser des questions sur Pauline. Pour commencer. ”

J’ai raccroché.

 

 

Le dernier pas d’un cynique est la trahison...

 

Je n’aurais posé des questions sur Pauline ni à l’un ni à l’autre. Ni à personne. A Nadia seulement. Et en tête à tête : qu’est-ce que cette salope a bien pu te raconter sur moi pour que tu te tires en vitesse une balle dans la tête, sale bique ? Sans même attendre l’aube ! Alors qu’elle, elle est restée tout à fait en vie, tu vois ! Au point de se dégoter en prison une bite de Komsomol !

Je n’aurais pas abordé le sujet avec d’autres, parce que la question des Juifs est toujours comprise de travers par tout le monde. Comme Pauline, les Juifs sont un peuple très vivant, mais — comme les morts — on a coutume soit de les louer, soit de ne pas les mentionner.

Je disais du bien d’eux, moi aussi, mais bien et vérité sont deux choses différentes.

Prenons la perle. Selon la vérité, c’est à dire dans la nature, une perle n’est ni pire ni meilleure qu’un coquillage. Mais une fois parmi les hommes, c’est un professionnel qui estime si elle est bonne ou pas. Il l’examine avec impartialité. Car parvenue chez le joaillier, la même perle peut réjouir ou attrister. Tout dépend du cou auquel elle est accrochée.

Et il en va de même pour Pauline. Qui au début ne s’appelait pas Jemtchoujina[41]. Mais simplement Perl Semionovna. Venue des eaux juives du Zaparojïe. Avec un nom de famille qui évoquait le poisson : Karpovskaïa. D’ailleurs, tout naturellement, elle a d’abord dirigé le Commissariat du peuple à la pêche. Avant son arrestation, par contre, c’était la parfumerie. Le trust Jirkost [42].

Elle était devenue Jemtchoujina depuis longtemps. Quand de son Zaparojïé, elle était remontée vers Moscou. Où elle tourna tellement la tête à mon commissaire du peuple qu’il la laissa se pendre à son cou. Un cou auquel Pauline étincela comme une étoile de commissaire. Non plus en tant que Perl, mais, à la soviétique, en tant que Jemtchoujina.

Or il s’avère tout à coup que cette perle n’est pas soviétique. Une perle soviétique ne sent pas, tandis que celle-là dégageait une forte odeur juive. Qu’aucun parfum n’aurait pu masquer.

On apprend d’abord que parmi toutes les senteurs, Pauline n’est attirée que par celles de Crimée. Et qu’elle ne veut en outre les partager avec personne. Même pas avec les Criméens. Rien qu’avec les Juifs. A qui il faut, selon elle, offrir la presqu’île. Car ils sont les meilleurs.

Ce qui est faux. Aucune affirmation de ce genre ne peut être juste. Personne n’a à juger de ce qui est meilleur ou pire. Il n’y a pas de professionnels en la matière : chacun est pourvu de sens. Y compris dieu, qui comme Pauline a élu les Juifs. Tout en feignant comme elle d’être internationaliste.

Mais il est impossible de dire cela à un Juif : il fera la tête.

Un jour, à table, Lavrenti a déclaré à Mikoïan :

“ Les Géorgiens sont mieux que les Arméniens ”. “ Comment ça mieux ?! a bondi l’autre. “ Beaucoup mieux ! ” a expliqué Beria. “ Je demande en quoi les Géorgiens sont mieux ! ” Lavrenti a ôté son lorgnon, s’est gratté la racine du nez... : “ En tout ”.

Tout le monde a ri. Mikoïan a d’abord fait la tête, puis il s’est mis à rire, lui aussi. Il a compris que Lavrenti, même si la chose était fondée, plaisantait. Tandis que celui qui fait une plaisanterie bien sentie sur les Juifs passe aussitôt pour un antisémite. Même s’il n’est pas fils de cordonnier et Staline, comme moi, mais petit-fils de rabbins et Marx. Comme Marx.

Roosevelt, par exemple, croyait en ma sincérité. Je n’ai jamais caché à personne que j’étais bolchevik. Mais quand j’ai déclaré au président que je me considérais également comme un internationaliste, cela l’a étonné. Il m’a soupçonné d’être antisémite. Et moi, je lui ai expliqué que j’éprouvais les mêmes soupçons à son égard.

C’était à Téhéran.

Au cours d’un dîner, aussi. Mais sans camarades ni messieurs.

Les lèvres humides de vodka, le président éméché m’avait avoué en plaisantant que si je n’avais pas été bolchevik, il m’aurait fait plus confiance qu’aux Anglais. J’avais vidé mon verre, puis répondu d’un ton sérieux : je ne ferais pas confiance à certains Anglais même s’ils étaient bolcheviks.

Ses éclats de rire avaient fait grincer sa chaise roulante. Comme si un certain gros Anglais, auquel nous pensions tous deux, y était assis. Quand Roosevelt avait retrouvé son calme, j’avais ajouté : certains Anglais, de même que certains bolcheviks, sont très cyniques. Et le cynisme est la pitoyable bravoure du lâche.

Cet Américain-là avait haussé les sourcils et protesté contre de telles généralisations, retournant mes paroles dans sa tête pour leur trouver la bonne place. Il avait même cessé de mastiquer.

Je m’étais senti mal à l’aise et avais exprimé la chose plus simplement : le dernier pas du cynique est la trahison. Non par foi en la vérité — il ne la possède pas — mais par crainte de la foi. Que les autres possèdent.

Roosevelt avait aussitôt hoché la tête, mais ainsi que je l’avais immédiatement constaté, il n’avait pas mis mes paroles à la bonne place.

“ Au fait, maréchal Staline, et cela reste entre nous : est-il vrai que  pour vous, les Juifs sont des traitres ? ”

“ Qui vous a rapporté cela ? ”

“ Nos journaux, par exemple. Staline, disent-ils, est un homme horrible, il ne fait pas confiance aux Juifs. Il les a chassés du parti ”.

J’avais manifesté le regret de voir son verre encore plein :

“ De quel parti ? ”

Il avait repoussé son verre et s’était excusé :

“ Je ne peux plus, elle est trop forte !... De votre parti. Qui d’ailleurs est fort, lui aussi. Le parti bolchevik. ”

“ Mais vous ne leur faites pas confiance vous-même. Aux bolcheviks. ”

Le président avait effacé son sourire avec sa serviette.

Moi, je n’avais pas eu besoin de serviette.

“ Pour tout vous dire, vos journaux sont malhonnêtes. Ils effraient le peuple avec les bolcheviks en les traitant de bandits, et après ils se plaignent que nous ayons réduit les effectifs de cette bande. Et que parmi les exclus il y ait eu ces malheureux Juifs ! ”

Sur le visage de Roosevelt, le sourire avait fait place à l’indécision.

“ Que voulez-vous ne pas me dire, Président ? lui avais-je demandé, venant à sa rescousse.

“ Non pas vous dire mais vous montrer, avait-il avoué, jetant un regard alentour, bien qu’il n’y eût personne à part son interprète. Mais je vais vous le montrer quand même. A condition que vous me promettiez de l’oublier aussitôt. ”

“ Parole de bolchevik ” avais-je promis.

Il avait toussoté et tiré d’une poche extérieure une feuille pliée dans le sens de la longueur et qui en dépassait depuis trois jours :

“ Regardez ! ”

J’avais jeté un coup d’œil et et avais rendu le papier au président :

“ Voilà, c’est oublié ! Mais pourquoi avoir hésité pendant trois jours ?! Quand un texte est dans votre langue, je l’oublie instantanément. Parce que je ne comprends pas. ”

“ C’est écrit dans notre langue, avait-il reconnu. Mais par un homme à vous. Et il dit la même chose que nos journaux. ” Il s’était alors tourné vers l’interprète.

Celui-ci avait récité précipitamment le texte par cœur. Il m’en est resté deux phrases :

“ Staline a déclenché une campagne antisémite dans tout le pays. Et les conséquences en seront fatales. ”

Dans le silence qui avait suivi, il m’était soudain venu à l’esprit que j’avais raté ma vie privée. Je n’avais jamais réussi à consacrer du temps ni à ma femme ni à mes enfants. Je m’étais souvent montré grossier à leur égard. Et pour ce qui était de Nadia et de Iacha, l’aîné, je ne pourrais plus jamais leur dire un mot affectueux. Ils ne reviendraient plus.

Mais il me fallait à présent dîner avec un étranger nommé Franklin. Qui ne comprenait pas ma langue. Et qui gardait auprès de lui un interprète, tout aussi nécessaire que sa chaise roulante.

“ Vous êtes juif, vous aussi ? ” avais-je demandé à ce dernier, qui paraissait également ému.

“ Pourquoi “ aussi ” ? avait répondu à sa place Franklin. Je ne suis pas juif ! ”

J’avais rassuré Roosevelt.

“ Je ne parle pas de vous. Mais de l’auteur. ”

Le président s’était agité :

“ Ne me demandez pas, je vous prie, de qui il s’agit ! ”

“ A quoi bon, en effet ? avais-je aquiescé. Mais puis-je vous appeler Franklin ? Ne serait-ce qu’une fois ? ”

“ Cent si vous voulez ! ”

“ Non une seule. Vous me dites de ne pas poser de questions. Et moi je vous réponds : à quoi bon, en effet, Franklin ? On pose des questions quand on ne comprend pas. ”

L’interprète s’était agité à son tour.

“ L’auteur est un traitre, avais-je ajouté. C’est à dire un homme simple, mais convaincu que sans Staline il ne resterait pas si simple que ça. Les gens simples ont l’impression qu’ils trahissent au nom des idées. Mais ils le font en fait pour des choses. Ils veulent en posséder plus. ”

Ma généralisation avait cette fois réjoui Roosevelt, car il avait compris que je ne savais rien de très concret :

“ L’auteur n’est pas un homme simple, justement. L’homme simple... Mais puis-je, moi aussi, vous ?.... Je dis que l'homme simple de votre définition, Joseph, est par trop ignoble. ”

“ Ce n’est pas mon homme, mais celui de dieu. Et vous avez raison : l'œuvre n'est pas réussie. Par contre, votre homme " non simple " à vous l'est tout de même beaucoup. Parce que c’est un traître. ”

Et j’avais poursuivi mes supputations :

“ Très simple. Et, apparemment, il ne réussit pas de mon vivant à ne pas le rester. Certains Juifs y parviennent, d’autres pas... ”

Roosevelt souriait : le peu simple maréchal Staline, songeait-il, se perdait. Dans ses calculs. 

J’avais hasardé une nouvelle interprétation : “ Peut-être s’agit-il d’un homme qui n’était pas simple et que j’ai dégradé. Cette catégorie-là se plaint plus souvent. D’antisémitisme, généralement. Trotski était d’une famille de riches propriétaires terriens, mais il n’a décidé de devenir un “ pauvre Juif ” que lorsqu’il a perdu la partie. ”

Le président avait cessé de sourire.

“ Il est fort possible, avais-je ajouté, que ce texte vous ait été envoyé par un homme que j’ai moi-même autrefois promu... ”

“ N’en parlons plus ! avait dit Roosevelt frémissant. J’ai seulement voulu vous prouver qu’il n’y a pas que nos simples gens, mais aussi des bocheviks en vue qui vous trouvent sévère avec les Juifs. J’aimerais toutefois que nous restions amis, une fois la guerre finie. ”

J’avais eu envie, quant à moi, de couper court à nos relations.

“ Une fois la guerre finie, dites-vous ? Ce n’est pas pour demain, Président. Car vos hommes et vous tardez à ouvrir un second front. Ce qui conduit les bolcheviks à faire diverses suppositions. Par exemple, que vous ne vous dépêchez pas de sauver les Juifs. De même que vous ne vous êtes pas dépêchés avant la guerre. On vous avait prévenus, mais vous aviez décidé de ne pas y croire. Ou peut-être y avez-vous cru justement, mais... ”

J’avais marqué un silence, car Roosevelt esquissait un geste en direction de son verre. Quand il avait repris ses esprits, j’avais continué à manifester ma colère, tout en poursuivant mentalement mes hypothèses sur le traître :

“ Un de nos Juifs, un bolchevik en vue, lui aussi, a dit dans un journal que quand on vous avait averti à propos de Hitler et des Juifs, vous y aviez cru, mais aviez fait exprès de ne pas lever le petit doigt. Et que vous étiez, par conséquent, un antisémite. Nous l’avons puni...

Roosevelt avait éclaté de rire :

“ Qui est-ce ? ”

“ Cela n’a pas d’importance ”

“ Vous avez dit “ en vue, lui aussi ”. A qui faisiez-vous allusion ? ”

J’avais eu une brusque illumination :

“ A Maxime Litvinov, notre ambassadeur à Washington. Qui vous a écrit ça. Ce papier comme quoi j’étais un antisémite. Et qui a jadis été un bolchevik encore plus en vue. Un ministre. ”

Sous Roosevelt, la chaise roulante avait à nouveau grincé et je lui avais tendu une serviette :

“ Mais nous ne le punirons pas. Vous avez ma parole de bolchevik. De bolchevik très en vue. ”

 

 

Il ne faut nommer personne à quelque poste que ce soit...

 

J’ai tenu parole. Bien que, selon des informations que m’avait communiquées peu de temps après Beria, Litvinov eût également remis, juste avant son retour de Washington, une note personnelle au vice-président. Et bien que le président fût décédé, également peu de temps après.

J’ai ordonné à Lavrenti d’oublier Litvinov, à qui j’ai même offert une datcha à Firsanovka pour services rendus. Alors qu’il aurait mérité d’être limogé plus tôt de son poste de Commissaire du peuple. Ou mérité de n’être nommé ni à ce poste, ni au poste d’ambassadeur en Amérique.

Plus je connais les gens et plus je suis convaincu qu’il ne faut nommer personne à quelque poste que ce soit. Ou alors il faut constamment les destituer. Tous. De tous les postes.

Ou bien supprimer tous les postes. Quels qu’ils soient. En ne laissant que ceux pour lesquels il existe des gens fiables. Le malheur, c’est que les gens fiables “ grandissent ”, une fois en poste.

Molotov, que j’avais nommé Commissaire du peuple à la place de Litvinov, avait d’abord été impressionné par sa nouvelle fonction. Elle l’avait tellement déconcerté qu’il avait tenté de plaisanter : seul un Valache savait combien il était difficile de travailler au commissarait aux Affaires étrangères ! On n’avait que des “ diplomates ” tout autour ! Presque tout le monde était ambassadeur !

Il faisait allusion à Litvinov qui, à l’époque, n’avait pas encore changé de nom et s’appelait Valache. Et qu’il imitait pour me convaincre qu’il était, lui aussi, capable de rire.

A présent, tu es toi-même un Valache, lui avais-je répondu, et c’est toi qui as les cartes en main. Et s’il y a beaucoup de diplomates y compris parmi les ambassadeurs, eh bien, bats les cartes.

Et c’était vrai qu’il y en avait beaucoup. L’Angleterre,  l’Allemagne, la France, l’Italie, la Finlande, l’Autriche, l’Espagne, le Japon, presque tous les pays de poids, avaient été dotés par Litvinov d’un ambassadeur juif.

Les Juifs aussi ont du poids, mais Molotov a raison : notre cause est celle du peuple tout entier et c’est pourquoi elle doit être représentée par tous les peuples.

Mais quand il avait battu les cartes, on m’avait traité d’antisémite à l’étranger. Alors qu’avant le limogeage de tous ces ambassadeurs litvinoviens ou lors de leur nomination, il n’était venu à l’idée de personne de louer la confiance que j’accordais aux Juifs. Personne n’avait mentionné que non seulement un de mes Commissaires du peuple était juif, mais que presque tous mes ambassadeurs l'étaient.

Et même si on en avait mention, on n’aurait pas oublié de préciser que les ambassadeurs n’étaient pas désignés par Staline, mais par le Ministère des Affaires étrangères. Qui les nommait non parce qu’ils étaient juifs mais parce qu’ils étaient compétents.

A l’époque déjà, on m’accusait de judéophobie. Du fait que les chefs de camps de concentration, tout comme les ambassadeurs, étaient majoritairement juifs. Staline, disait-on, en a volontairement fait des geôliers. Pour accroître le mépris envers les “ youpins ”.

Et personne n’a signalé que les chefs de camps étaient désignés non par Staline, mais par Berman, le chef du Goulag. Désigné, là encore, non par moi, mais par le Ministère des “ entrailles ”. Qui compte pas mal de “ diplomates ”, lui aussi.

Mais même si on l'avait dit, on aurait oublié d’ajouter que le Commissaire du peuple de ces affaires-là nomme des gens à des postes de responsabilité non parce qu’ils sont juifs, mais parce qu’ils ont des capacités dans ce domaine.

Et parmi les gens capables, il y a des gens capables de tout.

L’un d’eux, Naftali Frenkel, était tout particulièrement doué. Au point que de la prison dans laquelle il avait été jeté pour des transactions commerciales douteuses, il était directement passé au NKVD. Où il était parvenu au grade de général. Et avait décroché une décoration.

C’est justement lui qui avait inventé les camps. Pendant sa détention. Parce qu’il est pénible d’être détenu quand on n’aime pas être tenu. D’autant plus que l’inaction donne parfois au cerveau des idées. Des idées toujours simples, c'est vrai. Sur la nourriture. Les bonnes femmes. La Sicile.

Mais on ne peut pas généraliser sur le cerveau. L’homme est constitué de trillions de cellules. Le cæcum comporte des milliards de cellules identiques qui fonctionnent de façon identique. Dans le cerveau, par contre, pas une ne ressemble à l’autre. Chacune d’elles a son propre comportement. Et s’accouple tantôt à l’une, tantôt à l’autre, brusquement. La plupart du temps, sans résultat tangible.

Chez Frenkel, en revanche, deux cellules très simples s’étaient unies de façon si inhabituelle qu’elles en avaient produit une troisième. Géniale, qui plus est. Bien que très simple, elle aussi.

Une société ne peut vivre sans pratiquer la déportation, raisonnait la première cellule. Surtout quand elle est en période d’édification et qu’on lui met des bâtons dans les roues. Mais d’un autre côté, beaucoup ont du mal à supporter la déportation. Et voilà que ces deux idées issues d’une même cellule avaient fusionné en une troisième idée : celle d’expédier ceux qui supportaient mal la déportation sur des chantiers d’intérêt collectif.

Ils y gagnaient et la société aussi.

Berman fut nommé chef du Goulag non parce qu’il était juif, mais parce qu’il avait aussi fait preuve de capacités. Unificatrices. Il avait uni la mer Blanche au lac Onega. Par le canal de la mer Blanche. Une œuvre réalisée selon son schéma. Par ceux qu’il avait déportés en tant qu’ennemis du peuple. Et qui avaient du mal à supporter.

Mais là aussi : s'il avait été juste de nommer Berman à ce poste, il aurait été plus juste encore de ne pas le nommer. A quelque poste que ce soit. Comme Litvinov. Il avait “ grandi ” et avait dû être  rapidement limogé.

 

 

Le bonheur des Juifs est devenu trop petit pour eux et ils ont désiré celui des autres...

 

Il s’est passé la même chose avec Molotov. Il a remplacé Litvinov peu de temps avant la guerre. Mais il a été grand temps de le limoger avant qu’elle ne finisse. Et ce, entre autre, pour des raisons identiques à celles qu’il avançait dans ses accusations contre Litvinov.

A l’étranger, Molotov s’était empressé de remplacer les ambassadeurs juifs, mais pas chez lui. Pauline était restée bien en place. Envoyée inamovible des Juifs zaporogues.

Mais tandis qu’auparavant, en l’honneur de sa femme, il ne mangeait pas de viande non kascher devant sa belle-mère zaporogue, à présent et sous son influence, il avait en horreur les peuples non kasher. Alors qu’il n’était pas juif lui-même. Et alors même qu’il nommait avec mépris notre YAK[43]  le “ yak kascher ”.

En 1943, il m’avait proposé d’envoyer deux célèbres yaks en Amérique. Qui n'avaient rien des taureaux à queue de cheval. Deux petits maigrichons : Mikhoèls et Feffer. Mais  qui portaient des prénoms à cornes : Solomon et Itzik.

Molotov avait espéré que ces deux yaks réussiraient deux missions. Primo : traire les Yakob locaux pour acheter des canons antifascistes. Secundo : les lâcher sur Washington. Qui tardait à ouvrir un second front.

Solomon et Itzik s’étaient correctement acquittés de la première. Le lait n’était pas bien crémeux, mais ils en avaient soutiré une bonne quantité. En faisant le tour de tous les richards. Solomon s’était au passage cassé une jambe et boîtait, tandis qu’Itsik s'était vu jeter sur le dos par un fourreur une lourde pelisse. Qu’il avait traînée à travers toute l’Amérique.

Plus une autre pour moi. Gigantesque. Itzik est un idiot, mais c’est en tant que tchékiste pur et dur qu’on l’avait mis aux trousses de Mikhoèls. A tel point pur et dur que lorsque le fourreur avait manifesté l’intention de m’offrir une pelisse à moi aussi, Itzik n’avait pas osé lui révéler ma véritable taille.

Ce fourreur se révéla un parfait connard. Il me choisit une pelisse selon sa fantaisie. A la mesure de mon pays tout-puissant.

Feffer avait pensé qu'à son retour ce cadeau juif ferait mon bonheur. Mais quand les gardes avaient traîné la pelisse jusque dans mon bureau, je m’étais mis en colère et avais fichu Itzik dehors.

En le regardant par la fenêtre, Molotov et moi avions éclaté de rire.

Enveloppé dans la pelisse qu’on lui avait offerte, plié en deux, il traversait la cour enneigée, clopin-clopant, en direction du portail. Il s’arrêtait à chaque pas et de sa main gauche relevait le pan de son manteau qui se prenait sous sa bottine. Tandis que de la droite, il rajustait un sac volumineux renfermant ma pelisse.

A peine Itzik disparu, Molotov avait proféré des jurons. S’en prenant à lui, à Mikhoèls et à Washington. Car les yaks n’avaient pas accompli la deuxième mission. Les Yankees ne leur avaient pas accordé leur soutien, pas plus qu’ils n’avaient soutenu leurs propres Yakob.

Ils leur avaient cependant donné leur appui pour une troisième mission. Mission rapportée chez nous par Mikhoèls et Feffer. Et qui, bien que née en Amérique et concernant la Crimée, était purement juive. Feffer, il est vrai, la disait soviétique.

Il n’y avait pas qu’Itzik qui, contrairement à Solomon, amalgamait juif et soviétique. Et pas que des phallus juifs. Ni des Fritz qui agitent devant tous l’épouvantail des “ youpins et communistes ”. Je parle de mon peuple.

Qui a fait cet amalgame parce que j’ai protégé les Juifs de lui. Par des actes et non des paroles.

Quoique je n’aie pas lésiné non plus sur les paroles. Les communistes, n’ai-je cessé de lui répéter, sont des ennemis jurés de l’antisémitisme. L’antisémitisme c’est la contre-révolution. C’est une forme de chauvinisme raciste. Un chemin mensonger qui nous ramène à la jungle. Une survivance dangereuse de l’anthropophagie.

Bien que mon peuple ne soit pas l’inventeur de la judéophobie, je l’ai menacé de le fusiller pour cela. De même que pour trahison de la patrie. Et pas en paroles, mais par la loi.

Jamais aucun souverain n’a autant risqué de perdre la confiance de son peuple. En outre, quand il s’agit des Juifs, tout roi se conduit en cordonnier. Il se considère non comme le père de son peuple, mais comme son fils. Le fils d’un cordonnier.

Beaucoup de gens parmi mon peuple ont détesté les bolcheviks précisément parce que, avec nous, les Juifs vivent mieux. Un poète russe, Vassiliev m’a traité de “ fils de cordonnier ”, de “ fils de chienne ”, et de “ boutiquier au cul tordu ”. Parce que j’ai chaussé les Juifs et couvert le “ cou des youpins ” de lauriers. Il a incité le peuple à leur couper le cou, à leur arracher leurs couronnes et à me les fourrer dans le derrière.

C’est à lui pourtant qu’on a défoncé le cul, mais il a eu raison au moins sur un point : les Juifs n’ont certes pas été les seuls à bénéficier de la justice, mais la révolution ne leur a occasionné aucun “ frais ”. Ils n’avaient rien à lui sacrifier, car jusqu’à la révolution d’Octobre, ils n’avaient ni postes ni terres. Ni lauriers.

C’est pourquoi ils m’ont suivi, en foule, impétueusement. Comme ils avaient suivi Moïse. Plus volontiers même, car ils n’ont pas eu à attendre quarante ans leur “ bonheur juif ” mais huit ! Et pas dans le désert du Sinaï, mais où bon leur semblait. Sans “ périmètre de résidence ”.

A vrai dire, ils ont conquis des postes immédiatement, mais par “ bonheur juif ”, j’entends le film de ce nom. Qui est sorti en 1925 et a été projeté jusqu’au jour où les Juifs que j’avais rendus heureux ont trouvé, comme tout fonctionnaire affecté, que leur bonheur était trop petit pour eux et désiré celui des autres.

Le rôle principal dans ce film était tenu par Mikhoèls.

 

 

Il est moins dangereux de tuer des insectes que des aborigènes...

 

En rentrant d’Amérique, il était allé discuter du projet de bonheur criméen avec Lozovski. Non pas parce que celui-ci s’appelait aussi Solomon, mais parce que le YAK dépendait nommément de lui.

Ce dernier avait également jugé l’idée d’une Crimée juive “ novatrice ”, bien qu’elle eût surgi dès les années 20, quand les Juifs avaient imaginé de fonder une république pour atteindre le bonheur parfait. Et qu’ils avaient quitté le “ périmètre de résidence ” pour entreprendre l'exode. Mais en empruntant des itinéraires variés.

La Crimée leur plaisait tout particulièrement. Ils n’aimaient pas, par contre, que des gens s'y trouvent déjà. Pire que des gens : les Tatars de Crimée. C’est à dire des aborigènes et pas simplement des musulmans.

En 28, le gouvernement avait déclaré aux Juifs qu’il les comprenait, mais qu’il n’y avait aucune raison d’expulser les Tatars. Par conséquent, Moscou avait attribué aux “ chercheurs de bonheur ” un autre territoire. Dans la région de l’Amour.

Les Juifs avaient fini par créer leur république dans la taïga, tout en préférant les cafards des villes à ses moustiques. Mais même les Juifs de la capitale n’étaient pas parvenus à éradiquer de l’âme juive la nostalgie babylonienne du bord de mer criméen.

A leur retour d’Amérique, Mikhoèls et Feffer l’avaient avoué aux dirigeants juifs. Entre autres, aux plus perspicaces, qui, comme il se devait, s’accusaient mutuellement de leur récente myopie envers les Allemands et de leur fatale insouciance vis-à-vis du sort de leurs frères d’Europe.

Et qui avaient eux aussi la nostalgie du bonheur perdu. Perdu longtemps auparavant, en Palestine. Où ils escomptaient bien à l’avenir, après la guerre, réinstaller ce même bonheur.

Entendant évoquer la Crimée, ils s’étaient cependant réjouis. Surtout les plus perspicaces, effrayés chez nous par les dimensions de notre pays, et craignant en Palestine le caractère guerrier des musulmans. Comparés à ces derniers, les musulmans de Crimée faisaient preuve d’un esprit de conciliation étonnant.

L’amour manifesté par ces Tatars pour l’occupant hitlérien en avait été la confirmation la plus éclatante. Les dirigeants les plus perspicaces en avaient déduit que les Tatars ne méritaient pas de vivre dans cette zone balnéaire.

Quant au bonheur juif universel à venir, la perspicacité actuelle consistait, selon ces chefs, à ne pas le reporter à demain.

Washington avait rapidement accepté l’éventualité de créer un État juif en territoire soviétique. Il fallait donc désormais imposer ce point de vue chez nous et au plus vite.

Les deux Solomons, Milhoèls et Lozovski, s’en furent quêter un sage conseil auprès d’une bonne femme. Auprès de Pauline. Qui, avant même de le leur donner, leur assura le soutien du deuxième homme fort du pays.

Le conseil se révéla fort peu sage : il s’agissait de remettre la demande de création urgente d’une République juive de Crimée au premier homme fort du pays.

Ce fut le deuxième homme fort qui taxa ce conseil de fort peu sage. Molotov ordonna que la requête lui soit adressée à lui. Pour avoir le droit de s’en occuper personnellement et de près. Ainsi que la possibilité, avant d’en référer au premier homme fort, de s’assurer du soutien des troisième, quatrième et cinquième hommes forts.

Et bientôt, les uns et les autres vinrent se plaindre auprès de moi des Tatars. Nous avons abouti en toute indépendance à la conclusion, me dirent-ils, que les Tatars se sont conduits horriblement mal. Nous livrions des combats pour libérer totalement la Crimée, et les Tatars, eux, aidaient l’envahisseur à garder le territoire conquis.

A Téhéran, Roosevelt, s’appuyant sur ses propres informations, me dit la même chose en présence de Churchill, qui renâcla et me demanda s’il était vrai que les Tatars avaient autrefois envahi la Russie, comme le faisaient les Allemands. Et s’ils s’étaient aussi emparés de la Crimée.

Je me fâchai, et pas seulement contre les Tatars. C’était vrai, expliquai-je, mais cela s’était passé bien avant l’invasion anglaise. Et anglo-américaine. De la Crimée, notamment.

Finalement, Lavrenti, qui hésitait souvent à utiliser des aphorismes en ma présence, déclara lors d’un dîner dans l’appartement du Kremlin de Molotov que les amis de nos ennemis étaient nos ennemis. Puis, honteux de cette sage parole, il s’exprima de façon plus simpliste : il dit que par ennemis, il entendait l’occupant allemand et par amis, les Tatars de Crimée.

Et il jeta à Pauline un regard qui exigeait des applaudissements chaleureux et des embrassades du même genre. Privées, entre autres. Celle-ci se tourna avec coquetterie vers son époux qui affirma que, certes, un visiteur qui s’impose était pire qu’un Tatare[44], mais qu’un Tatare ne valait pas mieux qu’un visiteur qui s’impose. S’agissant surtout d’un Tatare de Crimée.

J’allumai lentement ma pipe et sans quitter la fumée des yeux, je proposai un toast à la libération totale de la presqu’île de Crimée. Des Allemands et des Tatars. Pauline applaudit chaleureusement et s’élança vers moi, mais, comme d’habitude, je ne lui permis pas de m’embrasser. Même en public.

Un jour plus tard, Molotov m’apportait la requête du YAK sur tout l’avantage qu’il y aurait à créer une République juive. Une deuxième, qui viendrait s’ajouter à celle de la taïga. En Crimée. Et sans tarder.

“ Ton avis ! ” exigeai-je. 

Sachant que je connaissais déjà cet avis, il entreprit aussitôt de le défendre.

“ Afin de mobiliser la confiance du monde, me rappela-t-il, nous venons de dissoudre le Komintern. Une sage décision qui a montré à tous que nous ne prétendons pas dominer le monde. Une Crimée juive constitue un nouveau pas dans cette direction. Hitler casse du Juif partout où il le peut, et le reste du monde s’en lave les mains. En offrant aux Juifs un foyer, nous convaincrons la planète de notre supériorité morale. Et de notre amour pour la justice. ”

“ Tu surestimes les capacités de la planète, dis-je avec étonnement. Les Américains ne les surestiment pas. C’est pourquoi ils se gardent de proposer un foyer juif chez eux. Alors qu’ils ont exterminé la population locale depuis longtemps. ”

“ Washington tarde à le faire parce que la terre en Amérique vaut cher, et que le gouvernement n’en possède pas beaucoup ”, répondit Molotov.

“ Leurs Juifs n’ont qu'à payer ”, lui concédai-je.

“ D’après les informations dont je dispose, répliqua-t-il, certains Juifs américains, Rosenberg lui même, en veulent à Washington et placeraient plus volontiers leurs dollars en Crimée socialiste. ”

“ D’après les informations dont je dispose, annonçai-je calmement, ils ont calculé que la Crimée leur reviendrait moins cher que leur Pennsylvanie. Toujours d’après mes informations, Rosenberg est même prêt à se pendre du moment qu’on lui fournit la corde gratuitement. De plus, ajoutai-je, d’après mes informations, tu tiens les tiennes de Pauline; Et elle, de son petit frère américain. Qui communique avec sa petite sœur non seulement à travers l’océan, mais avec Rosenberg par la route. Et ce n’est pas uniquement parce que la terre est meilleur marché chez nous qu’en Pennsylvanie que Rosenberg veut  placer son argent en Crimée socialiste . Mais parce qu'une Crimée juive, il l’a avoué lui-même, favorise les visées américaines. ”

“ Rosenberg est un phallus ” fit Molotov, troublé. Mais il ajouta qu’il était également clair que la Crimée une fois libérée ne pourrait rester vacante.

“ L’essentiel est de la libérer, concluai-je. Et quand nous l’aurons libérée, nous aurons le temps de voir venir : la Crimée n’aura qu’à rester libre un moment. Ça lui va bien, c’est une région ensoleillée. ”

Dès que le deuxième homme fort eut quitté mon bureau, je convoquai le troisième, le quatrième et le cinquième. Qui optaient “ en toute indépendance ” pour la libération de la Crimée. “ A présent, occupez-vous du YAK, ordonnai-je, et tâchez de savoir s’il est indépendant dans ses démarches. ”

Ils tirèrent cela rapidement au clair. Et recommandèrent de dissoudre le YAK. Mais je décidai, là encore, de ne pas presser la chose. De lui lâcher la bride un certain temps.

 

 

 

 

Tout ce que l’on peut dire sur l’essentiel est mal compris...

 

Le YAK fit, hélas, un mauvais usage de cette liberté. Après la défaite des fascistes, il continua de se dire Comité juif antifasciste et combattit désormais pour ou contre tout le reste.

Pour la Crimée, entre autres. Et contre sa vacance.

Dans leur lutte, les yaks n’épargnaient personne. Ils ne s’épargnaient pas les uns les autres. Ils n’étaient même pas capables de déterminer parmi eux les ennemis ou amis du peuple. Du peuple juif, notamment.

Le romancier Feuchtwanger m’a avoué que cela se passait depuis longtemps comme ça chez les Juifs. Dans la guerre de Judée, nous avons massacré plus de Juifs que les Romains, disait-il. Et la cuisine juive elle-même est conçue comme de l’auto-flagellation. Il m’a également expliqué que les Juifs avaient fait du mépris qu’ils éprouvaient pour eux-mêmes un mépris que ressentirait l’humanité entière envers eux. Provoqué par leur propre mépris envers eux-mêmes.

Ce n’est peut-être pas ça, mais ces remarques ont une certaine finesse. Personne, par exemple, ne me méprise autant que moi-même. Alors que ce que je déteste le plus en moi, me vient précisément des gens. C’est pourquoi il me semble qu’ils ne font qu’attendre tous ma mort.

La différence entre les Juifs et moi, c’est que je me comprends. Et donc que j’ai su me définir aux yeux des autres. Tout le monde, par exemple, sait où je vis. Au Kremlin.

Avec les Juifs rien n’est clair. Car ils ne savent pas eux-mêmes où fonder leur patrie. Dans la taïga ? en Crimée ? en Afrique ou en Palestine ? Un de leurs écrivains a récemment proposé de créer une patrie juive dans la région de la Volga. Là où vivent les Allemands.

Jdanov m’avait d’ailleurs suggéré de dissoudre les yaks, puisqu’ils ne savaient pas eux-mêmes ce qu’ils voulaient. Ou pire que ça : ils le savaient certainement, mais le dissimulaient. D’autant plus qu’outre-Atlantique on leur conseillait, au contraire, de ne pas se dissoudre. Et non seulement on ne demandait pas d’argent en échange, mais — au contraire, là encore —, on en adjoignait audit conseil.

Si les Juifs n’étaient pas des Juifs, mais, par exemple, des Abkhazes, j’aurais depuis longtemps dissous ce Comité juif antifasciste. Afin que leur lutte pour le pouvoir en Abkhazie, ne se déguise pas en lutte contre ceux qui en sont pour l’instant absents. Les fascistes.

Mais les Juifs, hélas, n’ont jamais été des Abkhazes. Sinon, seuls les Géorgiens leur auraient cassé la figure. Et comme ils ne sont pas abkhazes, mais juifs, ils ne se font pas casser la figure par les Géorgiens mais par tout le monde. Il est vrai que les Géorgiens leur casseraient la figure s’ils avaient l’idée de créer leur république en Géorgie.

Jdanov n'était pas le seul, dans notre gouvernement, à regarder les Juifs de travers. Ni Khrouchtchev en Ukraine. Crimée comprise. Et ils n’étaient pas les seuls à avoir raison de trouver qu’il était temps de dissoudre le YAK. Mais moi, je ne m’étais pas pressé du fait, justement, que Jdanov, Khrouchtchev et les autres regardaient de travers les Juifs.

Pour ce qui est des Juifs eux-mêmes, j’avais organisé au Kremlin, dès notre victoire historique, une grande réception, où j’avais prononcé un petit toast en leur honneur. Également historique.

“ A la santé de tous nos peuples ! ”, avais-je déclaré. Et avant tout, au peuple russe ! ”.

Premièrement, tout pays comporte un peuple principal. Deuxièmement, le peuple russe me plaît. J’avais même expliqué pourquoi. Parce que j’aime qu’un peuple possède un esprit simple et clair, et qu’il soit ferme et patient. L’essentiel étant qu’il soit capable de faire confiance.

Les Juifs, semble-t-il, s’étaient vexés. Et ils n’avaient pas été les seuls. Mais je m’étais montré sincère. Aussi sincère que si j’avais dit qu’entre tous les fruits, je préférais les pommes. De même que Lavrenti préfère les figues. Qui sont moins simples que les pommes.

Et poussent en Abkhazie.

Chacun ses goûts. Peu avant la fin de la guerre, Roosevelt m’avait raconté que les Noirs avaient l’impression que les Blancs étaient nus. Tandis que les Américains trouvaient les Anglais si hypocrites que même l’accouplement chez eux était devenu de la pure diplomatie.

Ce n’est d’ailleurs pas à Téhéran, où il s’était souvent moqué des Anglais, qu’il m’avait dit ça, mais en Crimée. Cela m’avait bien amusé, mais Roosevelt avait ensuite orienté la conversation sur les Juifs. Ses sympathies sionistes s’étaient, disait-il, renforcées après la rencontre de Téhéran, et il était dorénavant prêt à se battre pour la création d’un État juif.

J’avais répondu que je me considérais, moi aussi, sioniste. Dans la mesure où j’étais prêt à faire que justice soit rendue aux Juifs. Justice qui devait être rendue là où elle avait été bafouée. En Palestine. Si on leur rendait justice en Pennsylvanie, par exemple, et qu’on en chassait les Pennsylvaniens, ces derniers, tôt ou tard, voudraient y revenir. Pour rétablir la justice.

“ Il n’existe qu’un seul moyen d’éviter ça. Vous, les Américains, êtes un peuple entreprenant. Et il vous semble que vous avez vingt ans d’avance sur nous. Tout dépend de ce qu’on entend par “ avance ”. Si on parle dans l’absolu, vous êtes en retard. De huit heures au moins. Voilà pourquoi votre solution ne nous convient pas. ”

“ Quelle solution ? ” avait dit Roosevelt incrédule.

“ Celle de massacrer tous ceux qui pourraient revenir. ”

Roosevelt m’avait compris. Ou du moins il avait fait semblant. Mais les Juifs ne firent pas semblant. Ils n’abandonnèrent pas le front de la Crimée.

Roosevelt emporta dans la tombe tout espoir de repos. Non le sien, évidemment, mais le mien. Nos anciens alliés ouvrirent les hostilités et refusèrent à partir de là tout ce qu’ils m’avaient promis par écrit. Ils misaient secrètement sur mon tempérament emporté.

Je dus entre autres renoncer à mon plan de renforcement du flanc sud. Après quoi, le deuxième homme fort du pays cessa enfin toute allusion à la création d’un paradis juif là-bas.

La deuxième dame du pays — Pauline — ne lâcha toutefois pas prise. Ni les deux Solomons. Ni de nombreux ingénieurs des âmes juives. Ni le YAK, presque au grand complet. Qui continuait d’être un grand ami de l’Amérique. Et se démenait donc, à la veille d’une catastrophe universelle, pour son petit bonheur privé.

Ce que, malgré mon âge, je ne pouvais m’autoriser à faire. Au début 48, j’avais bien espéré qu’en été, bon nombre de combattants, et notamment ceux-là, deviendraient raisonnables. Mais mon espoir fut vain : l’établissement d’un “ paradis juif ” en Palestine les enhardit. Ils se mirent à parler haut et fort, et plus seulement de la Crimée.

Quant à la deuxième dame du pays, elle était à la fois tourmentée par la vacance de la presqu’île et par la non-vacance persistante du poste du numéro un. Décideur de tous les problèmes de vacance.

Que la deuxième dame veuille devenir première dame, cela se comprend. Si Pauline ne m’avait pas dégoûté en tant que bonne femme, je l’aurais laissée, après Nadia, se pendre à mon cou et tenir ce rang. Et on l’aurait aussi compris. Même Molotov ne se serait pas indigné si je lui avais proposé de divorcer de sa femme.

C’était moi qui m’indignais. Non du fait que Pauline veuille devenir première dame. Tout en restant pendue au cou de Molotov. Et en exhalant les parfums du Trust Jirkost [45]plus en direction du deuxième secrétaire du pays que de son deuxième homme fort.

Je ne m’indignais pas tant du fait que Pauline souhaite la même chose que l’ennemi, mais de ce qu’elle le souhaite, comme l’avait bien défini Lavrenti, avec l’ennemi. En liaison avec lui. Une liaison qui ne passait pas uniquement par les yaks, que je n’avais pas dissous (et qui s’étaient totalement débridés).

En septembre de l’an dernier, Israèl a nommé à Moscou une petite ambassadrice moustachue, nommée Golda. Malenkov, qui ressemble à une bonne femme, a même eu l’impression qu’Israèl nous avait envoyé un type déguisé en femme.

Lavrenti l’a tranquillisé : il s’agissait bien d’une bonne femme. Jeune et américaine, il est vrai.

La jeunesse n’a pas empêché la mâle sioniste, à peine remise de son voyage, de s’acoquiner avec notre bolchevique vieillisSante. Avec Pauline. Une union qui, hélas, n’a pas été que spirituelle.

Plus elles ont sympathisé et plus il est devenu clair que Pauline ne se contentait pas de lui susurrer les secrets de fabrication des parfums du Trust Jirkost. Et que l’autre lui expliquait bien autre chose que la façon de faire pousser les moustaches dans les kibboutz.

Mais à peine né, le soupçon s’est évaporé. Les Américains ont alors reçu des informations en provenance de Moscou dont seul Molotov avait connaissance, tandis que les documents secrets que conservaient Pauline disparaissaient.

Son deuxième secrétaire a fini par avouer. Non qu’il était sous le charme de la deuxième dame du pays, mais qu’il se livrait à l’espionnage en faveur d’un pays autre que le nôtre.

En novembre, j’ai dissous le YAK. En décembre, j’ai proposé à Molotov de divorcer. Comme je m’y attendais, il n’a pas manifesté d’indignation. En février, comme Molotov s’y attendait, on a arrêté Pauline. En mars, je lui ai retiré son portefeuille. Ce qui ne l'a pas surpris non plus.

Mais à présent, il ne sait plus à quoi s’attendre. Pas plus que Lavrenti. Qui lui a donc proposé d’aller me parler de Pauline. Avec lui.

Ce n’est pas Pauline qui inquiète Lavrenti. Même si, en tant que femme, elle n’est pas la seule à le troubler. Elles le troublent toutes.

Il n'y a pas qu'elle qui inquiète Molotov. Même si aucune autre femme ne le trouble. En tant que femme, même elle ne le trouble pas. Ni personne.

C'est autre chose qui inquiète Lavrenti et Molotov.

L’essentiel.

Dont je ne vais pas parler avec eux. Ni avec qui que ce soit. Car tout ce que l’on peut dire sur l’essentiel — de même que sur les Juifs — est mal compris.

 

 

Je sens le doux parfum des roses...

 

Je n’ai pas moi-même une représentation très nette de l’essentiel. Car il dépend, comme le reste, de vétilles. De l’argent, par exemple.

L’an dernier, j’ai ordonné à Krouglov d’établir un budget pour la construction de nouveaux camps. Destinés aux nouveaux ennemis que génère tout nouveau projet. Et qui sont d’autant plus nombreux que le projet est essentiel.

Krouglov n’a pas osé demander de quel projet il s’agissait. Il savait seulement que même si son rôle à lui, ministre des “ entrailles ”, était de construire des camps, ce nouveau et essentiel projet ne concernerait pas prioritairement son univers, mais le monde extérieur.

Il est peu fréquent de considérer une guerre comme un projet. La prochaine guerre, moins que tout autre. Elle qui peut être la fin du monde. Mais ce n’est pas moi qui la déclenche. De même que ce n’est pas moi qui ai déclenché la précédente.

Je voudrais enfin m’occuper de l’homme, or je suis toujours obligé de m’occuper de politique. Je voudrais lutter pour l’âme humaine, or je dois lutter contre de nouveaux ennemis.

En septembre 47, j’ai dû ressusciter le Komintern, quatre ans après l’avoir dissous. Et six mois après que les Américains m’ont déclaré la “ guerre froide ”.

Effrayé par le succès des communistes, Washington a lancé un appel pour les combattre en tout lieu. Mon gouvernement a été traité de diable rouge et mon peuple de hordes rouges. On a exigé que je fournisse un bilan complet sur la situation de notre économie, afin soi-disant de nous accorder une “ aide ”. En fait, pour mieux savoir nous combattre.

Même les Yougoslaves, qui ne m’adorent pas plus que Truman, l’ont reconnu : les ambitions américaines représentent une menace supérieure à celle du fascisme.

J’ai répondu à la menace en supprimant la démobilisation. A la fin de la guerre, nous avions un peu plus de onze millions d’hommes en armes. En 47, moins de trois millions. Il faut dorénavant remobiliser.

Il ne me reste plus désormais qu’à choisir : capituler ou non. Perdre la guerre ou la gagner. Il est vrai que c’est un choix capital. Duquel dépend ce dont le Maître rêvait : le salut universel.

Si nous gagnons, il sera possible...

Quand Krouglov m’a présenté son budget prévisionnel, j’ai ordonné de le diviser par deux. Mais même en le divisant par trois, il n’y aurait pas où prendre l’argent. En temps de paix, tout pays a des frais imprévisibles. Liés au fait qu'il faut bien que les hommes, du moins la plupart, vivent.

Même les communistes chinois. Qui sortent tout juste d’une guerre qu’ils ont gagnée. Je n’avais pas prévu ça, pas plus que je n’avais prévu les frais qu’occasionnerait le désir des Chinois de vivre mieux, eux aussi.

Pendant que mes enfoirés, Molotov et Lavrenti, se posaient des questions idiotes au téléphone sur les chefs africains, j’ai essayé, quant à moi, de répondre à la question qui me préoccupait.

Celle du Chinois. Qui m’attend dans le salon, comme Orlov m’en a informé, et qui, je suppose, ne s’est pas présenté en avance sur tout le monde simplement parce qu’il avait faim.

Mao n’a pas été pressé d’obtenir de nous à manger. Craignant la constipation, il a apporté de Chine sa propre nourriture. Et, inversement, un pot de chambre. Par crainte des cuvettes de WC. Plus un lit en bois, par crainte des matelas.

C'est autre chose que Mao s’est par contre empressé d’obtenir de nous : de l’argent. Une dette non remboursable. La plus forte possible. Et négociée avec moi, sans témoins. Surtout sans Mikoïan, qui l’a vexé récemment, à Pékin en lui proposant la misérable somme de cinq cents millions de dollars.

Comment ratiboiser la somme ? J'étais en train de chercher la solution et ne me dépêchais pas d’aller au salon. Mais je comprenais qu’il serait impossible d’éviter de gros frais. De même qu’il était dorénavant impossible de se passer des Chinois dans les questions essentielles.

J’ai jeté un coup d’œil à l’aine du mineur polonais. La grande aiguille pointait vers le haut. Les “ témoins ” seraient bientôt là. Prenant au passage la cisaille sur l’appui de la fenêtre, je me suis dirigé vers la porte vitrée qui donne sur la véranda. La porte était fermée et il n’y avait pas de clé dans la serrure.

“ Jean-foutre ! me suis-je dit à propos d’Orlov. Il l’a encore cachée ! ”

Il n’y avait pas qu’Orlov qui me cachait cette clé. Surtout depuis que j’avais pris un bon coup de froid en octobre, dans ladite véranda.

Mes domestiques ont l’impression que c’est chez moi une lubie de jouer de la cisaille. De tailler les buissons de fleurs du jardin et de la véranda.

Vlassik, par exemple, est persuadé que c’est la raison pour laquelle le poète Vourgoun m’appelle le “ bolchevik-horticulteur ”.

Quant à moi, je sais qu’il est impossible de vivre sans jardins.

Les gens se mentent constamment à eux-mêmes. Ils vivent comme si la mort n’existait pas. Ou comme si on pouvait l’éviter. Comme si c’était un simple événement dans la vie. Suivi d’autres événements tout aussi fortuits.

Mais au fond, personne n’oublie jamais cette fatalité, et tout le monde en est à tout instant terrifié.

Les arbres et les fleurs font accepter la mort. Ma propre acceptation de la mort ne date pas d’aujourd’hui où mon corps de soixante-dix ans est suffisamment vieux pour être à jamais marqué par la vie.

Ce sont les arbres et les fleurs qui, dès l’enfance, m’ont donné la liberté.

Et plus généralement la nature. Dont il ne subsiste plus rien pour moi en dehors de ce jardin et de cette véranda. Mais je ne peux vivre sans elle. Elle me rappelle notre finitude sans me la faire craindre. Elle crée en moi une sensation de calme, de tranquillité et d’ordonnancement du monde. Et me pousse par conséquent à l’accepter tel quel. Et à cesser de vivre dans la peur.

Je ne suis pas le seul à vivre dans la peur. Chacun pense à sa propre fin. C’est pourquoi, tous ensemble, les hommes croient aussi aisément en la venue prochaine de l’universel. Chose à laquelle le Maître pensait aussi constamment, ainsi qu’au salut.

Les hommes fractionnent leur pressentiment du grand malheur en petites peurs. Chacun à sa manière. Mais ces petites peurs restent toute aussi insurmontables. De même que la mort. De là les multiples et inaltérables visages de la peur. L’agitation constante. L’anarchie.

Le trouble interne et externe, dans les âmes et dans le monde, l’anarchie, tel est le vrai, l’éternel, le grand malheur. Le socialisme, l’avenir, les arbres et les fleurs sont un retour à l’ordre. Un ordre débarrassé des peurs...

Et voilà pourquoi Orlov est un jean-foutre !

Derrière la porte de la véranda qu’il a fermée, dans un grand pot de terre cuite, est blotti un jeune pommier. Venu de la serre du grand prêtre de Tbilissi. Un camarade de classe. Qui s’est présenté un jour chez moi non en soutane, mais en costume anglais. Pris de peur, lui aussi. Il m’a alors promis le plus beau des cadeaux d’anniversaire : un pommier du Caucase. Il est arrivé hier. Emballé dans une toile, toute fine et trouée. Et dans laquelle on se prend les pieds.

J’aurais tant aimé envelopper le tronc dénudé du pommier de mon plaid anglais bleu. Lui apporter ma chaleur.

Et pas qu’à lui.

Sur le bord du pot de fleurs, il y a deux minuscules écureuils. Qui ne quittent pas des yeux ma moustache et mon nez collés à la vitre. Dans le froid, leur regard est figé d’étonnement. Et semble dire : c’est le camarade Staline en personne, et nous, nous sommes la misérable nature. Personne d’autre que lui, lui seul rêve — de tout son cœur — de nous apporter la chaleur. Mais il est impuissant derrière la porte fermée.

Une douleur lancinante est réapparue dans ma jambe. Et comme dans mon enfance, j’ai senti en mon âme un malaise. Comme s’il ne s’agissait pas d’une âme, mais du sac en feutre aux anses arrachées que je devais traîner quand j’accompagnais mon père.

J’ai alors imaginé que je devenais fou et que de désespoir, je cassais la vitre avec la statuette en fonte du mineur polonais.

Et que  je pénétrais tel quel — en caleçon et sans vareuse — dans la véranda.

Et que les écureuils n’avaient pas peur de moi et ne s’enfuyaient pas.

Et que je recouvrais du plaid duveteux de Churchill leurs petits corps tremblants et le pommier du Caucase gelé.

Et que cela le réchauffait lui et me chauffait aussi le cœur.

Et que je quittais la véranda pour le jardin gelé.

Et que j’avais sous les yeux non seulement la blancheur des arbres et des parterres de fleurs, mais celle du ciel aussi. Un ciel infini et enneigé qui, je le devinais, n’était pas à part, isolé, au-dessus de moi, mais qui m’enveloppait. Qui était avec moi. A l’intérieur de ce jardin.

Et que dans ce ciel tourbillonnaient sans hâte, en même temps que les doux flocons, les paroles et la musique de ma sempiternelle angoisse.

Qui évoquaient ma Souliko[46]. Évoquaient comment j’avais perdu ma bien-aimée. Mon âme :

 

               J’ai voulu retrouver la tombe,

               Sans rien montrer de ma douleur.

               Je souffrais, j’appelais, j’avais le cœur gros :

               “ Où es-tu, ma chère Souliko ? ”

               Soudain une rose a fleuri,

               Ouvrant ses pétales tout grand.

               Je me suis approché et je lui ai dit :

               “ Est-ce toi, ma chère Souliko ?”

               La fleur d’une extrême beauté,

               D’un signe de tête a fait oui,

               Et en guise de larmes elle a versé

               Sur l’herbe des gouttes de rosée...

 

Dans la neige jusqu’au genoux, j’erre dans le jardin sans ressentir ni le froid ni la douleur dans la jambe. Tout à coup, le sac de feutre de mon père a retrouvé ses anses et est devenu léger comme un flocon. Mais je n’y pense même plus.

Ce n’est plus à travers le jardin gelé que je suis mon père, mais dans une verte prairie. Et le ciel n’est plus blanc, mais bleu outre-mer. La vigne pousse. Et l’aurore défripe les grappes de raisin tardives.

Et je pense à Souliko :

 

               Un rossignol chantait là-haut,

               Lançant ses roulades très loin.

               Tout bouleversé par son chant divin,

               J’ai dit : “ Est-ce toi, Souliko ?”

 

Puis j’ai interrogé une étoile du ciel. Que m’avait offerte un jour mon grand-père Zaza, ainsi que le rossignol d'un arbre. Ensuite j’ai questionné la grenouille de Mito, celle des fables de mon père. Ensuite le vent. Puis le reste du monde. Et le reste du monde a hoché la tête et dit : “ Oui, c’est bien ta Souliko ! Et personne d’autre ! Et rien d’autre !

 

               Regarde, respire, écoute,

               Voici celle que tu cherchais.

               Que tes jours le plus paisiblement s’écoulent,

               Que tu vois le soleil briller !

               Je suis fleur, oiseau ou étoile,

               Je suis parvenue à renaître

               Tu m’as aimée et je suis avec toi,

               Notre amour ne peut disparaître !

               Je ne cherche plus la tombe,

               Plus jamais je ne suis sombre :

               Je vois les étoiles, j’entends le rossignol,

               Je sens le doux parfum des roses...

 

 

Personne ne doit être au courant...

 

Dès que les écureuils effrayés par mon air rabougri, ont sautillé hors du pot, j’ai senti croître mon agitation. Rien ne s’opposait plus à l’angoisse qui montait en moi. Angoisse éveillée par la conversation téléphonique de Lavrenti que j’avais surprise. Et que je ne parvenais pas à apaiser.

J’ai compris ce qui me chassait de ce jardin d’hiver moscovite vers le jardin verdoyant de mon enfance. Ce qui me faisait me souvenir tout à coup du vent depuis longtemps oublié, du rossignol de la chanson populaire, de l’étoile de grand-père Zaza et de la grenouille de mon père.

C’est que quelque chose d’autre m’oppressait, une chose que j’avais peur d’aborder. David Papismedachvili. Le boutiquier juif. Mon voisin de Gori, qui en fait n’était pas qu’un voisin, mais mon vrai père.

Et qui se trouvait être aussi le père du commandant Papismedov. José. Le petit Jésus. Joseph. Le Maître. Mon demi-frère, donc !

C’est du moins ce que prétend Lavrenti. Qui semble donc en savoir plus sur mon compte que moi-même. Plus que ce que savaient du Maître tous ses enfoirés réunis.

Un bruit inattendu au-delà de l'entrée de mon bureau est venu à point me distraire de mon inquiétude. Je me suis empressé d’aller vers la porte, je l’ai ouverte tout grand et j’ai pu constater que Valietchka Istomina était une pute.

Se rendant compte de ce que j’avais compris, elle s’est arrêtée net, a cessé de glousser et de frétiller et s’est dégagée du bras de Mao. Qui s’est montré également très troublé en se souvenant qu’il était le chef d’un très grand peuple.

Sa tête était énorme et jaune. Comme un potiron. Rougir la rendait orange.

Derrière, entre le chef et Valietchka, s’agitait un Chinois minuscule à qui Mao jappait quelques phrases. C’était l’interprète et sa petite voix correspondait tout à fait à sa taille :

— Camalade Staline ! Le camalade Mao z’excuze beaucoup ! Nous ne zavions pas que z’était votre zambre... La camalade Valentina ne nous l’avait pas zignalé...

Mao hochait son potiron rougissant pour confirmer l’exactitude des propos zézayés.

— Dites au camarade Mao que je vais m’habiller, ai-je marmonné en indiquant d’un geste mon caleçon.

Sans attendre la traduction, Mao a de nouveau agité son énorme courge qui s’est tout à coup fendue en un sourire verdâtre. Sa couleur désormais ne me surprenait plus.

Elle n’aurait même pas dû m’étonner lors de notre première rencontre si j’avais écouté Mikoïan.

A son retour de Pékin, il m’avait prévenu que Mao Tsê-Tung n’était pas Mussolini. Qu’est-ce que Mussolini avait à voir dans cette histoire ? avais-je demandé. Il avait à voir que les Italiens se moquaient de lui. Hitler ne l’avait pas mis dans le secret de ses projets. Et à chaque fois qu’il s’emparait d’un nouveau pays, il n'en informait son allié que par un simple télégramme.

Je m’étais tu et Mikoïan avait reconnu qu’effectivement cela n’avait rien à voir. Mais que l’essentiel était ailleurs : ayant les gencives malades, le chef chinois ne se lavait pas les dents et celles-ci étaient devenues toute vertes.

Je n’y avait pas cru.

J’avais envoyé Mikoïan en Chine pour qu’il me fasse un portrait psychologique de Mao et non physique, mais Anastas avait consacré le plus clair de son temps à son derrière. A son arthrite. Il le montrait tous les jours à des Chinois armés de petites aiguilles chinoises.

Et ceux-ci, qui n’avaient jamais eu affaire à un cul arménien, avaient dû se mélanger les pédales au point que le propriétaire dudit cul non seulement ne fut pas délivré de son arthrite, mais revint chez lui avec des coliques chroniques et daltonien. Raison pour laquelle, d’après moi, les dents de Mao lui semblaient vertes.

Mao et son traducteur ont reflué vers le salon, mais Valietchka est entrée dans mon bureau et a refermé la porte. J’aurais voulu la voir disparaître sous terre.

— Alors, Vassilievna ? On a eu de nouveau envie de batifoler sur l’herbe tendre ?

Elle a levé les bras au ciel, puis couvert son visage de ses mains.

— Ou plutôt sur mon divan, hein ? En compagnie d’un autre chef !

Elle s’est mise à sangloter et m’a paru encore plus répugnante.

— Tu n’as même pas changé tes bas, Vassilievna ! Et tu ne portes même pas de culotte. C’est pratique, hein ?

Elle m’a coupé la parole sans ôter les mains de son visage et en ravalant ses larmes :

— Mon petit Joseph Vissarionovitch, ce n’est pas du tout ce que vous croyez, notre chef bien-aimé... Orlov et moi nous lui offrions des fruits et lui, avec ses grosses pattes... Il raconte des bêtises... Et il a une de ces haleines.... Allons en Chine, qu’il me dit, et tu seras ma femme... J’ai besoin, qu’il dit, d’une femme russe, maintenant... Et moi, je ris... Qu’est-ce que je peux faire d’autre ?... Et lui avec ses grosses pattes...

Valietchka s’est tue quelques instants et s’étant assurée que je l’écoutais, elle a continué ses litanies :

— Après, dieu merci, Mikhaïl Edicherych est arrivé... Avec la Française... Comme je m’en doutais, elle est tout à fait... Très française... Je m’appelle Michèle, qu’elle dit... Et elle cligne des yeux... Alors lui, il s’approche avec ses grosses pattes... Mais Mikhaïl Edicherych lui a fait la leçon... Michèle, qu’il dit, camarade Mao, n’est pas pour vous, elle est venue rendre visite au génial camarade Staline... Elle adore le génial camarade... Alors il l’oublie aussitôt et s’intéresse de nouveau à moi... Avec ses grosses pattes... Parce que personne, par contre, ne lui a dit que moi, je... Enfin, que j’étais à vous. Et moi non plus, je ne l’ai pas dit.... J’allais juste vous prévenir que Michèle était arrivée... Mais il m’a suivie et il n’arrêtait pas de débiter ses conneries... Et il ne me lâchait pas et toujours avec ses grosses pattes, il... Et sa bouche qui puait...

Valietchka devenait hystérique et j’ai coupé court :

— Stop ! Et à quoi ça te servait de frétiller comme ça ?

— Comment ça, de frétiller, notre chef bien-aimé ?

J’ai eu un geste de lassitude :

— Et pourquoi n’as-tu pas arrêté le potiron en disant que tu allais... dans ma chambre à coucher ?

Valietchka a enfin retiré les mains de son visage : ses yeux ronds et limpides étaient baignés de larmes :

— Pourquoi est-ce que je ne lui ai pas dit ? Mais comment est-ce possible, mon chéri à nous tous ?! Dieu m’en garde... Personne ne doit être au courant...

Tout est vrai, me suis-je dit à propos de ce que je venais d’entendre, et j’ai tendu la main vers mon pantalon. Tout est aussi vrai que ce que j’ai vu : Valietchka est une pute.

— Tchiaouréli est arrivé, dis-tu ? ai-je demandé.

— Avec la Française... Clignant tout le temps des yeux... Pas lui, elle... Il est bien, lui...

— File, ai-je ordonné. Et envoie-moi les Chinois.

Valietchka a secoué la tête d’un air coupable et ouvert la porte.

— Attends ! ai-je marmonné. Dans une dizaine de minutes tu feras aussi entrer Micha et sa dame.

— Michèle, c’est ça ? a dit Valietchka qui s’était remise de ses émotions. Sa dame vous adore...

J’ai gardé le silence et elle a eu le culot de demander :

— Et vous allez la...

J’ai été étonné de la vitesse à laquelle Valietchka oubliait qu’elle était une putain.

— Je vais quoi ?

Elle s’est même permis de se vexer :

— Vous me prenez vraiment pour une fille sans cervelle !

— Tu as de la cervelle, ai-je répondu avec emportement. Mais comme toutes les putains tu l’as dans ton derrière et pas dans ta tête !

Elle a pâli et refermé lentement la porte derrière elle.

— Attends, te dis-je ! Ton Krylov, le chauffeur, qui aime la Finlande... Et te rapporte des bas de là-bas... Qu’il vienne me voir demain ! Non, après-demain, demain, je me repose.

 

 

Mao n’a honoré personne de ses éjaculations....

 

L’insignifiance de l’interprète de Mao semblait si grande que je me suis dit qu’elle avait dû lui coûter beaucoup d’efforts. J’ai appris qu’il avait refusé de grandir à l’adolescence, quand il avait douté de la nécessité de son existence. Mais la Révolution l’avait détourné du suicide. Et par conséquent, il nous regardait, Mao et moi, avec des yeux pleins d’adulation.

Mao portait le même regard sur moi. Mais j’ai décidé de ne pas lui faire confiance, car après sa victoire sur les troupes du Kuo-min-tang, il avait régulièrement manifesté de l’agacement, en présence de ses hôtes à Pékin, face aux doutes que j’avais auparavant émis sur ses chances de réussite.

Ma défiance s’est encore accrue quand il m’a annoncé que ses cadeaux d’anniversaire, dont il m’a tendu la liste en s’installant sur le divan, avaient été choisis par sa femme Chiang Ching.

Celle-ci avait effectué un stage à Moscou, mais son comportement éhonté lui avait valu un interrogatoire humiliant. Au bout duquel la salope avait quitté en hâte le pays en disant que le malotru, c’était moi.

— Vous avez une femme ? ai-je demandé avec dépit. J’espérais devenir votre parent en vous mariant à une de nos jolies filles. Valietchka, par exemple, est tout à fait célibataire... Et nous aurions pu lui concocter une dot spéciale. Des bas à résille, toutes sortes de rubans. De Finlande !

Mao est repassé à l’orange. Il ne s’attendait pas à un tel début de la conversation. Après divers chuchotements, Chi Tchjé a répondu :

— Le camalade Mao z’excuze encore une fois, mais il veut dire qu’il z’ennuie beaucoup à Moscou.

— Il s’ennuie ? ai-je dit vexé, en m’emparant de ma pipe. Nous avons voulu au contraire ne pas trop charger son emploi du temps. Il vient de faire une grande révolution. Or même une petite révolution fatigue. Dites au président que nous voulons l’inviter à Leningrad. Il y a tout là-bas. Des usines, l’Ermitage. Rembrandt. Du ballet.

— Le ballet auzzi z’est ennuyeux, a bafouillé l’interprète tout confus.

— Il vous a dit encore autre chose, ai-je fait remarquer.

Chi Tchjé a ajouté sans enthousiasme :

— Le camalade Mao ne comprend pas tlès bien poulquoi on danze izi zul la pointe des pieds. Nos danzeurs danzent nolmalement. Il demande zi vous zavez auzi faire des pointes.

— Plus maintenant, ai-je reconnu. Mais j’ai su. Dans les montagnes, on fait aussi des pointes.

Mao a hoché la tête et a répondu qu’il avait plus d’estime pour les montagnes que pour les pointes, et que si je daignais prendre connaissance de la liste que j’avais à la main je verrais que parmi les cadeaux se trouvait une broderie de Hu-nan où j’étais représenté en pied, avec une inscription de sa main où il se référait en poète aux montagnes.

J’ai fini par regarder la liste. Mao n’avait écrit en mon honneur qu’une phrase : “ Vivez aussi longtemps que les sommets du Sud ! ”

— C’est un poème bref ! ai-je remarqué à voix haute. Mais clair !

Mao a souri et dit quelque chose, mais Chi Tchjé a déclaré que le chef était flatté car il considérait que plus un texte était limpide, plus grande était sa poésie.

“ Pourquoi précisément les montagnes du Sud ? me suis-je indigné en moi-même, tout en gardant le sourire. En signe de gratitude.

Outre cette broderie, la liste des Chinois mentionnait une théière en porcelaine, du thé et un assortiment de légumes de Shan-Tung.

Parmi lesquels trônait un oignon vert appelé dakong, qui, d’après la description jointe, était si juteux qu’il pouvait dissoudre n’importe quelle bile.

Chaque variété des fruits offerts était décrite en détails, mais j’ai laissé tomber ma lecture. Je ne doutais pas que Lavrenti, bien que végétarien, ait déjà décidé de jeter les légumes à la poubelle. Arguant avec raison du fait que le Guide chinois, en dépit de sa consommation de dakong, continuait à déverser sa bile contre moi.

Ne serait-ce que parce qu’en 36 je lui avais ordonné de libérer Tchang Kaï-Chek, son ennemi invétéré. Et qu’il m’avait obéi. Et plus tard, de partager avec lui la Chine. A quoi il avait désobéi.

Bien que Tchang Kaï-Chek ne fût pas marxiste, je lui faisais plus confiance qu’à Mao. Tchang Kaï-Chek avait élargi non pas le cadre du marxisme, mais celui de ses possessions. Et repoussé Mao durant un certain temps vers les montagnes du Sud. Montagnes auxquelles Mao s’était visiblement référé dans son vers en mon honneur. Il avait aussi en une certaine occasion fait allusion à Tchang Kaï-Chek. Pas devant moi, mais de façon sarcastique. Il l’avait appelé Tchang Kaï-Chvili[47].

Pendant que je faisais semblant d’être absorbé par la description du chou de Shan-Tung, le Chinois s’intéressait aux portraits situés derrière moi. Chi Tchjé lui a alors parlé de Gorki. Il lui a notamment raconté qu’il avait écrit un poème immortel intitulé La jeune fille et la Mort.

Je l’ai invité à s'approcher de plus près du grand classique. Mao a accepté ma proposition et s’est dirigé vers le mur. Cela tombait bien car je pouvais dorénavant bouger, moi aussi.

Je suis allé vers la table où se trouvait une note préparée par Lavrenti sur la vie privée de notre hôte. D’habitude, je ne jette un coup d’œil à ce genre de documents qu’après la rencontre, pour vérifier mes impressions. Mais j’avais besoin à présent de m’assurer d’autre chose : notre hôte avait-il divorcé de sa salope ?

Et non, pas pour l’instant. Il est vrai que d’après la note d’information le divorce ne s’imposait absolument pas : chaque samedi, en l’honneur de la Révolution, le chef donnait un bal, dans son Palais de la gouvernance diligente, où il invitait de jeunes beautés. Il en choisissait deux ou même trois et s’isolait avec elles dans une chambre spécialement aménagée à côté de son cabinet de travail Parfum de chrysanthème.

Et ce n’est pas en faisant des pointes qu’il quittait la salle de bal, car sa salope de femme - tout comme ma brave Valietchka — ne craignait qu’une chose : que le Guide ne tombe amoureux.

Surtout de jeunes garçons avec lesquels (même si Mao ne s’en amusait que rarement) la salope avait plus de difficultés à rivaliser, vu la spécificité de l’organe masculin.

Lavrenti soulignait avec satisfaction dans sa note que la supposée omnipotence sexuelle du Chinois était fausse car il n’honorait aucun de ses concubins ou concubines de ses éjaculations.

Ce qui n’était d’ailleurs pas dû à ses convictions, car selon les taoïstes, l’émission de sperme raccourcit la vie de l’homme, tandis que l’humidité vaginale décuple ses forces.

Bien que Mao, toujours selon la note, fût disposé à vivre deux cents ans, Lavrenti estimait que, sans éjaculations, pas un jour ne méritait d’être vécu. Même si on avait, comme Mao, un seul testicule.

Lorsque le Guide est arrivé à Moscou, on a réussi à le convaincre d’éjaculer. Et on le doit non pas à l’art de nos femmes, mais aux médecins qui avaient pour mission de guérir Mao d’une inflammation chronique de la prostate. Qui, de concert avec l’idéologie taoïste, causait au président de fortes douleurs, y compris quand il urinait.

 

 

Qui a démontré que la liberté valait mieux que l’esclavage ?

 

— Camalade Staline !, a piaillé Chi Tchjé, revenant avec le chef s’asseoir sur le divan. Le camalade Mao dézire zavoir l’âge qu’avait le camalade Gorki quand il est bruzquement dézédé.

— Soixante-huit ans, mais il n’est pas brusquement décédé. Et il aurait vécu plus longtemps s’il n’y avait pas eu sa femme. Ou son amante.

Mao s’est réjoui d’apprendre que Gorki avait une amante à cet âge-là. Il a émis à haute voix l’hypothèse que notre grand classique avait une attitude positive envers la vie.

Très positive, ai-je approuvé, mais ça ne suffit pas pour rester en vie. Surtout si les diablesses — épouses ou amantes — viennent  tout à coup s’y opposer. Ce n’était pas un hasard s’il avait donné un tel titre à son poème immortel.

Puis j’ai rappelé que j’avais déclaré cette œuvre plus forte que le Faust  de Gœthe. Chi Tchjé a chuchoté à Mao que Faust était aussi un diable et Gœthe, aussi un classique.

J’ai ajouté que Gœthe avait vécu plus longtemps que Gorki, qu’il avait une amante plus jeune que celle de Gorki, et que non seulement il ne déversait pas en elle son sperme, mais qu’il ne s’accouplait jamais à elle. Ce qui ne l’avait pas empêché de mourir.

— Mais poulquoi, camalade Staline ? a fait Chi Tchjé sans comprendre. Ze n’est donc pas la faute des femmes ?

— Cela s’explique de diverses façons, ai-je raisonné, tout en repensant à Valietchka. Mais c’est toujours la faute des femmes. Peut-être l’amante estimait-elle qu’il valait mieux pour l’histoire que le grand classique meure avant de ne plus l’aimer. Ou avant qu’il ne tombe amoureux d’une Française. A moins qu’elle-même ne se soit amouraché d’un jeune.

Mao a jeté à l’interprète un regard d’incompréhension et lui a piaillé je ne sais quoi qui ne m’a pas été traduit, mais où j’ai reconnu le nom de sa salope pékinoise. Chiang Ching.

— Mais on ne juge pas les vainqueurs, ai-je ajouté après un silence.

Mao a été complètement déconcerté et j’ai décidé d’entrer dans le vif du sujet.

— Vous nous avez désobéi, lui ai-je dit. Vous avez suivi votre propre route. Et vous avez gagné. En tant que communiste, je dois reconnaître que c’est vous qui aviez raison. Et que j’avais donc tort.

Mao a verdi de joie : un sourire a putréfié tout son visage.

— Je vous ai traité d’aventuriste de gauche, ai-je poursuivi, mais je vous demande la permission de retirer ces mots.

Mao en est resté baba : retirez, retirez, je vous en prie ! On ne peut rien vous refuser !

— On ne juge pas non plus un aventurisme victorieux, ai-je concédé. Mais vous devez aussi me comprendre. Il est impossible de suivre une partie d’échecs sans souffler des solutions, n’est-ce pas ?

Mao a été tout retourné par cette dernière phrase :

— Ce sont des tsanzuan ! Comment connaissez-vous les tsanzuan chinois ?

La question était idiote. “ Comment ?” Il n’y a rien à répondre à ce genre de questions. C’est pourquoi j’ai vite concocté une phrase tout aussi bête et je l’ai énoncée pour l’histoire :

— Le camarade Staline estime le camarade Mao. Et quand on estime quelqu’un on connaît ce qu’il connaît.

— Oui, je connais beaucoup de tsanzuan ! Mais il ne zuffit pas de connaître. On ne peut comparer un homme qui connaît la vérité et un homme qui l’aime. Un homme qui l’aime et un homme qui la place au-dessus de tout ! Ce tsanzuan n’est pas de moi mais de Confucius.

— Dites à ce Confucius qu’on ne peut comparer un homme qui place la vérité au-dessus de tout et un homme qui est prêt à donner sa vie pour elle. Et pas que la sienne, surtout.

— Confuzius a déjà zacrifié za vie, m’a rappelé Mao.

J’avais confondu tout à coup Confucius avec quelqu’un d’autre, mais cela ne m’a pas troublé :

— Non, il ne l’a pas sacrifiée. On la lui a ôtée. J’ai pointé mon index vers le plafond : ce n’est pas lui qui a sacrifié sa vie, mais le Christ. Il n’a sacrifié que sa vie, c’est vrai, et pour triompher cela ne suffit pas.

— Je ne zais rien du Christ, a reconnu Mao. A part qu’il était zeul. Comme moi. Khesan Dassan, comme dit la chanson. Un moine solitaire qui erre de par le monde avec une ombrelle en bois.

J’attendais cette phrase, j’y étais préparé :

— Vous n’avez pas cité la suite : “ Khechang Dassan — Voufa Vouïtan ”. Vous êtes un moine solitaire, mais “ voufa vouïtan, c’est à dire sans cheveux et sans cieux ”. Sans loi et sans dieu.

Mao a d’abord été admiratif, puis il s’est vexé :

— Lois, camalade Staline, sont créées par celui que l’amour des autres plus leur volonté de se sacrifier pour lui transforment en dieu. Comme vous.

J’étais sur le qui-vive car c’est visiblement à lui qu’il faisait allusion :

— J’ai parfois commis des erreurs. Inévitables : nous étions les premiers. A votre place, j’aurais tenu compte de mes erreurs. Et n’étaient les circonstances, j’en aurais tenu compte, à ma place.

— Quelles zerreurs ? a demandé Mao, faisant semblant de ne pas saisir. Et quelles circonztanzes ?

J’ai adopté l’air qui convient à toute sorte de propos :

— Je veux dire qu’en Russie, vivent essentiellement des Russes, et que par conséquent il nous a fallu une dictature. Du prolétariat, bien entendu.

Mao a adopté l’air qui convient au silence :

— Mais vous avez peu de prolétaires ! La majorité zont des payzans, comme chez nous.

— Justement ! Cette majorité manque de discipline. Et d’initiative. Elle est par contre souvent servile et docile. La Chine est peuplée de Chinois. Des gens disciplinés. Vous pouvez passer directement à la démocratie. Et prendre au sérieux les autres idées.

Mao était si troublé qu’il a obligé Chi Tchjé à me répéter deux fois chacune de ses réponses.

Tout d’abord, un homme sérieux ne pouvait prendre au sérieux beaucoup d’idées. Une seule suffisait. Mais il fallait se souvenir qu’il n’y avait pas plus dangereux qu’elle si c’était la seule chose dont on disposait.

Et puis, qu’est-ce que ça voulait dire la démocratie ? La démocratie, c’est tenter de remettre droit les choses qui sont tordues. Or les choses tordues proviennent notamment de ce que la démocratie est une bulle de savon. Faite d’air et flottant dans l’air.

L’Occident est un empire. Et cet empire, cher hôte, est le plus cruel des mensonges. Un empire qui dans l’océan de l'histoire nouvelle repose sur le dos de cette bonne vieille baleine[48] du pouvoir vertical...

 

 

En Chine la nature fonctionne nuit et jour...

 

 

Tandis que Mao proférait ces mots et que Chi Tchjé les traduisait, je suivais d’un regard étonné une mouche qui, très à l'aise au milieu de tout ça, naviguait entre le grand front jaune du chef et le front minuscule du sous-fifre.

Dès que le chef achevait une phrase et marquait un silence, l’insecte s’envolait vers l’interprète et celui-ci se mettait à zozoter avec zèle.

Et vice-versa.

Pourtant, après la traduction de la phrase sur la baleine du pouvoir vertical dans l’océan de l’histoire, Mao s’est tu et la mouche s'en est trouvée toute désorientée. Elle a longtemps virevolté dans la pièce, visant tantôt l’aine du mineur polonais, tantôt le crâne en fonte de Lénine. Puis, ayant assimilé ce qu’elle venait d'entendre, elle est revenue se poser sur la courge en sueur du Chinois. A moins qu’elle n’ait tout simplement préféré cet endroit.

Moi, elle n’a pas osé m’approcher. Alors que c’était mon tour de parler. J’ai dit à l’insecte que Mao ne m’avait pas compris. Car je n’avais pas fait allusion à l’Occident, mais à notre démocratie bolchevique. Mais à en juger par ce qu’on racontait, ai-je ajouté, le camarade Mao retaillait tellement Marx que, si celui-ci avait été vivant, il se serait retourné dans sa tombe comme une girouette.

Mao n’a pas été d’accord. A haute voix. Premièrement, parce que si Marx avait été vivant, sa place n’aurait pas été dans une tombe. Encore moins dans un rôle de girouette.

Deuxièmement, même de son vivant, Marx n’était jamais allé en Chine. Nul besoin donc de le retailler. Il fallait au contraire élargir le cadre de sa doctrine. Pour y inclure la Chine.

Eh bien, qu’il élargisse, me suis-je dit à part moi. Qu’il inclue. L’essentiel est de savoir que maintenant qu’il s’est emparé de tout ce qu’il inclut, c’est à dire de tous les Chinois, aucun d’eux n’osera le contrer. Et qu’il suffit, par conséquent, de se mettre d’accord avec lui.

— Là encore, vous ne m’avez pas compris, ai-je déclaré. Nous, nous n’avons pas pu éviter la dictature du prolétariat. Mais vous, vous le pouvez. D’autant plus qu’il paraîtrait que vous n’aimez pas le prolétariat.

— Je fais davantage confianze aux paysans.

— Vous avez tort.

— Ils zont incapables de z’emparer d’un pouvoir qui ne leur appartient pas.

— Mais ils aiment défendre le leur.

— En Chine, ils n’en ont pas le temps. En Chine, la nature fonctionne jour et nuit. Les ouvriers, eux, ont pluz le temps. Comme lez intellectuels.

J’ai fait semblant de ne pas avoir compris :

— A qui faut-il donner le pouvoir, alors ?

— A personne. Au peuple.

S’il n’y avait pas eu ce front en sueur, jaune comme du moisi, et cette puanteur verte qui sortait de sa bouche, j’aurais bondi pour l’embrasser. Mais je n’ai ni bougé de ma place ni prononcé le moindre mot. Mao a ajouté, mal à l’aise :

— Je me méfie de la théorie. La théorie, c’est une idée coupée de la réalité. Et toute idée est une généralization opérée à partir du pazzé. Même si cette idée est tournée vers l’avenir. Mais la vie, z’est le prézent. Par conséquent, ceux qui ont recours aux idées, au pazzé, zont des gens qui ont peur de la vie. Le savoir vient de la pratique.

Ni moi, ni Chi Tchjé, ni la mouche sur sa main n’avons bougé. Sans attendre le moindre bruit, Mao a touché mon épaule :

— Vous ne me faites pas confianze. Vous me considérez comme un marxiste frelaté. Mais je zuis pluz qu’un marxiste.

Oui, ai-je approuvé, mais en silence, là encore.

— Pourquoi parler ici de marxisme ?! s’est exclamé Mao en écartant les bras. Je zuis pluz que Marx ! Je zuis prezque comme vous !

Chi Tchjé, cet imbécile, a été surpris. Et la mouche a disparu je ne sais où.

Mao s’est rapproché de moi :

— Même si z’est impozzible, la pratique exige qu’il y ait des gens comme vous partout. Car vous ne pouvez diriger d’izi la Chine.

Il avait déjà exprimé auparavant l’idée de la généralisation à partir du passé tournée vers l’avenir. Mais pas directement devant moi. J’ai eu pour seule réponse de tirer une boîte d’allumettes de ma poche et d’y farfouiller.

— La pratique exige l’impozzible, a poursuivi Mao. Et la pratique obtiendra l’impozzible. Des hommes tels que vous et moi surgiront partout. Pour que le marxisme triomphe partout.

J’ai fini par avoir pitié :

— En attendant que la pratique obtienne l’impossible, est-ce que vous ne vous êtes pas égaré, camarade Mao, dans la jungle de ce dont vous vous méfiez ? Vous demandez pourquoi parler de marxisme. Et en même temps, vous souhaitez sa victoire ?! Où est la logique ?

Mao a éclaté de rire et lancé en direction de l’interprète une bonne douzaine de mots verdâtres. Celui-ci a piaillé de joie, mais a eu du mal à tous les attraper. Mais y parvenant, il les a glissés dans son petit poing et s'est mis à égrener sa traduction.

Quand son poing a été vide, je n’ai pas ri.

Précisément parce que la réponse m’a semblé géniale. Mao a cru que je n’avais pas compris et a ordonné à Chi Tchjé de me répéter ses mots :

— Vous demandez où est la logique et le camalade Mao vous répond : à quoi bon en chercher une ? Le camalade Mao conzidère qu’il faut penzer en poète. Avec son âme. Comme vous et comme il. Et ze mettre la logique au cul !

Moi, par contre, je n’ai jamais pu me passer de logique. Tout en sachant qu’elle n’est pas la seule à conférer aux choses leur véritable sens. Ou que tout sauf elle leur en confère. Mais je n’ai pas pu m’en passer, y compris dans ma poésie.

L’Orient, quant à lui, ose le faire. Ses poètes pensent vraiment en dehors de toute logique. Et uniquement en fonction de ce qu’ils voient. Un oiseau vole dans le ciel vide et les voilà qui chantent : un oiseau-eau vo-o- le. dans le cie-e-l vi-i-de. Et quand il disparaît, ils ne disent pas qu’il a disparu, mais qu’ils aperçoivent le vi-i-de.

Mais malgré tout, avant de confier la chose la plus importante à Mao, j’ai été obligé de poser une question à laquelle il est impossible de répondre si on a la logique “ au cul ” :

— Mais pourquoi vouloir que le marxisme triomphe partout ?

Mao s’est réjoui et ses yeux se sont agrandis jusqu’à paraître d’une taille quasi normale. Puis il s’est tourné vers Chi Tchjé et a hoché la tête. Celui-ci connaissait visiblement par cœur la réponse vu qu’il était au service du chef depuis longtemps.

Un jour, du temps où le prézident Mao était encore petit garzon et vivait dans un petit village chinois, il z’était allongé et mis à réfléchir très fort. Si fort qu’il devint tout pâle. Au point que son père s’en rendit compte. Z’était un paysan chinois, lui auzzi. Et il dit à zon filz : lève-toi et dis-moi pourquoi tu es si pâle. Mao se leva et expliqua en toute sinzérité que son âme zouffrait pour tous les hommes. Et qu’il souhaitait très fort les zauver. Le père eut très peur et lui ordonna de se recoucher et de se reposer un bon moment. Cela pazzerait peut-être. Le prézident obéit. Mais cela ne lui avait jamais pazzé.

 

 

La Corée fait pitié : elle est certes loin de dieu, mais proche de la Chine...

 

C’est Orlov qui nous a pressés. Par un coup de fil. Je lui ai répondu en détails et lentement pour donner le temps à Chi Tchjé de traduire à son grand chef. J’ai ordonné à Orlov de retenir Micha et la Française pendant quelques minutes encore. Pas plus.

— Vous êtes un grand chef, camarade Mao ! Et vous ne tarderez pas à me comprendre ! ai-je dit en m’étonnant du fait que la mouche soit soudain réapparue sur sa grosse courge. La première guerre mondiale a engendré le premier État marxiste. La seconde, notre camp marxiste. Nous sommes désormais sous la menace d’une troisième guerre. Après la seconde, j’ai aboli la peine de mort pour trahison de la patrie. Je suis obligé de la rétablir à partir de janvier. Pour un temps.

— Bien sûr, vous avez raison, s’est-il hâté d’acquiescer. Mais ce ne sera pas pour longtemps. La troisième guerre mondiale va enterrer l’Occident rapidement !

— L’Occident est bien armé, ai-je grommelé.

— L’Occident est un tigre de papier ! a-t-il répliqué.

— Non, un tigre nucléaire, ai-je objecté.

— Nous avons aussi la bombe, vous et moi ! a-t-il rétorqué.

— Je n’en ai que deux pour l’instant, ai-je déclaré.

— Il ne m’en faut qu’une ! a-t-il concédé.

— Je sais, ai-je concédé.

— Donnez-m’en une et nous vaincrons ! Notre cauze est juste !

J’ai enfoui mon sourire dans ma moustache, derrière ma pipe, et je me suis rappelé avec le plus grand sérieux que Mao avait déjà formulé cette demande à Pékin par l’intermédiaire de Mikoïan. Une bombe. Et à sa réception, il exigerait des Américains d’“ oublier ” la Corée.

Elle faisait vraiment pitié la Corée, m’avait expliqué Mikoïan : certes, elle était loin de dieu, mais proche de la Chine.

Si les Américains, à la différence de dieu, refusaient d’“ oublier ” la Corée ou même s’ils se “ souvenaient ” de la Chine, avait menacé Mao, il leur enverrait son unique bombe sur la tête.

— Envoyer une seule bombe ne suffit pas pour gagner, camarade Mao. Même si la cause est juste. Les Américains possèdent un nombre de bombes bien plus important.

Mao m’a regardé dans le yeux d’un air entendu :

— En revanche, nous avons plus de fermeté qu'eux ! Et plus de goût du zacrifice !

Je lui ai renvoyé un regard vide. Il est indécent de lire les pensées d’autrui.

— Nous leur sommes supérieurs en nombre, a précisé Mao.

J’ai plissé les yeux et jeté un regard à l’aine du mineur pour savoir l’heure.

— Je suis personnellement prêt, s’est empressé de préciser Mao, à engager dans cette affaire la moitié de ma population  !

On a frappé, mais je n’ai pas répondu. Je me suis extirpé de mon fauteuil pour me diriger lentement vers la porte.

La Chine a six cents millions d’habitants.

A part quelques professeurs d’université, personne en Amérique ne sait compter jusque là.

Même si, d’un point de vue économique, Mao a intérêt à engager dans l’affaire trois cents millions de Chinois, jamais l’Amérique ne lui permettra de le faire. Elle capitulera dès les cent premiers millions.

Surtout si elle comprend que je suis derrière Mao. Mais avant de capituler, elle aura massacré une bonne partie de mon peuple. Et je n’y ai pas intérêt.

L’essentiel était donc, me disais-je en allant vers la porte, de faire admettre la vérité à ce “ pédérasse ” de Truman. A savoir que je ne faisais pas non plus confiance au Chinois. Auquel l’appellation de Molotov s’appliquait mieux. Quoique celle de Lavrenti — la tulipe rouge — fût encore meilleure. Rouge à l’extérieur, blanc à l’intérieur. D’autant que le Guide souffrait d’anémie.

Malgré tous mes doutes, il fallait bien reconnaître que Mao était un grand stratège. On ne pouvait battre l’Occident qu’en utilisant ce qui en tout lieu coûtait le moins cher. A la fois pendant le processus de production et après.

En utilisant ce que l’Orient possédait en plus grand nombre : les hommes.

On me reproche de n’avoir pas lésiné. De ne pas avoir épargné les vies dans la guerre contre les Allemands. Mais j’ai gagné. Or si j’avais lésiné et perdu, les reproches seraient encore plus virulents. Parce que j’aurais perdu.

Si j’avais lésiné, épargné mon monde, les survivants vivraient actuellement sous la botte allemande. Ce qu’ils ne voulaient pas. Sinon ils n’auraient pas fait la guerre.

Mais je n’ai pas eu tellement de survivants. Beaucoup moins que Mao. C’est son tour d’être généreux maintenant.

— Vous êtes un grand stratège, camarade Mao ! ai-je dit en me retournant vers lui avant d'ouvrir la porte. Et je suis non seulement fier de mon amitié avec vous, mais prêt à rester votre ami en cas d’accident avec les deux bombes. Je vais toutefois les conserver pour l’instant. Le transfert n’est pas urgent. Vous concéder à temps une aide financière me semble plus important. Et je suis également prêt à offrir trois cents millions. De dollars.

Ma réflexion finale a concerné l’Amérique. Un pays riche. Qui avait offert une somme bien supérieure à l’Équateur.

 

 

 

 

Rien n’unit plus les hommes que la peur...

 

J’ai fait asseoir Michèle sur le divan, à côté de Mao, je l’ai observée et j’ai constaté à haute voix l’évidence : elle était jeune et belle. Elle a souri, découvrant ainsi un espace vide entre ses dents de devant. Cela m’a quand même plu et j’ai ajouté qu’elle était très belle.

Mao a approuvé sans grand entrain et déclaré qu’il s’efforçait personnellement de ne pas exacerber les différences entre les jeunes filles. Puis il a félicité Tchiaouréli de la jeunesse de sa compagne.

Micha a accepté le compliment et fait remarquer que, tandis que certains avaient tout, les autres devaient se contenter du reste.

J’ai ri, mais Michèle s’est vexée. A cause de Micha. Elle a dit que s’il la considérait comme faisant partie du “ reste ”, elle préférait appartenir à ceux qui avaient tout. Mais pas à n’importe qui. Elle s’est alors éloignée de Mao et m’a regardé.

Mao s’est vexé à son tour. Moi, j’ai fait remarquer que Michèle s’exprimait correctement en russe.

Tchiaouréli a déclaré que tous les Français parlaient mieux qu’ils n’écrivaient. Ils écrivaient d’une façon, mais prononçaient d’une autre.

J’ai de nouveau ri : Michèle avait relevé sa jupe et croisé une de ses jambes sur l’autre et le plus troublé de nous tous était Chi Tchjé. Complètement ahuri, il a osé une opinion personnelle. Il a vanté les yeux de Michèle. Mais il s'est très vite ressaisi et a ajouté qu'il s'agissait en fait d'une affirmation purement abstraite, car depuis l'enfance il admirait les yeux bleus.

Micha s’est offusqué : les yeux de Michèle étaient noirs ! Comme ceux des plus belles filles de sa Kakhétie natale.

Au mot de Kakhétie, Mao a manifesté son étonnement : il n’aurait jamais cru que Tchiaouréli était également né en France.

Chi Tchjé a eu honte pour son chef. A qui Micha s’est empressé d’affirmer, en me lançant un clin d’œil, que la Kakhétie n’était pas en France. C’était une rue de Leningrad. La seule où il fît toujours chaud. Comme aux bains.

Mais personne ne s’en plaignait car la Kakhétie n’était habitée que par des intellectuels sachant bien qu’il était inconvenant de s’exclamer aux bains : “ quelle chaleur ! ”. De même qu’il est inconvenant, par exemple, de se plaindre du réchauffement de la planète.

J’ai à nouveau éclaté de rire.

Mao m’a regardé d’un air vexé, mais j’ai expliqué qu’il ne fallait pas en vouloir à Tchiaouréli, que c’était un artiste. Tchiaouréli a souri et, pour se justifier, a abondé dans mon sens :

— L’éclairagiste du théâtre de Koutaïssi, lorsque Cléopâtre, conformément au texte, se plaint des ténèbres qui règnent sur son âme, allume les projecteurs. Et personne ne lui en veut. Ni César, ni le directeur. Parce que c’est un véritable artiste.

Chi Tchjé lui a rappelé que Mao aussi était un véritable artiste. A quoi Micha a répondu qu’il n’y avait donc rien non plus à reprocher à Mao.

Michèle a ri à son tour. J’ai eu envie de dire quelque chose de drôle, moi aussi :

— Cela ne fait-il pas beaucoup de gens irréprochables ? ai-je demandé. Surtout parmi les Chinois. Et j’ai fait un clin d’œil à la Française. Ne me sachant pas capable de plaisanter, elle a relevé sa jupe encore plus haut.

Chi Tchjé en a été fou furieux et a foncé au secours de son chef. Il s’est levé d’un bond et m’a déclaré qu’il était incapable, en toute sincérité, de traduire mes paroles car il n’y trouvait rien de drôle. Et il a répété :

— En toute sincérité !

Tout le monde en est resté interloqué.

Moi aussi j'ai d'abord perdu contenance. Puis extrayant mon chibouk de ma moustache, j’ai déclaré d’une voix lente à l’assistance que tous les hommes venaient au monde par hasard. Mais qu’on reconnaissait instantanément ceux qui avaient été engendrés par des spermatozoïdes polissons. Qui n’étaient pas morts et leur montaient régulièrement à la tête. Leur faisant énoncer des phrases du genre “ en toute sincérité ! ” Il était recommandé de fusiller ces gens-là sans jugement. Et de façon répétée.

Tchiaouréli a henni et s’est mis à tambouriner du poing sur les accoudoirs de son fauteuil. Michèle était à tel point secouée par le rire qu’elle a heurté Mao. Qui a ricané à son tour, au cas où. Chi Tchjé s’est d’abord brusquement recroquevillé, puis il a émis des piaillements accompagnés de minuscules hochements de sa minuscule tête.

C’est Valietchka qui a fini de détendre l’atmosphère. Elle est entrée dans la pièce et, dans un balancement de hanches, a posé un plateau avec des pommes sur la petite table à journaux.

Mao s’est emparé de la pomme la plus claire et y a planté ses dents vertes. Michèle a brusquement cessé de rire, s’est écartée de lui, puis d’un air sérieux, et selon la description même de Valietchka, elle a cligné des yeux.

— Camarade Staline, a-t-elle demandé soudain, est-il vrai qu’en janvier votre pays va rétablir la peine de mort ?

Cette question inattendue m’a offensé. Notamment parce que je n’en avais pas tout de suite détecté l’origine psychologique. J’avais juste deviné qu’elle pouvait être liée à la couleur des dents de Mao. Ou à la vue de la pomme qu’il défigurait.

— C’est possible, ai-je répondu à Michèle. Il est possible que nous rétablissions la peine de mort. Mais provisoirement. Nous venons en outre d’en discuter avec le camarade Mao et il a évalué que ce serait pour peu de temps.

Comme je l’avais escompté, elle s’est tournée vers lui :

— Que voulez-vous dire, Monsieur le Président ?

Le président lui a répondu en détails, tout en mastiquant bruyamment, mais je n’ai pas compris s’il se vengeait de son indifférence de tout à l'heure, au salon, ou s’il exhibait pour moi tout l’éventail de l’ironie extrême-orientale :

— Au seuil de la bataille avec l’ennemi universel, il est nécessaire d’en finir avec l’ennemi intérieur. Ce qui peut être fait rapidement. Et sans condamner l’ennemi à la monotonie.

Dans les temps reculés, les gens civilisés suppliciaient sur la croix — c’est ainsi, dit-on, qu’on a tué le Christ —, ou bien avaient recours à la lapidation. Sur la croix, on crevait au bout de quelques jours, alors que même une lapidation précise ne causait la mort qu’au bout de quatre heures. Ce qui, bien que spectaculaire, est trop long. 

A présent, exception faite du passage par les armes, instantané mais peu impressionnant, on prive de vie un ennemi bien plus rapidement. La différence entre les diverses méthodes n’est qu’une question de minutes : le gaz ou une injection en exigent vingt, un électrochoc dix-huit, et une pendaison quinze.

Dans certains cas, a poursuivi Mao, les communistes ont recours à l’expérience universelle. A côté des méthodes internationales — décapitation au moyen d’instruments coupants, égorgement par ces mêmes instruments, extraction des viscères, écartèlement, etc... , il faut prendre aussi en compte les traditions nationales.

Prenons un procédé irano-turc. Qui porte le joli nom de “ bastonnade ”.

On commence par huit cents coups de bâton sur la plante des pieds. On peut ne pas se fatiguer à compter et abandonner le bâton lorsqu’on voit l’ennemi perdre conscience. L’essentiel est de le plonger ensuite, avec précaution pour ne pas être éclaboussé, dans un bac rempli d’eau bouillante. Et de l’y maintenir jusqu’à ce que la chair se détache des os.

A la place de l’eau bouillante, on peut utiliser du plomb ou de la cire en ébullition.

Le plomb — la Chine a l’intention d’en produire à profusion — se révèle particulièrement efficace s’il est déversé dans la gorge. Dans ce cas, de petites quantités suffisent.

Les Africains cependant mangent avec moins d’appétit leurs ennemis durcis dans l’eau bouillante que tout crus. Surtout s’ils sont en communauté : ils les découpent alors en petits morceaux et s’alimentent de cette manière. Recousant tout de même les blessures après avoir coupé chaque tranche pour que l’ennemi ne meure pas d’une hémorragie avant la fin. C’est à dire avant que toute la chair ne soit mangée.

Le progrès technique a poussé les Africains à innover : ils suspendent au cou de l’ennemi un pneu de voiture auquel ils mettent le feu. Puis, tous ensemble, ils forment autour du bûcher un cercle aussi parfait que celui du pneu  Et jouissent du spectacle.

Le plus jouissif n’étant pas le pneu en flammes, mais la peur. La peur de l’homme au pneu. Et la leur. Car pendant que quelqu'un a un pneu qui brûle sur lui, on cesse d’être tourmenté par sa propre peur. Elle fait place au plaisir.

Rien n’unit plus les hommes que la peur. L’exploration des diverses peurs et leur inoculation est un bien grand art.

Chaque peuple perfectionne à sa manière son usage des matériaux de construction, par exemple. Les Afghans enfoncent dans les oreilles de leurs ennemis de grands clous. C’est parlant, mais trop simple.

Les Européens raisonnent de façon plus complexe. On enserre de planches la tête et le buste de l’ennemi et on le scie en deux dans le sens de la longueur. Le sang jaillit par les fentes du bois et c’est curieux. Car le sang constitue un lubrifiant gratuit pour la scie.

Le désavantage regrettable du procédé est que l’ennemi se trouve caché par les planches.

Ce qui est vraiment dommage car l’homme aime bien tuer en contemplant son œuvre. En voyant les matières organiques retourner à l’inorganique

La jouissance provoque aussi la haine envers les ennemis suppliciés. Il en va de même lorsqu’on se souvient du supplice. Et s’il s’agit d’un ennemi commun sa mise à mort suscite chez les exécuteurs un sentiment de fraternisation. C’est d’ailleurs pourquoi les gens aiment tant se remémorer la guerre.

Dans tous les cas, a dit Mao en reprenant le fil de son histoire, il vaut mieux voir et entendre la victime que de la cacher derrière des planches clouées. Comprimer la poitrine de quelqu’un dans un pressoir à vin présente les mêmes inconvénients.

Par contre, ce dernier procédé se distingue par des effets auditifs plus prolongés. Même les héros se montrent nerveux dans un pressoir. Chacun crie à sa manière, mais tous exigent la même chose : qu’il soit mis fin à ces violences. Une exigence déraisonnable car le but poursuivi dans un pressoir est précisément d’écraser.

Là, n’y tenant plus, Mao a éclaté de rire.

 

 

 

L’homme tue autrui au nom de l’homme...

 

 

Il n’a été suivi par personne.

Michèle s’est brusquement levée, dirigée vers mon bureau et comme le Christ aux épaulettes de commandant de mon rêve, elle a tiré une papirosse de ma boîte de Kazbek. Sans me demander la permission. Puis elle est venue vers moi et m’a demandé du feu.

J’ai encore plus apprécié qu’elle sente le melon. Et qu’elle vienne s’asseoir à mes côtés. Toujours sans m’en demander la permission.

— En ze qui conzerne la Franze, a fait savoir Mao avec colère par son interprète, leur guillotine est un jouet idiot. A la fois cher et compliqué. Le couperet tombe trop rapidement pour qu’on retire un plaisir du spectacle. Un plaisir proportionnel à la dépense engagée.

Michèle a répondu par une bouffée furieuse de fumée de cigarette.

C’est Tchiaouréli qui a plaidé pour la France :

— La vitesse de la chute du couperet, camarade Mao, est calculée non en fonction du plaisir du spectateur, mais en fonction de celui de la personne qui... se trouve sous ledit couperet... L’acteur. Il ne s’agit d’ailleurs pas de son plaisir, mais... De mettre fin à son déplaisir.

— Voilà pourquoi zet inztrument est vraiment idiot. Les Chinois dizent que, lorsque la lune brille, un flambeau tue la beauté. C’est aussi un tsanzuan. Le camalade Staline est au courant. C’est idiot comme une pièce qui ne viserait pas le spectateur. N’est-ce pas, camalade Staline ?

Je n’ai pas répondu. J’ai moi aussi tiré sur ma pipe. Mon petit nuage de fumée est parti rejoindre celui qu’avait propulsé la poitrine émue de la Française. Et dans lequel voltigeait ou s’était peut-être laissé prendre notre mouche.

Mao m’a interpellé :

— Camalade Staline !

J’ai remué. Ou plutôt j’ai haussé les épaules :

— Je n’ai pas bien compris qui tuait qui chez vous. Vous évoquez je ne sais quel acteur, un couperet, la lune, un flambeau... Cela fait trop de choses... Même la mouche ne s’y retrouve pas...

— Qui ça ? a demandé Mao.

— Il faut vous exprimer plus simplement, ai-je conseillé.

— J’ai dit une choze très zimple : l’homme tue autrui au nom de l’homme, a expliqué Mao. Au nom des vivants. Et il a dirigé son potiron vers Michèle : N’est-ce pas clair, Madame ? N’ai-je pas raison ? Même si je ne vous inzpire pas de zentiments érotiques ! J’ai de toutes fazons très raizon !

Michèle a cligné des yeux et trouvé quoi répondre :

— Vos paroles, camarade Mao, sont peut-être très sages, mais la sagesse tue l’érotisme.

Tchiaouréli a été satisfait et m’a adressé un clin d’œil.

— C’est faux, a répliqué Mao en hochant la tête. La sagesse ne tue pas l’érotizme. On dit que toutes les femmes de votre Occident veulent dormir avec le Christ. Jusqu’aujourd’hui. Qui est-il donc ? Personnellement, je n’en sais rien. Mais on dit que c’est un Juif et un sage...

Michèle a eu tout à coup un sourire. Mystérieux ou peut-être rusé. Comme si Mao avait fait allusion non pas au Christ mais à un bonhomme qu’elle aurait connu tout aussi bien que Micha. Elle a ensuite à nouveau fourré sa papirosse entre ses lèvres et en a tiré de denses anneaux de fumée.

— Président ! s’est-elle exclamée. Nous, les femmes, et moi, entre autres, nous aimons le Christ et nous voulons dormir avec lui parce que nous l’aimons. Et nous l’aimons parce que c’est un type beau. Bienveillant. Et qui ne sent pas mauvais.

Chi Tchjé a débuté sa traduction, mais Michèle a accéléré, l’a interrompu pour poursuivre :

— Et sa sagesse n’y est pour rien. Une sagesse qui consiste cependant non à régner ou à tuer, mais à aimer aussi. Et puis cet amour que nous avons pour lui, Président, le rend plus fort que n’importe quel pouvoir. Il le rend plus fort que la mort même ! C’est pourquoi il n’est pas mort ! Et il n’y a pas que lui ! Tous ceux qui vivent en Christ ne meurent pas !

Mao lui a ordonné d’un geste d’arrêter.

Elle n’a pas obéi. Elle s’est alors tournée vers moi, s’est emparée de tout l’espace sans fumée qu’il y avait entre nous et a dirigé sa papirosse vers cet air raréfié.

— Je dis que le Christ, Monsieur Staline, comble notre cœur comme un homme comble une femme ! Si on le laisse pénétrer en nous, la peur d’être ce que nous sommes — des créatures faibles, mortelles et bêtes — disparaît ! Le Christ est une force, Monsieur Staline, venue de l’extérieur. Et qui devient nôtre. Mais cette force ne pénètre dans notre cœur que s’il est brisé. Le Christ a d’ailleurs cherché a rendre l’homme meilleur que ne le lui permettait sa nature...

Michèle s’est arrêtée net. Parce que j’avais sourcillé, peut-être. Mais peut-être serait-elle revenue sur terre sans cela.

Profitant du silence, la mouche est passée près de moi en bourdonnant et a gagné le fond du bureau.

Tchiaouréli en avait le souffle coupé. Son regard était horrifié. Il a tenté de dire quelque chose, mais ses lèvres s’y sont refusées.

Mao a tapé sur l’épaule de l’interprète et celui-ci a été pris d’un grommellement saccadé. Sa langue s’est empêtrée dans les pointes acérées des syllabes chinoises.

Je me suis tourné vers Michèle et elle m’a de nouveau étonné. Elle était bien revenue sur terre, mais son regard ne semblait nullement troublé.

C’était moi qui l’étais. Bien que j’eusse attendu cette sensation intérieure depuis très longtemps.

Mais j’ignorais jusque là qu’on pût entendre le clapotis de la pensée. Ce doux clapotis qui survient dans les eaux immobiles de notre âme quand des circonstances de hasard vous renvoient à un passé lointain. Jettent un pont entre des choses tout à fait éloignées.

Cela ne tient pas aux paroles entendues. Tout aussi bulleuses que les autres. Mais au fait qu’elles sont les dernières bulles à qui, conjointement à la multitude infinie de celles qui ont précédé, il est soudain échu d’agiter l’eau dormante pour la porter vers la rive, dans une vague étale de douces évidences.

Si douces que l’on comprend qu’elles aient réussi à se cacher dans l’eau, loin du rivage, pendant si longtemps. Jusqu’à ce jour de mes soixante-dix ans où c’est moi-même qui suis porté vers la rive.

Mais peut-être ne s’agit-il pas d’un hasard ?

Après le déferlement de la vague, j’ai compris sans peine que l’admiration obsédante que j’éprouvais pour le Maître et qui m’avait torturé toute ma vie était un sentiment qui devait éveiller le soupçon.

Tout ce qui provoque l’admiration est forcément suspect. Et c’est pourquoi le Maître lui-même doit éveiller le soupçon.

Tout lui et tout ce qu’on dit de lui.

Je me suis souvenu des doutes perpétuels qui rongeaient mon âme. Et de la peur qui l’envahissait à la suite de ces doutes.

Bien que cette peur fût maintenant absente, n’était-ce pas elle qui avait détrempé l’étroit sentier par lequel le commandant Papismedov avait dû revenir de la grotte de Qumrân, près de la mer Morte ? Vers les gens normaux. N’était-ce pas elle qui l’avait rejeté vers ceux qui prétendaient être le Maître ?

— Il est fort possible, ai-je dit enfin, que l’actuel Jésus-Christ soit le vrai Jésus-Christ, et non pas ceux qui feignent d’être lui... Le matin, c’était un homme normal. Mais l’après-midi, il s'est mis à s’imaginer qu’il était Jésus-Christ.

Michèle a cligné des yeux.

— Ce n’est pas moi qui ai dit ça. Mais Churchill. Quand il m’a offert le tableau d’un peintre très intelligent. Un tableau, mais en trois parties.

— Un triptyque ? m’a soufflé Michèle.

— Non, ai-je fait avec ma pipe. Une reproduction.

Elle a enfin paru troublée et j’ai ajouté :

— “ Triptyque ” est un mauvais mot. Qu’il faut éviter. Je sais comment. Il faut le coller à Churchill. Même de profil, il a l’air d’être en trois parties.

Tchiaouréli a éclaté de rire. Puis Mao, avec quelques secondes de décalage.

— Cette reproduction représente le Christ, ai-je expliqué à Michèle. Dans diverses pauses. Mais nulle part il n’est le type beau et bienveillant que vous avez décrit, mais un Palestinien laid et craintif. Venu de sa province. Sans doute puante. Comme celle de Gori. Il ressemble d’ailleurs à mon voisin. David Papismedachvili. Qui, paraît-il, serait le père...

Tchiaouréli a levé la tête.

— D’un certain commandant, ai-je poursuivi avec hésitation. Dont vous allez faire aujourd’hui la connaissance...

Je me suis levé pour aller vers l’étagère à livres...

 

 

Le temps est quelque chose de très nozif...

 

Je conservais la reproduction de ce triptyque pliée en deux. Je l’ai déployée et elle a recouvert toute la table à journaux. Mao a incliné si bas son potiron qu’on aurait dit qu’il reniflait chaque personnage du tableau.

L’interprète a collé sa tête au potiron.

Michèle et Tchiaouréli ont esquissé un mouvement vers la table, mais ils se sont aussitôt écartés. De Mao.

— Le camalade Staline a raizon ! a-t-il déclaré par le truchement de Chi Tchjé. Il pue un peu !

Michèle s’est à nouveau approchée, en pinçant les narines, cette fois.

— Et il est très laid ! lui a envoyé Mao en plein visage. Zon nez est trop grand !

— En France, le nez est considéré comme l’organe de la sagesse. ! lui a-t-elle répondu sans cesser de se boucher le nez.

Tchiaouréli, après un regard échangé avec moi, a éclaté de rire.

Mao s’est à nouveau penché sur le tableau. Comme s’il s’agissait maintenant d’une carte d’état-major.

— Ne me zoufflez pas ! a-t-il ordonné en dodelinant du potiron alors même que personne ne disait mot. Je comprends tout zeul ! A gauche, marche le Christ, les mains attachées. Au milieu, il y a un autre Christ, identique, pendu à une croix. Vivant, peut-être. Ou peut-être déjà mort. Et il y en a un troisième qui porte une croix. Vivant. Et encore un autre, zemble-t-il. Vivant lui auzzi. Et encore un. A droite. Mais mort.

Michèle s’est impatientée. Mao lui a interdit du doigt de lui souffler.

— Et Churchill vous a dit lequel était le vrai ? m’a-t-il demandé.

— Oui, ai-je répondu. Tous.

— Tous ?! s'est écrié Mao incrédule. Mais dès que Chi Tchjé lui a zozoté quelque chose à voix basse, il a poursuivi : Je comprends ! C’est un zeul et même Christ ! Le vrai. D’abord vivant, puis agonizant, puis mort !

— Exact, ai-je approuvé. C’est bien dans cet ordre-là.

— Et là, il est encore une fois mort ! s’est exclamé Mao tout réjoui. Sur l’arbre !

— Ce n’est pas lui, ai-je rétorqué. C’est un disciple. Judas. Il s’est pendu.

Vexé, le Chinois a demandé plein d’indignation :

— Et pour quelle raison ?

— Il y avait de quoi. Croyez-moi !

Mao m’a cru et a cessé de parler : visiblement, il avait décidé que la raison n’avait pas à être divulguée. Surtout en présence d’une dame. Il s’est alors tourné vers elle :

— Et vous qui disiez que le Christ n’était pas mort ! Même si sur l’arbre il s’agit d’un disziple, comme l’a expliqué le camalade Staline, qui, d’après vous, est sur la croix ? Lui ! Il est donc mort au moins une fois ! Et Mao a éclaté de rire. Et une fois, za zuffit !

— Pas toujours. Jésus est mort, puis il est redevenu vivant, a expliqué Tchiaouréli, volant au secours de la Française. Ça s’est passé plus tard. Après sa mort. Pas en même temps.

Mao a eu l’air pensif, puis il est tombé d’accord avec l’artiste. Sur un autre point, il est vrai :

— Le temps est quelque chose de très nozif ! Il empêche les événements de se pazzer en même temps. Et c’est très mal. Pire que s’ils n’avaient pas du tout lieu !

— Voilà un bon mot ! ai-je fait remarquer en lui souriant. Le temps se mêle toujours de tout. Un historien a d’ailleurs dit : les choses bien tombent au mauvais moment. Et la plupart des choses bien n’arrivent même pas du tout. Un défaut que les historiens corrigent.

Mao a ri :

— Nous auzzi, nous pouvons le faire ! Nous, les marxistes !

— C’est un autre bon mot ! ai-je approuvé. Mais le mieux, c’est ce que vous avez formulé il y a un instant : “ Qui est le Christ ? On n’en sait rien ! ”

Je me suis de nouveau extirpé de mon fauteuil pour aller vers la porte de la véranda. Les écureuils, qui tout à l’heure avaient fui en me voyant, étaient revenus et pressaient leur museau au bas de la porte vitrée. Ils ne pouvaient pas m’apercevoir. Mais m’entendre.

J'ai repris mon argumentation :

— Vous voyez, camarade Mao, vous êtes un homme très intelligent et c’est pourquoi vous connaissez le Christ. Par la pratique. Comme vous pouvez connaître n’importe quel homme. Ou dieu. Mais vous ne faites absolument pas confiance à la théorie... Et c’est dommage... (Je suis revenu vers mon fauteuil, mais ne m’y suis pas assis). Si vous lui faisiez confiance vous sauriez que l’espace tout entier, connu et inconnu, est une projection d’autre chose. D’infiniment petit. Situé entre les oreilles.

Au cas où, j’ai indiqué à Mao du bout de ma pipe où se trouvaient chez moi, et en théorie, chez tout le monde, les oreilles.

— Vous avez dit que vous ne connaissiez pas le Christ. Ce que vous ne connaissez pas, ce n’est pas le Christ, mais sa légende. Et pourtant il est très important pour vous et moi de la connaître. Car ce monde-ci, et plus encore celui-là, ai-je dit en faisant un signe de tête vers Michèle, ne repose pas sur la baleine dont vous avez parlé, mais sur cette légende-là. Sans elle, il ne reposerait sur rien. Souvenez-vous en. Et Micha va vous raconter en quelques mots cette légende du Christ, d’après mon tableau.

 

 

Dieu est grand, mais malintentionné...

 

Micha s’est lancé dans une exposition correcte des faits, mais on le sentait sur ses gardes. Il ne savait pas quelle position adopter en ma présence. Et en présence de Mao. Il s’efforçait donc à la fois de louer le héros principal, tout en ménageant la possibilité de le condamner.

Jésus était, disait-il, un Juif de province. Cela se voyait à son nez. Cette province, nommée la Judée, se trouvait soumise à Rome. Qui considérait que les dieux étaient nombreux, alors que les Juifs insistaient sur le fait qu’il n’y en avait qu’un.

Cela faisait rire les Romains, mais ils ne touchaient pas aux Juifs : l’essentiel était que ceux-ci payent le tribut, ne portent pas atteinte au pouvoir central et se laissent mutuellement l’âme en paix. Car une âme troublée est source de trouble social.

Les Juifs s’acquittaient bien du tribut, mais pour ce qui était de ne pas porter atteinte au pouvoir et de se laisser l’âme en paix, la chose était moins simple. Le centre reconnaissait que les Juifs étaient opiniâtres et leur tenait la bride grâce à l’armée romaine et à une assemblée juive astucieuse, le sanhédrin.

Ces petits malins du sanhédrin réussissaient à la fois à servir les Romains, qui voulaient gouverner les Juifs, et les Juifs, qui ne le souhaitaient pas.

— Et pourquoi ne le souhaitaient-ils pas ? l’a interrompu Mao.

Micha a regardé le Chinois comme si on venait de lui apporter un potiron. Qu’il n’aurait pas commandé. Parce qu’il n’aimait pas ça.

Puis il s’est ressaisi et a répliqué qu’il avait déjà répondu. Les Juifs étaient opiniâtres. Et les plus insoumis d’entre eux étaient les Esséniens. Des socialistes. Une secte dont le Christ était issu. Ils pensaient différemment. Ils prônaient, par exemple, la liberté, l’égalité et la fraternité. Il fallait refuser le luxe. Servir la Loi. Qui était bafouée et profanée. Néanmoins, ils comprenaient que rien autour d’eux ne pouvait être changé. Et se tenaient donc à l’écart.

Loin de la poussière des villes.

Mao a opiné du bonnet :

— Moi aussi, je fais plus confiance à la campagne.

Micha a répondu que les Esséniens ne faisaient pas plus confiance à la campagne. Ils vivaient dans le désert. Avec l’espoir qu’un jour, il se produirait un miracle : le salut viendrait. Non seulement Rome s’effondrerait et les Juifs recouvreraient la liberté, mais l’homme se purifierait. Mais cela ne serait possible qu’avec la venue du Sauveur.

Qui tardait pourtant à venir.

Ce qui fit que Jésus se présenta.

Il se dit Sauveur et Roi. Il essaya pendant trois ans d’en persuader les Juifs au moyen de divers “ miracles ”. En transformant, par exemple, l’eau en vin.

— Quelle eau ? s’est enquis Mao, au cas où. De l’eau de mer ?

— Non, de l’eau potable, a répondu Micha. Il nourrit aussi au désert cinq mille hommes avec cinq miches de pain et deux petits poissons.

— Cinq mille hommes ! s’est exclamé Mao, incrédule.

— Parfaitement, a dit Micha. Sans compter les femmes et les enfants.

Mao a dû avoir là-dessus sa petite idée, mais il a posé une tout autre question. Et sans attendre de réponse :

— Pourquoi donc “ zans compter les femmes et les zenfants ” ?

Micha n’a donc pas répondu. Il a compris que c’était une fausse question. Il a seulement ajouté que Jésus opérait aussi des miracles médicaux.

— Par exemple ? a enchaîné vivement Mao. Puis il a murmuré quelque chose à l’interprète.

Micha s’est souvenu du miracle le plus frappant : la réanimation d’un mort nommé Lazare.

— Une réanimation complète ? a demandé Mao. Jésus pouvait donc réanimer des organes ? Indépendants les uns des autres et importants ?

— N’importe quel organe ! a répondu fièrement Micha.

Mao se préparait à poser des questions sur certains organes, mais j’ai ordonné d’un geste à Micha de passer aux sermons du Christ. Jésus enseignait, a-t-il alors expliqué, la pureté de cœur, l’amour, la paix, le pardon de tous les péchés et le mépris de la richesse.

Mao a approuvé d'un nouveau hochement de tête. Il a également demandé : “ Et quel régime notre héros préconisait-il ? ”

Micha a hésité. Puis il s’en est souvenu : un régime qui repose sur un “ principe en or ”. : ne fais à personne ce que tu ne veux pas qu’on te fasse à toi-même.

Mao a trouvé cela juste aussi. Dans l’ensemble. Mais un tel régime n’existait pas.

— Jésus avait beau prêcher des vérités reconnues, a poursuivi Tchiaouréli, et pardonner aux hommes toute sorte de péchés, le peuple l’écoutait mais ne lui obéissait pas. A l’exception d’une poignée de disciples qui l’appelaient le Maître. Et de quelques femmes.

Mao a regardé Michèle, on ne sait pourquoi. Celle-ci a haussé les épaules comme pour signifier qu’elle était du nombre.

— Les disciples croyaient le Christ en tout, a déclaré Micha. Même lorsqu’il affirmait être le fils de dieu. Les autorités, par contre, n’en croyaient pas un mot. C'est là leur rôle.

Mao m’a regardé. Je lui ai de nouveau renvoyé un regard vide.

— Non seulement les autorités n’en croyaient pas un mot, mais elles ne reconnaissaient absolument pas le Christ.

L'affirmation de Micha semblait émaner d'un représentant du pouvoir romain et juif.

— Et cela ne tenait pas qu'au fait qu’elles étaient les autorités. Mais au fait que Jésus était un sectaire. Et qu’il aspirait lui-même au pouvoir. Tout en le dénigrant.

La tristesse envahit alors Jésus. Il espérait mieux des hommes. Totalement désemparé, il s’éloigna d’eux et, pour se rapprocher de dieu, il alla au désert. Où il resta quarante jours. Malgré la beauté des lieux — il n’y avait rien alentour —, il se soumit à des privations. Satan, en particulier, le mit à l’épreuve.

— Il était parti tout seul ? a voulu savoir Mao. Sans personne ?

— Sans personne, a confirmé Michèle, cigarette aux lèvres.

Et Tchiaouréli a eu une réponse encore plus stupide : il était parti avec lui-même. Mais une fois revenu du désert, il ne fut plus lui-même. Il était fâché. Fâché peut-être contre celui qu’il était devenu.

J’ai dû intervenir. Devenir soi-même, ai-je philosophé, est impossible. Car il nous est impossible de savoir quel est notre vrai moi. A chaque instant, chacun est lui-même.

Tout dépend de tout.

Quand on dit de quelqu’un qu’il est devenu lui-même, cela signifie qu’en fonction des circonstances, il est devenu tel qu’il est le plus souvent. Et ce qu’il est le plus souvent dépend des circonstances.

En outre, ai-je dit, on sait qu’une personne change. Et qu’est-ce que ça veut dire ? Ça veut dire qu’elle devient autre.

On considère néanmoins que quelqu’un qui a changé est tout de même resté lui-même. Or cela est impossible. De même qu’il est impossible de cesser d’être soi-même tout en restant soi-même. Rien ne peut à la fois changer et rester semblable.

Mao a approuvé, mais il n’a pas totalement saisi : nous avons eu un empereur, a-t-il raconté, qui gouvernait mal et perdait des terres. Il tirait à l’arc encore plus mal. Il visait à côté. Mais il ne se démontait pas : à chaque fois, il dessinait le but autour du point où tombait la flèche.

J’ai également fait un signe d’approbation. Non à Mao, mais à l’une de mes idées : l’attitude des gens vis-à-vis du Christ est la même que celle de l’empereur vis-à-vis du tir. Ils disent n’importe quoi à son sujet, puis ils dessinent des cercles autour de leurs propos et se réjouissent : en plein dans le mille !

Tchiaouréli a échangé un regard avec Michèle, puis a poursuivi son propos :

— A son retour du désert, le Christ annonça qu’il avait parlé avec dieu. Et qu’il s’était mis d’accord avec lui : puisque l’univers s’était embourbé dans le mensonge et le péché et que plus personne n’observait la loi de dieu, il fallait abolir cette loi. Et c’était lui qui le ferait.

Le royaume de dieu ne pouvait être atteint sans violence. Sans catastrophe et dissensions.

Et plus il y en avait et mieux c’était. Vendez vos vêtements, achetez des glaives, proclama-t-il. Il faut détruire le monde puis le faire renaître. De la même façon qu’un homme doit d’abord mourir avant de ressusciter. Car “ il n’y a pas un seul juste ; il n’y a pas un seul homme sensé ; personne qui cherche dieu ; tous se sont fourvoyés ; personne qui vaille ; personne qui crée le bien ; personne ”

Je me suis renversé en arrière dans mon fauteuil et Micha a corrigé : “ Presque personne ”. Étant donné que tout alentour, presque tout, était hostile au royaume de dieu. Même le Temple. Que le Christ promit de démolir pour en construire un nouveau. En trois jours.

Judas, son disciple, lui répliqua que l’ennemi était Rome, et non le Temple ou la Loi.

Le monde, et entre autres le Temple et la Loi, sera sale, même sans Rome, répondit le Christ. Si on n’anéantit pas en même temps que Rome les autres ennemis. C’est pourquoi il faut les anéantir tous.

Mais si on les anéantit tous, il subsistera quand même des ennemis, dit Judas. Car dieu aussi est un ennemi. Sinon il n’aurait pas permis ce qu’il a permis. Un ennemi, de plus, auquel on ne peut échapper. Qui empêche de vivre libre. Aussi grand qu’il est malintentionné.

Et là Jésus lui déclare qu’il prêche une forme d’amour envers dieu qui suppose qu’on ne pense pas à dieu. Qu’on l’oublie. Qu’on oublie tout ce qui n’est pas l’homme. C’est à dire l’amour.

J’ai à nouveau haussé un sourcil, mais Micha ne s’en est pas aperçu.

— Mon amour, a-t-il fait déclarer au Christ, est un amour qui ne suppose pas des ennemis. C’est à dire des peurs. Car ennemi et ami de l’homme se cachent en lui-même. Il faut libérer l’homme de tout ce qui n’est pas l’homme. C’est à dire de tout ce qui n’est pas l’amour...

J’ai levé la main :

— Qu’est-ce que tu racontes là ? Où as-tu pris cette histoire ?

C’est Michèle qui a répondu. Sans tenir du tout compte de moi. Micha racontait très bien. Car c’était un cinéaste de talent. Réalisateur d’un film sur la chute de Berlin.

Mao a ajouté qu’il fallait écouter les artistes jusqu’au bout. Et ne pas se vexer. Du moment qu’ils racontaient les choses de façon intéressante.

— Son histoire n’a plus rien à voir, ai-je dit sans me vexer. Il fait du Christ un athée.

Micha a répliqué que Jésus était justement presque athée. A force d’être croyant. Si croyant qu’il considérait dieu comme son voisin. Sans remarquer que ce voisin était un concussionnaire : il ne rendait service que moyennant finances. Un voisin méchant, avec ça. Qui n’acceptait de manifester de la bonté envers ses autres voisins que s’il y avait sacrifice, mort sur la croix du meilleur d’entre eux.

Par contre, Jésus affirmait que grâce à lui, futur vengeur, dieu n’était plus seul.

— L’incroyance de l’homme, a conclu Micha, tient essentiellement au fait que les cieux lui ont révélé peu de choses inconnues. Mais il est des hommes qui semblent au contraire ne pas croire parce que les cieux leur ont révélé trop de choses.

C’est probablement moi qu’il avait en vue, mais je me suis à nouveau insurgé :

— Ceci est inutile ! Restez dans le sujet ! Nous n’avons pas le temps. Il y a des invités...

Quand je suis ému, je fais parfois des fautes d’accent.

 

 

 

 

 

 

La réalité ne soupçonnait pas le miracle qui la menaçait...

 

Après mon intervention, le Christ s’est montré plus rapide, comme pour devancer l’arrivée de mes invités.

Il s’est empressé d’entrer à Jérusalem avec ses disciples, aux jours les plus animés, lors de la Pâque, et il y a aussitôt fomenté la révolte. Il a d’abord insulté les autorités en excitant contre elles les pèlerins, puis il a souillé le Temple. En y pénétrant sur un âne et en dévastant tout autour de lui.

Et il s’est aussi proclamé roi des Juifs ! A dit que l’heure était venue d’abolir la Loi ! Et que lui seul désormais régirait tout ! Et qu’il fallait tout détruire ! Au nom de l’homme, de la vérité et de dieu !

Il ne doutait pourtant pas qu’on l’arrêterait et qu’on le livrerait au tribunal. Au nom de ce même homme, de la vérité et de dieu. Et qu’on le condamnerait au supplice. Mais il s’est conduit en condamné à mort qui n’a rien à perdre. Sauf la vie.

Dont il s’était détaché, mais sur laquelle il avait tout misé. Enfin, pas sur la vie, mais sur la mort. Ou plus exactement sur un miracle inouï qui abolirait l’ordre divin : la résurrection après la mort !

Rien ne peut être plus profondément cher aux hommes que ce rêve. Il n’est pas de miracle plus grand ! Et aucun miracle inférieur ne pourrait jamais les convaincre qu’il avait raison. Et qu’il était aussi grand que le créateur !

Et même supérieur à lui car il était capable d’opérer un miracle qui bafouerait l’ordre institué par dieu. Qui abolirait la réalité.

Entre temps, la réalité s’affirmait avec une insouciante confiance en elle-même. Elle ne soupçonnait pas le miracle qui la menaçait.

Jésus fut arrêté dans la nuit qui précédait la fête de la liberté juive. Et il s’en réjouit. Il n’empêcha  même pas son disciple, ce même Judas, de le livrer aux autorités.

Mao a serré les lèvres et a émis l’opinion que Jésus aurait mieux fait de partir dans les montagnes. Micha m’a lancé un regard décontenancé et le Chinois s’est ravisé. Ou plutôt il a compris juste après que Jésus n’aurait pu atteindre l’immortalité dans les montagnes. Qu’il n’y aurait gagné que l’anonymat. Il a demandé, tout confus, pourquoi Judas l’avait trahi.

Tchiaouréli  a fait allusion à des différents idéologiques. Sans oublier les trente deniers. Ces honoraires misérables ont troublé Mao. Mais c’est Rome qu’il a traitée de “ pute ” et non Judas.

Le jugement de Jésus a été expédié aussi vite que ses actions. Dans la même nuit. Et il fut accusé des plus lourds péchés : avoir offensé dieu, profané la Loi et le Temple, avoir incité à la violence, au renversement de l’empire et du pouvoir local.

Chacune de ses actions méritait la mort, mais devant ses juges, Jésus se conduisit insolemment. Il garda le silence.

Comme pour signifier que dieu était son seul juge et qu’il était innocent devant lui. Le procurateur romain qui le jugea ne fut pas très loquace non plus. D’après lui, ce n’était pas dieu, le juge, mais lui, lui qui connaissait sa culpabilité devant les hommes.

Et pas seulement devant les hommes, mais devant les Juifs. Qui, d’ailleurs, ne lui permettaient pas de le gracier : “ Je m’en lave les mains, vois-tu, et je te laisse entre leurs mains à eux.  ”

On condamna le Christ à la crucifixion, on lui ficha sur le front une couronne d’épines, on lui attacha les mains et on le conduisit sur le lieu de son dernier supplice. Au Golgotha, au mont Chauve. Le Christ exultait car il prenait le chemin de l’immortalité.

— Za ne ze voit pas ! a lancé Chi Tchjé de la part de Mao. Za ne ze voit pas qu’il exzulte. Ni qu’il est immortel. Au contraire, il est très trizte.

Tchiaouréli a fait remarquer que Jésus exultait dans son âme, intérieurement. Mais qu’il avait cet air triste pour une autre raison. Parce qu’il était déçu par ses disciples. Et plus généralement par les Juifs.

Et aussi à cause de ses doutes sur sa mission, qui pouvait se révéler vaine. Peut-être les gens allaient-ils l’outrager : le laisser crever sur sa croix, puis créer une légende à son sujet, le porter au pinacle et le louer, tout en continuant de vivre comme avant.

C’est à dire que même si un jour ils parvenaient à découvrir la vérité de ses actions et de son âme, cela ne les empêcherait pas de croire avant tout à sa légende. Qui servirait à dissimuler leur propre souillure, de même qu’une feuille de figuier sert à cacher certain endroit honteux.

 

 

Crucifie-le, au cas où. Ça vaut mieux..

 

Dès que le Christ fut traîné au Golgotha, Mao a saisi une pomme et l’a posée sur ses dents du bas. A peine ses dents du haut l’ont-elles mordue qu’il a poussé un cri de douleur. Sa bouche a éjecté le fruit, entamé et plein de salive, et il s’est plaint à haute voix de ses gencives malades.

Micha a interrompu son récit et fait remarquer que les bobos de quelqu'un qui était devenu un mouvement populaire, suscitaient non plus la pitié mais la curiosité. Et promettaient de devenir une grande énigme.

Mao n’a pas réagi. Ou peut-être, au contraire, a-t-il réagi. Il s’est emparé d’un petit couteau qui se trouvait sur une soucoupe, a coupé une pomme en deux et l’a fichue sur le carré central du triptyque posé sur la table.

— Et après ?

Michèle a chuchoté quelque chose à l’oreille de Micha et celui-ci a eu un geste brusque d’approbation. Puis il m’a jeté un regard apeuré, mais ne s’est pas excusé. Bien qu’il sache que je n’aime pas les chuchotements en ma présence. Il a demandé :

Gavagrdzelo ?

J’ai sorti un canif de ma poche, je l’ai ouvert et j’ai choisi une pomme rouge.

— Micha me demande s’il doit continuer ou non, ai-je expliqué à Mao. On peut continuer, mais il a omis l’essentiel...

J’ai commencé par la tête. Je tiens ça de mon père. Du cordonnier Besso, plus exactement. Même si ce n’était pas mon vrai père, c’était un vrai cordonnier. Un virtuose du canif.

On glisse la pointe du canif sous la peau du fruit tout en haut et c’est tout. Juste sous la peau, pas plus profond. Et c’est tout, le canif n’a plus rien à faire.

Le reste, l’autre main s’en charge. Avec les doigts, on fait tourner le fruit régulièrement et doucement sur son axe et la peau se déroule alors en un ruban transparent. Au début, elle valse juste un peu, timidement, puis avec de plus en plus d’ampleur. Pendant quelques secondes. On voit trouble un instant, puis elle reforme un cercle compact et retombe sur vos genoux en une spirale folâtre.

— Micha a omis l’essentiel, ai-je poursuivi, reposant la pomme nue sur la petite assiette. Le procurateur a proposé au peuple de gracier Jésus en l’honneur de la fête de la liberté. Ce jour-là le peuple en avait le droit. Il l’a proposé trois fois. Et à chaque fois, que s’est-il passé ? Le peuple a refusé. Crucifie-le ! criait-il. Crucifie-le, au cas où ! Crucifie-le ! Ça vaut mieux...

J’ai entrepris de couper la pomme en quartiers.

— “ Cruzifie ? ” s’est fait repréciser Mao. Et pourquoi zela vaut-il mieux ? Le peuple savait donc qu’il redeviendrait de toutes fazons vivant ? Il le savait ?

— Il ne le savait pas, ai-je répondu, et piquant un quartier avec la pointe du canif, je l’ai tendu à Michèle. Tout simplement, ça valait mieux, a dit le peuple... Mieux que si on ne le crucifiait pas...

Mao m’a observé avec attention.

Michèle a eu un grand sourire qui m’a de nouveau révélé cette béance entre ses dents, et elle a saisi le petit quartier de pomme.

— Joseph Vissarionovitch ! La voix de Valietchka a soudain retenti dans mon dos. Puis-je vous parler une minute ?

— Quand es-tu entrée ? ai-je demandé avec étonnement. Je ne t’ai pas vue.

— A l’instant, Joseph Vissarionytch ! Quand vous avez délicatement offert un morceau de pomme à notre invitée... française...

— Pourquoi es-tu entrée sans que je le voie ?

Elle n’a pas su quoi répondre. Elle s’est penchée vers moi, toute troublée :

— Les autres invités ont l’honneur d’être arrivés...

— Des Français aussi ? ai-je demandé en souriant.

— N-non. Pourquoi ? Il y a Lavrenti Palytch, le camarade Molotov, Khrouchtchev, et puis l’autre, là, Mikoïan... Le camarade Mikoïan.

— Et c’est tout ? Pas le commandant ?

— N-non. Quel commandant ?

— Préviens-moi quand il arrivera. Sans venir ici, par téléphone ! Et je l’ai éloignée d’un geste fâché parce que, sous son regard furibond, Michèle avait avalé de travers. Continue ! ai-je ordonné à Tchiaouréli. Mais abrège.

 

 

L’ange a timidement battu des ailes...

 

Micha a été contrarié de ne plus avoir le temps de dépeindre les souffrances du Christ sur le chemin du Golgotha. Il a marmonné que c’est par cette scène qu’il aurait débuté un film sur Jésus : le grand martyr se traîne sur le chemin pierreux et se souvient de ses tribulations. Et des tribulations de l’humanité.

Le Christ fut obligé de se souvenir de tout cela sur la croix. Ses pensées étaient sombres. Malgré le poison que lui avait donné à boire un centurion romain et qui avait pour effet à la fois d’accélérer la mort et d’égayer l’âme. Ce n’était pas le fait d'être cloué à une croix qui faisait désirer au Christ une mort rapide, mais la certitude que plus il mourrait vite, plus vite il sauverait le monde.

De sombres pensées lui venaient donc à l’esprit, indépendamment de la présence des femmes. Et en particulier de Marie Madeleine.

Michèle a de nouveau haussé les épaules.

— Et de l’autre Marie, a ajouté Tchiaouréli. La sainte Vierge. Qui a eu un fils avec dieu en personne. Un fils conçu sans péché, il est vrai.

— Sans sperme ? a demandé Mao tout réjoui.

— Sans copulation, a précisé Michèle.

Mao en est resté tout pensif, mais il n’est visiblement pas parvenu à se souvenir d’un autre procédé éprouvé de procréation. Il a donc demandé comment la sainte Vierge avait réussi à fabriquer Jésus “ sans avoir rien fait ”.

J’ai été obligé d’intervenir.

— Tout d’abord, ce n’est pas “ sans avoir rien fait ”. Marie a conçu par le Saint-Esprit qui, c’est bien connu, est capable d’engendrer n’importe quoi. Et puis, lui ai-je rappelé, Micha raconte une légende, et vous, vous êtes un artiste, au même titre que Micha. Donc un homme qui a de l’imagination. Vous devez par conséquent comprendre.

Mao m’a accordé qu’il comprenait très bien Micha. Mais il ne comprenait pas la légende : pourquoi s’embarrassait-elle de donner à Marie la capacité de procréer sans sperme et sans copulation ?

C’est Michèle qui le lui a expliqué : la légende voulait ça non pour Marie, mais pour le Christ ; afin qu’il soit le fils de dieu ; or dieu méprise la copulation. Et là, elle m’a lancé un regard.

Pas tous les dieux, ai-je assuré à la Française. Les dieux immatériels seulement.

Mao a ri.

Entre temps, le dieu immatériel s’empressait d’accueillir l’esprit de son fils bien-aimé. Expliquant sa hâte par la proximité de la fête. A trois heures de l’après-midi, Jésus se plaignit d’avoir soif puis s’écria : “ C’est achevé ! ” et il rendit l’esprit.

Après avoir vérifié qu’il était bien mort, les centurions romains  permirent à ses amis de descendre le corps de la croix et de le porter jusqu’à une crypte. Là, on l’oignit de myrrhe, on l'enveloppa dans un linceul et le laissa reposer en paix pour l’éternité.

Les sceptiques exultaient : le Christ, ce “ faiseur de miracles et fils de dieu ” qui avait promis de sauver le monde, n’avait même pas été capable de se sauver lui-même ! Il n’avait su ni éviter sa propre mort, ni, surtout, changer le cours des choses. Leur allégresse ne dura qu’un jour et demi.

Étant sceptiques, ils placèrent des gardes à l’entrée du sépulcre pour que les disciples de Jésus ne dérobent pas son corps et ne prétendent pas que le Maître était ressuscité. Car, d’après eux, sa “ résurrection ” aurait fait plus de tort aux hommes que son hérésie.

Le jour de la résurrection, à l’aube, les deux Maries, celle qui était vierge et celle qui ne l’était pas du tout, revinrent au tombeau qui était obstrué par une pierre. A peine s’étaient-elles approchées que la terre trembla, la pierre roula et que dans l’embrasure de la sombre grotte apparut un ange ailé, vêtu d’une tunique blanche comme neige.

“ N’ayez pas peur de moi, déclara-t-il, tout en battant timidement des ailes, je suis venu vous dire que Jésus était ressuscité et qu’il n’est plus ici, dans ce tombeau. Il n’y reviendra jamais. Annoncez-le au peuple et allez sur la montagne. Vous l’y verrez ! ”

Et il en fut bien ainsi. Sur la montagne, le Christ apparut au peuple en chair et en os. Et il le bénit avec ces mots : “ Un pouvoir absolu m’a été donné au ciel et sur la terre. Que tous les peuples le sachent. Et que tous les peuples désormais me suivent. Et moi je resterai avec vous jusqu’à la fin du monde ! ”

Et il en fut bien ainsi : depuis, Jésus règne sur ce monde.

 

 

Le Christ refuserait d’être chrétien...

 

Tchiaouréli a aussitôt corrigé sa dernière phrase :

— Sur ce monde-là, a-t-il dit en indiquant Michèle.

— Et z’est tout ? a demandé avec étonnement Mao après un silence. Z’est vraiment tout ?

— Pas tout à fait, a répondu Micha, gêné. Le Christ a promis de revenir. Encore une fois !

— Ils promettent tous za ! a dit Mao. Je me souviens que mon papa l’avait aussi promis. Mais après, il a oublié sa promesse. Il avait promis de revenir vérifier si je lui avais obéi ou pas. Mais pourquoi le Christ a-t-il promis ça, lui ? Dans quel but ?

Michèle a répondu :

— Ce n’est pas comme pour votre papa. Jésus, quand il reviendra, fera descendre sur terre le royaume des cieux.

— Voilà bien quelque chose que je ne comprends pas ! s’est exclamé Mao en souriant comme s’il comprenait. Qu’est-ce que z’est que ze royaume ?

— Je l’ai dit ! a fait Micha, vexé. C’est la paix, la justice, et l’abondance ! Et il m’a regardé.

Mao m’a également regardé. D’un air tout aussi vexé. Puis il s’est plaint de ne pas comprendre pourquoi ce royaume était qualifié jusqu’aujourd’hui de royaume “ des cieux ”. Alors qu’il avait déjà été greffé sur la terre.

Au lieu de lui répondre, je me suis tourné vers le mineur.

Quand Micha avait commencé à parler du Maître, les aiguilles, dans l’aine du Polonais, se trouvaient largement écartées, comme des bras cloués. A présent, une demi-heure plus tard, elles s’étaient rejointes et annonçaient la fusion imminente des minutes et des heures. Dès que j’ai compris, à ce signe, que le commandant Papismedov arrivait, deux sonneries ont retenti sur mon bureau.

Orlov a été bref et sec : ils étaient tous là. Valietchka semblait toute émue. “ Apparemment, votre commandant est arrivé, a-t-elle annoncé. Il a même donné son nom. Un nom bizarre. Il a lui-même un air bizarre, mais j’ai l’impression d’avoir déjà vu ses yeux.

Je suis resté un instant debout, en silence, puis j’ai regagné mon fauteuil. J’ai tout à coup eu envie de parler, mais je n’ai fait que regarder à nouveau la pendule.

Mao a intercepté mon regard et il a confirmé : la pendule s’était arrêtée. Depuis sa question sur le royaume des cieux, plusieurs minutes s’étaient écoulées, mais les aiguilles ne s’étaient pas dissociées.

J’ai eu peur. “ Elle s’était arrêtée ?! ” Je n’ai pas fait de monologue intérieur. Je me suis adressé au Chinois :

— Autrefois, camarade Mao, avant la découverte des horloges, le temps effrayait l’homme. Il ne se composait pas, comme maintenant, de minutes et d’heures que l’on peut économiser ou gaspiller. Le temps était comme un nuage dense dans lequel on aurait roulé la terre. A la façon dont une boulette à la mode de Kiev est roulée dans la chapelure. Boulette que vous n’avez pas appréciée, comme la plupart de nos mets... Et les gens sur terre attendaient que le nuage se dissipe. Le passé était alors une partie du présent. Les hommes vivaient en compagnie de leurs ancêtres...

Micha et la Française ont échangé un regard. Ils ont dû se souvenir que j’avais de la polyarthrite. Et Mao s’est plaint à Chi Tchjé. En chinois.

— Camarade Mao, le camalade Si Tszé vous a sans doute donné une bonne traduction, ai-je dit en quittant mon fauteuil. C’est de ma faute : je n’ai pas répondu à la bonne question. Mais celle-ci est très importante. Elle permet de répondre à la vôtre.

Mao a hoché le potiron.

— Les horloges ont brisé le nuage en mille morceaux : en minutes et en secondes. Mais on n’en a pas été plus tranquille. A présent, tout le monde pense que si une chose arrive, elle arrive puis passe. A tout jamais. Et qu’il s’agit ensuite d’un autre petit morceau du nuage. Et que le passé ne doit pas faire peur. Mais cette idée fait peur d’une autre manière : tout passe à jamais. Et tout est toujours en train de changer. Et il n’y a donc aucun point d’appui...

Michèle a jeté autour d’elle des regards inquiets. Elle s’efforçait de comprendre la conversation.

— Je vous comprends, a dit Mao. Mais les Hindous ont très bien rézolu la question du temps : rien ne change et la fin du monde surviendra dans trois cents millions d’années.

— Ils n’ont rien résolu du tout, ai-je rétorqué avec un signe de désapprobation. Parce que finalement, ils comptent quand même le temps. Ils ont peur de lui. La vie et la mort ne peuvent être mesurées en temps. Il faut les mesurer en actes, corrects ou incorrects. Et par conséquent, pour ce qui est du royaume des cieux que vous croyez déjà advenu sur la terre, camarade Mao, parce que vous y êtes vous-même, eh bien, il est encore aux cieux.

J’ai souri et ajouté :

— Parole d’honneur ! Et il n’adviendra sur la terre que lorsque chacun sera admis au ciel. C’est ce qu’a dit le Maître. Et chacun y sera admis après une grande purge, des destructions et le jugement dernier. Quand les étoiles tomberont sur la terre.

J’ai marqué un silence pendant lequel j’ai épousseté la cendre de ma pipe sur ma manche.

— Et la terre entière sera gouvernée par dieu. En personne. Par lui seul. Comme l’a dit le Maître.

Tout le monde était déjà debout. Mao a attendu la fin de mon discours pour se lever.

— Les zinvités zont arrivés ? a-t-il demandé distraitement.

— Oui, ai-je confirmé en cédant le passage à Michèle. Et si le Royaume des Cieux n’existe que sur un petit coin de terre, ai-je poursuivi en prenant Mao sous le bras, la terre, elle, continue à pourrir. Les Esséniens, dont est issu le Christ, vivaient de façon pure. C’est le seul peuple qui n’ait même pas enfanté. Il s’est multiplié grâce au recrutement de nouveaux membres. Et l’exemple qu’il donnait faisait se repentir les autres peuples. Mais ça n’allait pas plus loin. Jusqu’à la venue du Maître. Bien qu’il n’ait pas réussi lui non plus à apporter le salut. Au contraire, les Esséniens ont été également anéantis après sa venue. Et son enseignement même a fini par être crucifié.

— C’est tout à fait vrai, camarade Staline ! a dit Michèle en se retournant. L’Église actuelle...

Je l’ai interrompue :

— Si le Christ ressuscitait à nouveau, comme il a promis de le faire, il refuserait d’être chrétien.

— C’est tout à fait, tout à fait vrai, camarade Staline !

— Je sais, ai-je grommelé en entraînant la Française vers le salon. Et si le Christ ressuscitait à nouveau, les chrétiens d’aujourd’hui le crucifieraient sans le juger. Ou, au contraire, le peuple ne lui accorderait pas la moindre attention. Il ne le nourrirait même pas.

Michèle s’est arrêtée sur le seuil de la pièce et a lancé un regard à Tchiaouréli. Elle était effrayée par mes propos. Sans doute était-elle de ceux qui n’aurait pas refusé de nourrir le Christ.

J’ai dit encore quelques mots. Pour Mao :

— Et personne ne saurait jamais qui a raison : le peuple ou lui. Et j’ai ajouté avec un sourire : — Surtout si notre Lavrenti contrôlait non seulement le peuple mais le Maître.

Tchiaouréli a ri, mais Mao suivait apparemment le fil de ses pensées.

— Si le Christ n’avait pas rezuscité, lui a-t-il fait remarquer, votre légende serait l’histoire d’un neurasthénique et d’un suicidaire.

— S’il n’avait pas ressuscité, il n’y aurait pas de légende ! a répondu Micha.

— Bravo ! ai-je applaudi en lui tapotant l’épaule avec ma pipe. S’il n’avait pas ressuscité, il n’y aurait ni Christ, ni chrétienté.

Michèle avait atteint la deuxième porte du salon et de fortes voix nous sont parvenues. Mais c’est à la mienne qu’elle a répondu :

— Savez-vous, camarade Staline, ce qu’a dit Paul ?

Elle avait saisi la poignée de la porte.

— Paul ? Le chanteur ?

— Non, le saint. Le fondateur de l’Église. Si le Christ n’est pas ressuscité, alors notre foi est inutile !

— Hum, je le sais aussi, ai-je répondu. Il me l’a dit.

— Il vous l’a dit ?!

J’ai gardé le silence.

— Camarade Staline ! s’est-elle écriée, pétrifiée.

— Ouvrez donc la porte ! lui ai-je ordonné.

 

 

Nuée bleue de brume hivernale au-dessus de mon nom...

 

Avant de pénétrer dans le salon à la suite des autres, j’ai réfléchi. A Nadia. Sans raison. Simplement, sans doute, pour avoir passé beaucoup de temps à penser à elle. Je me suis souvenu d’une chose bête. De détails.

C’était à Batoum. Dans la datcha d’un marchand turc, au bord de la mer. L'ex- datcha d'un gros marchand. Je le connaissais depuis l’époque de ma clandestinité.

Pas personnellement, de réputation. Il vendait le pétrole de Bakou aux Anglais, mais il ne s’était pas enfui chez eux, mais chez les Français.

Il me semble qu’il n’avait pas eu envie d’abandonner sa datcha au peuple adjar. Il trouvait ça dommage. Mais il avait fini par le faire car il était non seulement propriétaire, mais intelligent. Il comprenait que pas plus que du pétrole, on ne pouvait emporter une maison.

Toutefois, malgré son intelligence, il manquait de goût. Et le peu de goût qui lui restait était porté aux excès. A Batoum, les maisons sont la garantie qu’il ne peut rien se produire d’intéressant dans la ville. Son édifice, lui, était tourmenté de sculptures décoratives si lourdes et tarabiscotées qu’il n’était pas donné à tout le monde de trouver les portes et fenêtres.

Une fois à l’intérieur, je n’avais pas été le seul à être épaté par le bariolage des couleurs et les ramages sculptés. Une faune turque, tels des animaux empaillés qu’on aurait rivés aux murs, jetait également sur les volutes des regards effarés.

C’est pourquoi Nadia et moi dormions dehors. Carrément sur la plage. Moi, sous un palmier, elle, dans un hamac. Que nous nommions l’araignée blanche des estivants heureux. Avant de nous endormir, nous chantions parfois des chansons géorgiennes. Ou nous causions. A bâtons rompus.

En général, c’était elle qui posait les questions. Et moi qui répondais. Je me limitais à une question : qu’aimait-elle en moi : l’homme ou le mouvement ? Elle-même s’intéressait à diverses choses. Très souvent à Lénine. Elle essayait de tirer au clair pourquoi, durant sa maladie, c’était moi qu’il avait supplié de lui donner du poison. Moi et personne d’autre.

Je lui disais la vérité : il n’avait confiance en personne d’autre.

Pourquoi, demandait-elle alors, avais-je refusé de légitimer sa confiance en accédant à sa demande ? Elle soupçonnait que j’avais eu peur d’une telle responsabilité. Ou de possibles accusations de la part de mes rivaux.A moins que je n’eusse calculé qu’il était prématuré pour Ilitch de mourir ? A un moment où je n’étais pas moi-même, disait-elle, prêt à prendre le pouvoir.

Ces soupçons n’étaient pas nés dans sa tête, mais là aussi, je lui disais la vérité : j’avais du respect pour Ilitch, je n’aimais pas les suicidaires. Ils ne recherchent que leur confort. La fin ordinaire d’une vie donne droit à une adresse. Une vie qui s’achève par un suicide est un avis de départ pour le néant. Ce n’est donc pas un avis.

De plus, je m’apprêtais à nationaliser la biographie d’Ilitch dès qu’il mourrait. A en faire un dieu immortel. Or le peuple sait bien que les dieux ne se suicident pas.

Nadia demandait aussi, de son hamac, si le Maître espérait vivre éternellement. Tout le monde espère ça, lui disais-je, sans cet espoir, il n’y aurait pas de vie. Mais le seul Maître à avoir compris que sa vie ne s’achèverait pas avec la mort ne s’appelait pas Ilitch, mais Jésus.

Nadia s’intéressait, d’ailleurs, tout autant que Lavrenti à ce qui m’émouvait le plus en Jésus : qu’il soit mort de son plein gré pour les hommes ou que les hommes meurent de leur plein gré pour lui ?

A nouveau, je lui disais la vérité : ni l’un ni l’autre. Personne ne meurt au nom de quelqu’un d’autre ou pour lui. Chacun meurt tout seul, au nom de soi et pour soi. Mais Jésus était le seul à s’être inventé une vie et une mort telles qu’après lui, la vie et la mort de tout homme signifient une trahison de l’amour.

Ou plus exactement une trahison du Christ. Non une trahison de soi, mais de lui, du Christ. D’un autre homme. Qui pour cette raison même est devenu dieu.

Il ne s’était pas inventé cette vie-là, rétorquait Nadia, il l’avait vécue. Et il était mort de cette mort-là. C’était moi-même, disait-elle, qui le lui avais dit.

Je n’ai jamais dit ça. Je lui ai simplement cité de mémoire un passage d’un bouquin consacré au Christ. Que je n’avais pas réussi à lui faire lire. Et que j’avais en mémoire depuis mes années de séminaire. Boukharine, à propos, lui a prétendu que j’avais piqué mon discours funèbre sur Lénine à l’auteur de ce livre. A Renan.

Cela ne s’appelle pas “ piquer ”. Il arrive qu’on ne puisse pas formuler mieux les choses. Alors on répète.

“ Repose maintenant dans ta gloire, noble initiateur ! a dit Renan à propos de Jésus. Ne crains plus de voir crouler l’édifice de tes efforts. Mille fois plus vivant, mille fois plus aimé depuis ta mort, que durant les jours de ton passage ici-bas, tu deviendras à tel point la pierre angulaire de l’humanité qu’arracher ton nom de ce monde serait l’ébranler jusqu’aux fondements. Entre toi et dieu on ne distinguera plus ! ”

La mort, peut-être pas, répondais-je à Nadia à Batoum, mais pour ce qui est de la vie, chacun s’en invente une et la vit à sa manière. Les suicidaires, il est vrai, s’inventent leur propre mort.

Si j’avais su que Nadia pensait elle-même à s’inventer une mort, je me serais tu.

Je me taisais d’ailleurs plus souvent que je ne parlais. Elle aussi aimait se taire. Il arrivait que nous restions des heures assis en silence près de l’eau, à regarder au loin le bleu se mêler au bleu. Sans se confondre totalement avec lui. Passer du bleu marine au bleu azur ou au bleu nuit. Et vice-versa. Vivre sa propre vie, calme et douce. Bleue.

Un soir, Nadia avait même pleuré. A cause de la beauté sans doute. Ou de l’impossibilité d’expliquer ce bleu. En voyant rouler ses larmes, j’avais moi-même été ému. J’avais ensuite posé son visage sur mon épaule et je lui avais récité par cœur un beau poème. Œuvre d’un Géorgien triste. A propos du bleu, justement. 

 

                        Couleur du ciel, couleur bleutée,

                        Je t’aime depuis mon enfance.

                        Autrefois tu as signifié

                        Cette autre chose qui commence.

                        A présent, je suis arrivé

                        Au faîte de mon existence,

                        Mais ne pourrais te sacrifier

                        A aucune autre nuance.

                        Tu es belle sans artifices,

                        O couleur des yeux bien-aimés,

                        Tu es de son regard l’abîme,

                        De ton bleu tout abreuvé,

                        Teinte du rêve et des cimes,

                        Solution où vient se baigner

                        Notre immense espace terrestre.

                        Tu es passage à l’inconnu,

                        Doucement, loin des soucis,

              Loin des parents en pleurs venus

              Me mettre en terre ici.

              Tu es, sur ma pierre tombale,

              Fine couche de givre bleui,

              Nuée bleue de brume hivernale

              Au-dessus de mon patronyme.

 

 

Gamardjoba chéni !

 

Au début, Mao a cru que c’était lui que les invités applaudissaient. Et il s’est incliné à droite et à gauche. Mais il a très vite saisi l’atmosphère, s’est mis sur le côté et a fait semblant d’épousseter sa vareuse.

J’ai franchi le seuil du salon et fait semblant moi aussi d’épousseter ma vareuse. Une question me trottait dans la tête : qui cesserait d’applaudir le premier ? Comme leurs applaudissements étaient ignobles et sans rythme, j’ai déconnecté mon ouïe. Je n’ai gardé que la vue. Des regards par en dessous.

C’était Molotov qui s’efforçait le plus de faire risette. Il espérait que son large sourire allié aux reflets de ses lunettes lui permettraient de dissimuler la douce terreur qu’avait suscité en son âme l’image du chef dévoré.

Cette image le tourmentait. Alors qu’une ou deux heures plus tôt, il faisait encore jeune, il semblait à présent son propre père. Avec des chaussures poussiéreuses. Était-ce Pauline, me suis-je demandé, qui les lu